Géopolitique des drogues au Liban et en Syrie

Résumé : Liban et Syrie, des trafics intimement liés

C'est une leçon d'histoire et de géographie. Liban, Syrie : leurs positions sur la carte du Moyen-Orient, à l'ombre de la Turquie, leurs passés mutuels, leurs héritages en ont font des acteurs majeurs du trafic de drogue dans la région. Plus de quinze ans de guerre du Liban ont laissé des traces durables, profondes. Pour alimenter les diverses fractions armées, cette longue guerre intérieure s'est vite accrochée à des modes de financement liés à la drogue. Des filières clandestines ont fait transiter stupéfiants et armes. Corruption et protections ont complété l'imprégnation de l'économie des drogues dans l'évolution du Liban. Par intérêt, par voisinage et par logique de domination régionale, la Syrie est aussi directement concernée par ces trafics.

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La guerre du Liban est un héritage tenace, la guerre qui ravage la Syrie est une nouvelle donne, qui n'a pas fini de remodeler le paysage des trafics. Une chose est sûre, ce qui se noue sur le sol syrien et ce qu'il en adviendra ancre les intérêts régionaux, présents et à venir, dans une profonde économie des criminalités.

Si les usages de drogues paraissent remonter à l'Antiquité, à en croire certains vestiges archéologiques, il faut plutôt retenir la date de juin 1982 pour comprendre le développement contemporain, massif, des trafics des stupéfiants dans l'ensemble de la région. C'est avec l'opération militaire « Paix en Galilée » - l'invasion du Liban par l'armée israélienne- que l'économie de la drogue devient une ressource essentielle pour les milices de toutes obédiences. Dans les années 1990, cette introduction des criminalités dans un conflit politique et militaire s'effectue sous le regard des puissances occidentales, États-Unis, France, Israël, Russie, qui ferment les yeux. Après la guerre du Golfe, les Syriens ont fait semblant de répondre à la demande américaine de guerre à la drogue. Quelques opérations spectaculaires ont été menées, sans affecter les fondements et des trafics ni l'essor des cultures, même si il y a eu redistribution territoriale dans des zones retranchées.

La plaine de la Bekaa est la grande zone de production, relayée par des ateliers et laboratoires où, à partir du pavot et de pâte base, se raffinent l’héroïne et la cocaïne. À la fin de la Guerre du Liban, les cultures illicites dans la Bekaa ont été estimées à 80 000 hectares. Dans les années récentes, d'autres substances apparaissent : amphétamines et captagon. Pour les deux auteurs, Clément Kolopp et Julien Milliard, étudiants en échange à l’Institut des Sciences Politiques de Beyrouth, les années qui viennent s'annoncent lourdes de tensions, et les trafics de stupéfiants ne sont pas prêts d'y jouer un rôle mineur. La faiblesse de l’État libanais, la corruption qui affecte certains secteurs, les liens avec les réseaux criminels, et les intérêts du régime syrien remis en cause, laissent présager des luttes féroces pour la maîtrise des équilibres futurs.

Cet article fait partie du dossier Les mutations des trafics de drogues

Terre d’instabilité, le Proche-Orient souffre à nouveau de ses contradictions. Pour les trafics illégaux de stupéfiants, chaque convulsion offre de nouvelles opportunités. L’occasion, donc, de repenser et mettre au point les connaissances géopolitiques en la matière.

Pratique culturelle séculaire, l’usage de produits stupéfiants est devenu un fléau du fait de son trafic et de son usage mondialisés. « Depuis le début des années 1990, la drogue joue un rôle, à des degrés divers, dans une trentaine de conflits sur les quarante qui se sont déroulés à travers le monde. Soit elle contribue à leur financement comme en Afghanistan ou en Colombie, soit, particulièrement en Afrique, elle sert à mettre en condition les soldats en les dopant avant les combats »[i].

Minant aussi bien les jeunesses des pays développés que les économies des pays sous-développés, ce fléau tient un rôle particulier au Proche-Orient, lien terrestre entre certaines des plus importantes zones de production (Maghreb, Asie centrale, Asie du Sud-Est), et  un des principaux marchés de consommateurs, l’Europe. Ce lien entre offre et demande préfigure un important rôle d’espace intermédiaire du Proche-Orient. Cependant, les guerres, internationales ou civiles (comme au Liban jusqu’aux années 1990, en Syrie actuellement), dynamisent souvent les trafics et la production de stupéfiants. Outre le rôle passif d’espace intermédiaire du fait de la position géographique du Proche-Orient, les guerres qui l’agitent laissent donc supposer qu’il tient aussi un rôle actif dans la chaîne de consommation des stupéfiants.

Selon l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et Toxicomanie), est déclaré être une ‘‘drogue’’ un « produit psychoactif naturel ou synthétique, utilisé par une personne en vue de modifier son état de conscience ou d’améliorer ses performances, ayant un potentiel d’usage nocif, d’abus ou de dépendance et dont l’usage peut être légal ou non ». Si « aucune caractéristique chimique ne peut distinguer un psychotrope appelé ‘‘drogue’’ d’un autre appelé ‘‘médicament’’ »[ii], notons qu'en termes géopolitiques, cette distinction n'est pas pertinente, puisque nous nous intéresserons à toute substance à l’origine d’un trafic illégal entre plusieurs pays, réglementant et réprimant pour la plupart leur usage et leur trafic.

Dans le Proche-Orient actuel, deux pays aux liens étroits nous intéressent particulièrement : la Syrie et le Liban. Ce vif intérêt est animé par le rôle primordial, que l’on devine à la vue d’une carte, du Liban, dont la grande surface côtière et la proximité de la Turquie (importante plateforme de trafics) semble propice à l’installation des trafiquants. De plus, la grande instabilité de ces pays, que nous citions plus haut, est un indicateur fiable de l’existence de réseaux nécessaires aux guerres civiles, et vitales aux trafics de stupéfiants.

Au sortir de la Guerre du Liban (1975-1990), les trafics dans la région sont un fait avéré, nourris par la présence syrienne sur le sol libanais. Jusqu’au départ des troupes syriennes en avril 2005, de nombreuses affaires de corruption et de trafics ont semé le trouble dans les rangs de l’armée syrienne. Dès 1990, Ralph Cwerman, Américain chargé d’inspections sur le terrain par l’ONU pour le maintien de la paix au Moyen-Orient, écrit dans son rapport[iii] que :

« Les gradés syriens et les services de renseignements stationnés dans la Bekaa sont depuis longtemps impliqués directement ou indirectement dans des trafics de produits stupéfiants et s’en sont enrichis –ce qui explique la forte compétition entre les officiers syriens pour être postés au Liban ».

 Cette forte imbrication des trafics entre Liban et Syrie pousse à considérer ces deux pays dans une même étude. D’autant que ce sujet est particulièrement intéressant sur la période récente, depuis la fin de la Guerre du Liban. Les recherches en géopolitique des stupéfiants ont été nombreuses jusqu’aux années 2000, notamment du fait des travaux de Hassane Makhlouf et de l’Observatoire Géopolitique des Drogues de Alain Labrousse. Depuis ces travaux, peu de mises à jour ont été effectuées en dehors du travail (plus historique que géopolitique) de Jonathan Marshall[iv].

D’entrée, le jeu politique mêlé de la Syrie et du Liban interroge le rôle de chacun face aux différentes échelles du trafic de stupéfiants, mondiale, régionale et nationale. Cette étude tente d'actualiser une mise au point de la situation géopolitique des trafics et productions des stupéfiants en Syrie et au Liban.

 Esquisse de la situation au sortir de la Guerre du Liban

 Un lourd passif

Pour comprendre la situation actuelle, on ne peut négliger l’important trafic et l’énorme consommation de produits stupéfiants au Liban pendant la Guerre qui l’a secoué de 1975 à 1990. Malgré l’apaisement des tensions entre 1977 et 1978, les regains de violence qui ont suivi ont entraîné l’escalade de la barbarie, jusqu’aux massacres de populations dans les années 1980. Toute cette période a banalisé l’usage des psychotropes par les différentes factions armées, dans le but de désinhiber les combattants.

Dans son ouvrage Beyrouth, comme si l’oubli…[v], Neyla Hachem, jeune Libanaise engagée dans la Croix-Rouge durant le conflit, témoigne de l’usage fréquent de Maxiton (psychostimulant anorexigène, produit dopant, similaire aux amphétamines, répandu dans les années 1970) ou simplement de résine de cannabis afin de doper les combattants pour « faire plus de dégâts ».

Cette banalisation des différents stupéfiants a ancré leur usage au sein de la population libanaise. Néanmoins la présence de psychotropes dans la région était d’ores et déjà un fait culturel important.

« Dans chaque culture et à chaque moment de l'histoire, les hommes ont utilisé des “plantes magiques” (…), parfois pour se soigner, parfois pour rechercher le plaisir et souvent pour entrer en contact avec le Sacré »[vi].

Au Liban, les premières traces de la présence de stupéfiants remontent à la fondation de Baalbek, ou Héliopolis, dont un bas-relief antique représente des fleurs de pavot, ce qui coïncide avec la fondation de Palmyre en Syrie. Les deux villes sont alors étroitement liées par la commerce venant de la côte. On peut donc présumer de la présence de stupéfiants dans la région depuis l’antiquité. La date d’apparition du cannabis est plus sujette à discussion : il aurait été introduit au Liban soit au cours du XVIème siècle par les Ottomans, soit au début du XXème siècle par un chrétien de Zahlé revenu d’Inde[vii].

Juin 1982 serait la date symbolique du développement colossal du trafic de stupéfiants dans l’ensemble du Liban. Ce qui coïncide avec le début de l’opération « Paix en Galilée », invasion du Liban par l'armée israélienne, qui aura pour effet immédiat l’accentuation des violences et la perte définitive du peu de légitimité qu’avait encore l’État libanais. Le basculement s’explique par une nouvelle philosophie de guerre pour toutes les milices, rentrées dans une «  guerre civile totale ». Le combat se mène désormais sur tous les fronts, dont le financement de l’effort de guerre.

« Désormais toutes les milices - phalangistes, Hezbollah, prosyrienne et palestiniennes - intègrent le trafic de drogues, haschisch, opium et héroïne, aux divers rackets sur les marchandises et les individus, qui servent à financer leurs guerres. »[viii]

Les stupéfiants deviennent alors progressivement un élément essentiel du conflit libanais. C'est même le nerf de la guerre. Mais le plus abasourdissant est la tolérance des puissances étrangères de cette pratique, dépeinte ouvertement dans l’Atlas mondial des drogues :

« Le développement des productions de drogues est également favorisé par le fait que toutes les puissances internationales (la France, les États-Unis et la Russie), et régionales (Israël, l'Iran et la Syrie), ont fermé les yeux sur le trafic, préférant laisser leurs protégés s'autofinancer plutôt que d'avoir à renouveler constamment un armement coûteux. (…) En une vingtaine d'années, la guerre a transformé ce pays de producteur et consommateur traditionnel en un point essentiel du narco- trafic international. »[ix]

Culturel ou guerrier, l’usage de psychotropes dans cette région est un fait courant et tristement banalisé au sortir de la Guerre. De plus, la grande rentabilité des cultures de produits stupéfiants pour les régions pauvres et la fertilité relative de la vallée de la Bekaa expliquent les importantes productions au début des années 1990.

La plaine de la Bekaa est la colonne vertébrale du trafic de stupéfiants en Syrie et au Liban.  En plus d’être une zone de production, le transit y est facilité et certaines parties de la région abritent des ateliers qui raffinent de l’héroïne et de la cocaïne, à partir de pavot et de pâte base. À la fin de la Guerre du Liban, les cultures illicites dans la Bekaa étaient estimées à 80 000 hectares, s’étendant de Hermel à Zahlé.

 L’échec relatif des politiques de luttes des années 1990

L’importance des trafics fut telle que la culture du pavot et du cannabis fut interdite au Liban en 1992 sous la pression des États-Unis notamment, mais aussi d’autres puissances occidentales, revenues sur leur laisser-aller. Fermer les yeux peut être bénéfique en temps de guerre, mais destructeur en temps de paix. Ces mêmes acteurs poussent alors la Syrie occupante à mener des « opérations coup de poing » sur les cultures de cannabis de la Bekaa, notamment en juin 1993 et en 1995. Des opérations qui ne furent que de petite envergure face à la totalité des cultures[x].

La pression exercée par les Américains s’inscrit dans le cadre de la politique de lutte contre les stupéfiants décidée suite à la Guerre du Golfe. Un double jeu commence alors entre Syrie et États-Unis, qui cherchent à asseoir leur hégémonie dans la région à l’approche des négociations de paix au Proche-Orient. La Syrie obéit donc à demi-mot, pour rentrer dans les grâces de l’administration américaine, tout en gardant sa mainmise sur le Liban. La Syrie s'offre ainsi un moyen de pression sur les forces politiques libanaises puisqu’elle peut neutraliser ses ennemis politiques du fait de leur compromission dans le trafic de produits stupéfiants durant la Guerre.

Ces compromissions multiples et liées sont démontrées par Jonathan Marshall, qui explique par exemple que le haschisch cultivé en territoire chi’ite transitait par les territoires chrétiens des Forces libanaises de l’autre côté du Mont Liban. Jusqu'à être vendu par les hommes de Geagea à des trafiquants venus par bateau et payant de fortes sommes en dollars américains[xi].

La volonté syrienne de maîtrise du territoire libanais est bien sûr historique elle est liée à la frustration issue de la séparation des deux pays lors de la création des territoires mandataires dans les années 1920, partition qui coupait la Syrie de la fertile côte méditerranéenne, en dehors de la faible compensation qu’est la région de Lattaquié.

Les trafics ne désemplirent donc guère du fait de la présence syrienne. D’une part, cette présence syrienne réduisit l’importance de la frontière entre les deux États, qui sépare pourtant les zones de production dans la Bekaa, des grands axes de circulation des produits stupéfiants en Syrie, reliant le port d’Alexandrette en Turquie aux frontières Est et Sud de la Syrie, en direction du Caucase et du Golfe. D’autre part, la corruption de l’armée d’occupation facilita nettement les déplacements des trafiquants. Certains officiers furent même impliqués dans des affaires de trafic, à l’exemple du commandant de la garde présidentielle de Hafez Al-Assad, le général Ali Haidar, mis en résidence surveillée en 1989 suite à la saisie, en France, de cinq tonnes de cannabis en provenance du Liban[xii] .

Les améliorations de la situation furent donc timides et peu rectilignes : dès 1994 les plantations avaient nettement repris. Les échecs des politiques occidentales de substitution sont à l’origine de ce regain d'activité. De concert avec l’Union Européenne et le Japon,  le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) avait promis 55 millions d’euros d’aide dédiée à la promotion de cultures alternatives et rentables, afin de remplacer les cultures illicites. Seuls 12 millions ont effectivement été versées en 2000. Et en 2002, l’antenne du PNUD à Baalbek a fermé. De la même façon, les cinq plans de développement rural de la Haute Vallée de la Bekaa, zone la plus productive, ont tous échoué, dont le dernier en 2007[xiii].

 La Bekaa entre progrès et résistances

Malgré la faible coopération syrienne, de nets progrès sont faits dans les années 1990, de nouvelles industries agro-alimentaires dans la région de Zahlé et Chtaura réussissent à stabiliser une partie de l’économie de la Bekaa (par exemple la culture viticole, les élevages de vaches laitières). Les cultures illicites sont repoussées vers le Nord de la vallée, et presque totalement absentes entre Zahlé et Baalbek. L’opium se raréfie, perçu en temps de paix comme un poison par les producteurs chi’ites.

Cependant le recul des trafiquants sur les hauteurs de la vallée, notamment au Nord de Hermel et à l’Est de Laboué, fait de ces zones de véritables fortifications, très difficilement maîtrisables pour les autorités libanaises. Ce retranchement favorise la circulation des produits stupéfiants illégaux vers la Syrie dont la zone frontalière est maîtrisée par les trafiquants eux-mêmes. Ce recul des trafiquants s’apparente en fait plutôt à une compression des activités illégales, qui se cristallisent dans des secteurs géographiques que les trafiquants doivent à présent précieusement défendre. Trafics de stupéfiants et d’armes ont alors tendance à se confondre, dans le but d’assurer la pérennité des zones cultivables.

Ces zones, clairement identifiées par les autorités libanaises, forment des bastions quasi-imprenables, aux mains de familles ou de clans connus des autorités, comme le trafiquant Noor Zaayter[xiv], ou les familles Rahme, Taok, Mcheik, Chamas, Allaw, Dandash, Habchi ou Jaafar. Sur ces neuf familles, parmi les plus importantes, trois sont chrétiennes, concentrées autour de Deir El Ahmar, ville de transit des drogues héritée de la Guerre, et font planer le doute quant à certains liens avec les Forces libanaises[xv]. Parmi les six autres familles, toutes chi’ites, certaines sont à la tête de réseaux importants, parfois connectées avec des trafiquants syriens, et dont certains membres font partie du Hezbollah.

La situation est, par contre, bien plus floue au sujet des laboratoires de raffinage. Leur présence est certaine au lendemain de la Guerre. En 1996, près de trois tonnes de précurseurs chimiques et près d’une demi tonne de cocaïne-base sont saisis dans la Bekaa. Ils sont fournis par l’Amérique du Sud pour les dérivés du cocaïer, par l’Afghanistan et la Turquie via la Syrie pour les dérivés d’opiacés. Délocalisés durant la Guerre dans le Nord-est kurde de la Syrie, les laboratoires vont et viennent à présent entre ces zones, en fonction du climat politique et de la probabilité d’une destruction malencontreuse par un bombardement. Les faibles saisies de matières premières (de l’ordre du kilo) sur la période 2007-2011, font hésiter entre la raréfaction de ces laboratoires ou une discrétion croissante des trafiquants.

 Trafics et connexions

 Les routes terrestres des trafics

En termes de trafic, la situation est évidemment bien plus complexe, notamment du fait que la région de la Syrie et du Liban est autant une zone de transit que de consommation et de production. Bien que les routes précises empruntées ne soient pas connues (sans quoi elles ne seraient plus empruntées), il est possible de se faire une idée des grands axes utilisés par les convois de stupéfiants.

En premier lieu, il est nécessaire de souligner, sans s’y arrêter, l’énorme importance de la Turquie dans le trafic mondial de stupéfiants. Territoire perméable, géographiquement difficilement maîtrisable, entre mers et montagnes, véritable carrefour des continents, la Turquie tint longtemps le rôle de zone de transit, notamment de l’opium, dont la consommation est depuis longtemps largement répandue dans sa population. Cependant, dans son rapport de 1997, l’OGD remarque :

« La Turquie qui était, depuis le milieu des années 1970, essentiellement un territoire de transit de l’héroïne en provenance du Croissant d’or à destination des pays de l’Europe est devenue, dans les années 1990, un pays producteur-transformateur-exportateur ».

L’ombre de ce géant voisin ne peut donc être sans effet sur la Syrie et le Liban. Deux points d’entrée et de sortie notoires des stupéfiants : le Golfe d’Alexandrette, proche de Gaziantep, donc au Nord-Ouest de la Syrie, et la route du Caucase, par l’extrême Nord-Est de la Syrie, qui voit circuler le pavot du Croissant d’Or (s’étendant en Iran, Afghanistan et Pakistan) et du Triangle d’Or (région de la péninsule du Sud-Est asiatique, avec en principal producteur le Myanmar) en direction de l’Europe.

Cette route du pavot, contournant parfois la Mer Caspienne ou la Mer Noire, peut aussi passer par l’Irak, mais peu d’informations circulent à ce sujet. L’instabilité irakienne depuis la guerre engagée sur son territoire empêche toute collecte de données fiables. Reste que cette guerre, comme bien d’autres, ne saurait négliger les revenus tirés du trafic de drogues.

« Les drogues suivent la voie offrant la plus faible résistance, et certaines régions irakiennes correspondent certainement à cette description », mais « les informations fiables sur l'Irak sont absentes », a déclaré un représentant du United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC)[xvi].

Au Sud de la Syrie, les stupéfiants sont le plus souvent à destination, ou en provenance, de la péninsule arabique, via la Jordanie. Là aussi, du fait de l’opacité du régime et de ses récentes faiblesses, peu de chiffres sont disponibles pour le trafic en Jordanie, qui reste donc un territoire facilement perméable. L’OGD relève d’importantes saisies en 1996 à la douane d’Halet Ammar et dans le port d’Aqaba. Les psychotropes ayant pour destination l’Arabie Saoudite sont le plus souvent des amphétamines et autres pilules pouvant avoir été produites au Liban et ayant transité en Syrie et en Jordanie. L’OICS (l’Organe International de Contrôle Des Stupéfiants), note dans son rapport de 2008:

« De nombreux pays de la péninsule arabique continuent par ailleurs à devoir faire face au problème que posent de longue date les stimulants de type amphétamine, en particulier les comprimés contrefaits de Captagon. Le Captagon était à l’origine le nom commercial d’une préparation pharmaceutique contenant de la fénétylline, mais les trafiquants produisent désormais des comprimés contrefaits de Captagon qui contiennent principalement des amphétamines. Les saisies de Captagon ont encore augmenté en 2007 en Arabie saoudite, pour s’établir à 13,9 tonnes » [xvii].

Cependant l’héroïne saisie à bord de bateaux en provenance d’Aqaba, suivrait plus volontiers un itinéraire Nord-Sud visant à éviter le canal de Suez, avec la possibilité d’avoir été transformée et raffinée au Liban ou en Syrie.

L’axe Nord-Sud qui se dessine ainsi entre la Turquie et la Jordanie donne un rôle prépondérant à la Syrie traversée par des « autoroutes de la drogues » (OGD, 1997), suivant l’axe Lattaquié-Alep-Homs-Damas permettant de rejoindre Gaziantep via Alexandrette, et de relier le Liban par le Nord de la Bekaa. L’OICS rajoute, dans son rapport de 2008:

« De nouveaux itinéraires, passant par des pays de la péninsule arabique, semblent avoir été ouverts pour le trafic de drogues, notamment l’héroïne provenant de pays extérieurs à l’Asie occidentale. Ils traversent des pays comme les Émirats arabes unis, la Jordanie et la République arabe syrienne. »

La formulation de l’OICS rappelle que les stupéfiants peuvent aussi prendre un chemin inverse : amenée par la mer des lieux de productions plus à l’Est, la drogue, souvent de l’héroïne, remonte la péninsule arabique par le sultanat d’Oman et les Émirats arabes unis, pour rejoindre la Turquie et aboutir en Europe, à tel point que les Émirats arabes unis ont réalisé une saisie record de 202kg d’héroïne en août 2008.

Ces routes terrestres jouissent de la maîtrise de certaines régions par des groupes armés, comme dans le Nord de la Bekaa, ou le Nord-Est et Nord-Ouest de la Syrie tenus par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). S’il est politiquement très délicat d’accuser le PKK ou le Hezbollah de se financer par le trafic de produits stupéfiants illégaux, il est néanmoins géopolitiquement évident que les routes traversant les régions tenues par ces groupes armés seront forcément plus perméables aux trafics.

De cette façon, quant à la frontière Sud du Liban, on peut supposer que le Hezbollah laisse libre tout trafic, afin de déstabiliser autant que possible Israël. Pour autant, la voie terrestre est peu utilisée, puisque très gardée et gênée par la présence de la FINUL (Force Intérimaire des Nations Unies au Liban). Ces trafics sont pour Israël un véritable casus belli, une source de tensions ou parfois un simple instrument de propagande[xviii]. Les réseaux chrétiens du Sud Liban, en contact avec des réseaux en Israël, préfèrent donc faire passer des stupéfiants par le littoral.

 L’importance des routes maritimes et aériennes

Les routes maritimes sont tout aussi utilisées par les trafiquants de psychotropes illégaux. Elles permettent avant tout de relier les différents continents, et notamment d’importer de la cocaïne d’Amérique du Sud qui en produit la quasi-totalité. En cela, Tel-Aviv, Haïfa et Beyrouth sont des routes intercontinentales non négligeables, mais dont on ne peut cependant estimer précisément l’importance.

La corruption présumée du service des douanes libanaises faciliterait ce moyen de transport, mais les récentes rumeurs publiques de corruption de la direction du port de Beyrouth ont rendu les trafiquants plus réticents à son usage[xix].

D’autre part, l’automatisation des ports à conteneurs, combinée à la vigilance croissante d’Interpol, augmente le risque de saisies, et donc de pertes. Néanmoins, le transit des produits stupéfiants par des pays dits « amis » limite ces risques, puisque les conteneurs provenant de ce type de pays, notamment du Golfe (où transite une partie de la cocaïne d’Amérique du Sud après avoir traversé l’Afrique sub-saharienne), sont dits « verts », c’est-à-dire ne nécessitant pas de fouille systématique.

Au Liban, le relais a été pris par de nombreux plus petits ports comme Tripoli, mais aussi Byblos, Batroun, ou Nakoura, proche de la frontière Sud, qui accueillent illégalement certains navires. Pour ces cargaisons, le Liban reste le plus souvent une étape qui suit l’Europe et peut précéder la Mer Noire ou le Golfe. En Syrie et en Turquie, les ports avoisinant,s Lattaquié et Alexandrette, servent à parcourir de plus petites distances, à destination de Larnaka, à Chypre, Vólos, en Grèce, ou simplement une autre ville de la façade Ouest de la Turquie, en vue d’emprunter la route des Balkans.

Avec la coordination d’Interpol, les autorités locales laissent parfois circuler librement certaines cargaisons, bien repérées, dans le but de remonter à la source du trafic, démanteler le réseau à sa base et saisir de plus grandes quantités de stupéfiants. Ainsi le rapport 2008 de l’OICS note à propos d’anhydride acétique, précurseur chimique nécessaire au raffinage de l’héroïne :

« La quantité totale d’anhydride acétique saisie en Turquie a presque triplé en 2007 par rapport à 2006. Cette augmentation était toutefois principalement due à une seule opération de livraison surveillée qui a abouti à la saisie de plus de 12 000 litres d’anhydride acétique ».

Quant aux voies aériennes de trafics, les techniques sont soit très simples (cargaisons avalées par le passeur), soit très élaborées, impliquant soit le corps diplomatique d’un pays (trafic via valises diplomatiques) ou la complicité du personnel des aéroports, douanes ou compagnies aériennes. L’OGD rapportait en 1997 :

«  Kasshan B., qui dirige une compagnie syrienne de taxis collectifs basée à Beyrouth, a expliqué à l’envoyé spécial de l’OGD que la cocaïne, initialement acheminée à Beyrouth depuis la Turquie, arrive désormais par les aéroports de Tel-Aviv, de Damas et, dans une moindre mesure, d’Amman. »

Sur ce moyen de trafic, les informations restent donc très relatives à la fiabilité de la source, même si l’on peut affirmer que le passage par des aéroports connaît un certain déclin au Proche-Orient, exception faite d’Israël, dont les frontières terrestres restent les plus imperméables de la région.

 Aperçu des moyens de blanchiment

Complémentaire au trafic lui-même, le blanchiment de l’argent sale est un mécanisme rôdé qui prend place le plus fréquemment à Beyrouth : à travers la PNUCID (Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues), les efforts de la communauté internationale pour lutter contre le blanchiment se sont heurtés aux volontés de reconstruction rapide du pays, au lendemain de la Guerre du Liban. Durant la Guerre, le blanchiment s’est délocalisé massivement à Chypre, place intermédiaire entre les productions proche-orientales et la route des Balkans. L’OGD notait dans son rapport de 1997 :

« La guerre du Liban a permis la délocalisation à Chypre d’une grande partie des entreprises fiduciaires de ce pays, relayées par des investissements serbes et russes, aux mains des ex-apparatchiks, ayant fait des affaires avec Chypre depuis que l’île participait activement au mouvement des non-alignés. Si la multiplication des compagnies off-shore durant toutes les années 1990 (elles sont en 1996 plus de 25 000 dont 10 % russes), a contribué au développement économique de l’île, elle l’a également transformée en lieu de brassage de l’argent "douteux" ».

Outre cette piste, l’OGD relevait en 1993[xx] que les trafiquants libanais notamment, se servaient massivement des diamants zaïrois pour blanchir l’argent de la drogue, par un montage astucieux de création d’un marché parallèle de la monnaie nationale en Europe par Mobutu. Après l’arrivée des pierres sur le marché international, les bénéfices auraient été principalement réinvestis au Liban, cependant qu’un nouveau type de trafiquants, identifiés comme « musulmans chi’ites d’une trentaine d’années (…) n’hésitant pas à user de la violence », perturberait ce trafic depuis le début des années 1990.

 Actualités des trafics et des luttes

 Les nouvelles formes de luttes contre les produits stupéfiants illégaux au Liban

En termes de lutte contre les trafics de stupéfiants au Liban, le principal changement survient évidemment avec le départ de l’occupant syrien, en avril 2005. Selon les responsables du Bureau de lutte contre les stupéfiants, l’efficacité de leurs actions a alors nettement augmenté, la présence militaire syrienne n’étant plus un obstacle à leurs missions, qui ne nécessitent plus l’accord préalable d’une hiérarchie possiblement corrompue.

Le Bureau de lutte contre les stupéfiants est divisé en quatre bureaux situés à Beyrouth, Saïda, Tripoli et Zahlé, couvrant respectivement les zones de la capitale, du Nord-Liban, du Sud-Liban et de la Bekaa, quand bien même cette dernière région recouvre 40% du territoire national et la majeure partie des trafics.

Chacun de ces centres a une fonction distincte, du fait des routes des drogues à l’intérieur du Liban. La majeure partie de la production libanaise est acheminée et stockée à Baalbek. Elle peut ensuite être transportée sur les hauteurs du Mont Liban à proximité de Zahlé et dispersée le long de la côte, à destination de Beyrouth, des petits ports (Tripoli, Byblos, Batroun, ou Nakoura), ou de la frontière Sud. Elle est aussi emportée en Syrie via divers passages à l’Est de Baalbek, Rayak ou Laboué. Quant aux productions de la région de Deir El Ahmar, elles traversent la crête montagneuse par différentes routes plus au Nord, avoisinant Bcharre.

Réunissant 200 officiers des Forces de sécurité intérieure, dont 60 postés dans la Bekaa, le Bureau de lutte contre les stupéfiants requiert systématiquement un appui militaire, du fait de son faible effectif et de son manque de moyens. En charge notamment des destructions de plantations, le Bureau de la Bekaa atteste de quelques bons résultats, comme la destruction en 2009 de 207 hectares de pavot, ou la saisie de près de 50 000 pilules de Captagon en 2010.

L’apparition de ce nouveau psychotrope constitue d’ailleurs un des principaux changements dans la production de produits stupéfiants de la région. Avec le démantèlement de quatre laboratoires en 2011 (trois de Captagon dans la Bekaa et dans le Sud-Liban, et un d’amphétamine dans le Nord-Liban), le Liban prouve malheureusement sa grande adaptabilité au marché des stupéfiants. Tout comme l’atteste l’UNODC[xxi] :

« Les rapports de saisies d'amphétamines de pays du Moyen-Orient réfèrent majoritairement à des comprimés portant le logo Captagon. (…) Les rapports semblent indiquer que les comprimés distribués au Moyen Orient (plus particulièrement en Arabie Saoudite) sont majoritairement composés d'amphétamines provenant d'Europe du Sud-Est, souvent accompagnées de caféine. Il est probable que la drogue soit transformée en comprimés dans des laboratoires placés le long de l'itinéraire. La Jordanie, le Liban, la Turquie et la République arabe syrienne constituent d'importants points de transit. »

Les répercussions de l’actualité syrienne sur les trafics de stupéfiants

Les récents évènements en Syrie sont logiquement à l’origine de bouleversements dans la géopolitique des stupéfiants du pays. En cours depuis vingt mois, ces évènements sont encore trop récents pour pouvoir en déceler tous leurs tenants et aboutissants. Géographiquement idéalement placée, reliée territorialement à de nombreux points névralgiques des routes de stupéfiants, la Syrie ne peut se passer des trafics. Et les trafics ne peuvent se passer de la Syrie. Partagée entre l’armée régulière syrienne, ouverte aux trafics, et l’ASL (Armée Syrienne Libre), en quête de fonds pour mener à bien sa lutte, la Syrie ne peut opposer une quelconque résistance aux trafics de stupéfiants.

Néanmoins, selon un responsable des FSI, les Forces de sécurité intérieure du Liban, les dynamiques sont encore peu certaines et pourraient se contredire. Si l’instabilité du conflit encourage la production et l’usage de psychotropes et facilite son trafic, les structures établies antérieurement par les trafiquants se retrouvent en revanche ébranlées par les combats : certaines routes sont coupées par les lignes de front, certains lieux de production sont détruits par les combats, certains appuis dans l’armée régulière disparaissent. Selon toute logique, on devrait cependant assister à une recrudescence importante des trafics, du fait que les produits stupéfiants illégaux suivent la voie offrant la plus faible résistance », comme le disait un représentant de l’UNODC[xxii] et que les trafics sont appelés à se réorganiser très vite.

Envoyé spécial à Alep en novembre 2012, un journaliste de la presse américaine rapporte avec certitude que les psychotropes ne courent pas les rues à Alep, et touchent peu les rangs de l’ASL, cependant il rapporte aussi des rumeurs disant que le haschisch est facilement disponible et en grandes quantités pour les combattants à Homs et Damas[xxiii]. Impossible cependant d’obtenir des informations sans suspecter un biais sur la question vu l’engagement de l’interrogé pour la cause de l’ASL.

On peut toutefois prédire que les troubles qui agitent la Syrie, qu’ils durent ou non, modifieront à coup sûr la carte des trafics de stupéfiants, remodelé par une continuité de territoires instables, du port irakien de Umm Qasr, dans le Golfe Persique, au port syrien de Lattaquié dans la Méditerranée. Ce « Croissant précaire » coupant le Proche-Orient dans sa longueur ne peut que faciliter, voire inciter, les trafics Est-Ouest, limitant donc l’usage des routes kurdes tenues par le PKK, dont les finances pourraient en souffrir.

Bien qu’encore conditionnel, ce nouvel axe pourrait bien remettre en cause de nombreuses situations établies antérieurement. Alors que les trafics suivaient jusqu’ici une dynamique Nord-Sud, cette route perpendiculaire pourrait nettement changer les filières, d’autant qu’elle relie deux mers chaudes permettant de contourner le canal de Suez. Un tel « Croissant précaire » ouvrirait une nouvelle voie aux trafics toujours en quête d’alternatives et d’innovations. Une telle route serait d’ailleurs un coup dur pour les politiques coopératives de lutte contre les stupéfiants, qui n’ont logiquement aucun impact sur ces territoires déchirés.

L’impact de l’actualité syrienne sur le Liban

Suivant un principe de vases communicants, les évènements syriens ont toujours déstabilisé le Liban. L’actualité récente de la Syrie ne déroge pas à la règle et marque au Liban le début de difficultés avec d'évidentes répercussions en matière de lutte contre les trafics de stupéfiants.

Habituellement assistées par un contingent de l’armée, les forces de police détruisent annuellement certaines zones cultivées de la vallée de la Bekaa, avec un rendement moyen situé autour de 5 000 hectares. L’opération est menée avant les récoltes de mi-septembre. À l’été 2012, le Bureau de lutte contre les stupéfiants a connu un échec sans appel lors de son opération. Secondés par seulement 500 soldats, alors que 3 000 ont été jugés nécessaires, le Bureau de lutte contre les stupéfiants n'a pu venir à bout de sa mission, subissant même quelques blessés lors de « batailles rangées »[xxiv] contre les milices armées des trafiquants, très bien armées et entrainées.

Cet échec est entièrement imputable aux évènements syriens qui ont provoqué cet été des affrontements non négligeables à Tripoli, entre pro et anti Al-Assad. Ces troubles ont nécessité l’intervention de l’armée, qui n’a pu se déployer que plus tard dans la Bekaa, trop tard pour détruire les plantations illicites[xxv].

Cet exemple montre la perméabilité du Liban aux turbulences politiques récentes de la Syrie. Mais plus encore, il illustre nettement une certaine  soumission du Liban et de son gouvernement à son irascible voisin.

La frontière orientale entre ces deux pays en atteste. Extrêmement poreuse, elle est la source de nombreux flux illégaux et dangereux pour la stabilité du Liban.  Des plans de sécurisation de cette frontière ont pourtant été mis en place avec l’aide de pays occidentaux, notamment l’Allemagne[xxvi]. Ces plans n'ont pas été mis en œuvre, ce qui s’explique, selon un responsable du Bureau de lutte contre les stupéfiants, par l’impossibilité pour le faible État libanais de risquer d’envenimer les relations qu’il entretient avec une Syrie qui profite largement de cette ouverture et des trafics, notamment sur un plan politique, en lien avec sa volonté d’une mainmise sur un Liban faible, à sa disposition.

Il est donc à redouter une grande instabilité du Liban en 2013, du moins en ce qui est des trafics illicites, quelles que soient leurs répercussions sur les appareils étatiques et politiques en présence.

La crainte d’un avenir proche troublé

La place géographique de la Syrie et du Liban donne à ces deux pays une importance logique dans la géopolitique des stupéfiants. Ils sont traversés par des dynamiques qui les dépassent et contre lesquelles ces faibles États ne pourraient lutter, quand bien même ils le voudraient. Accentué par les facteurs culturels et guerriers qui ont donné aux trafics de stupéfiants l’importance qu’on leur connaît, ce rôle presque inéluctable de la région côtière du Proche-Orient peut faire penser qu’il ne peut être de Proche-Orient sans stupéfiant, car il n’en a jamais été ainsi.

À cette impression d’irréductibilité de la présence des stupéfiants dans la région s’ajoute le fait que lors des tentatives de réduction des cultures dans la vallée de la Bekaa, les trafics n’ont pu être que repoussés, regroupés plus loin, comme si la production de produits stupéfiants était incompressible. Corroborant cette sombre impression, certaines autorités libanaises continuent à considérer la production de stupéfiants comme un moyen de subsistance comme les autres, permettant aux terres les moins fertiles d’obtenir une rentabilité optimale.

S'il faut accepter les trafics et la production de stupéfiants dans la région comme une donnée nécessaire, il ne faut en aucun cas se soumettre à un tel pessimisme, car les psychotropes n’ont plus aujourd’hui le rôle spirituel qu’elles pouvaient avoir dans les sociétés passées. La modernité et les tendances consuméristes ont fait des psychotropes des fléaux sociaux du fait de leur usage immodéré et déraisonné.

De plus, l’instrumentalisation des dynamiques des trafics par la Syrie, lors de son occupation du Liban, montre le potentiel destructeur de tels trafics dans un dialogue entre nations. L’État libanais ne semble en effet pas capable de réagir à la violence de ces trafics, et s’émiette au fil de sa corruption et de son immobilité. Dommageables pour les populations, ces trafics de stupéfiants, allant de pair avec les trafics d’armes, le sont aussi en termes politiques, empêchant toute véritable amélioration de la situation instable du Proche-Orient.

Reste donc à analyser ce que la guerre civile en Syrie va enfanter. Qu’elle perdure ou non, on peut objectivement s’attendre à un rôle de plus en plus important du « Croissant précaire » qu’elle dessine, et une déstabilisation profonde des luttes au Liban en cas de chute du régime syrien, vu les promiscuités qu'il a entretenu de longue date avec les trafiquants de la Bekaa. On peut craindre le bras de fer entre autorités libanaises et forces armées trafiquantes qui risque de s’aggraver et de mettre à nu une nouvelle fois, les faiblesses d’un État émietté.

Clément Kolopp et Julien Milliard

La Bekaa

 

Les autoroutes des drogues en Syrie

 

Les grands axes du Proche-Orient

 

Routes terrestres et maritimes du Liban

 

Les grandes tendances proche-orientales

 

 

[i] Entretien avec Alain LABROUSSE, Le trafic de drogue joue un rôle dans la majorité des conflits locaux, Libération, 29 mars 2003.

[ii] David COHEN et Guilhème PÉRODEAU, in "Drogues" et "médicaments" mis en contexte, extrait de Santé mentale au Québec, 1996, XXII, 1, p.143-148.

[iii] Cité par MARSHALL Jonathan, The Lebanese Connection: Corruption, Civil War, and the international Drug Traffic, Stanford University Press, 2012, p. 113.

[iv] MARSHALL Jonathan, The Lebanese Connection: Corruption, Civil War, and the International Drug Traffic, Stanford University Press, 2012, 272 pages.

[v] HACHEM Nayla, avec la collaboration de Hyam YARED, Zellige, collection Idrisi, 2012, 331 pages.

[vi] KOUTOUZIS Michel, sous la direction de, Atlas mondial des Drogues, édition en ligne uniquement, PUF, Paris, 1996, pp. 9 et 12.

[vii] BENAFLA Karine, Le développement au péril de la géopolitique : l’exemple de la plaine de la Bekaa (Liban), Géocarrefour, vol. 81/4, 2006.

[viii] KOUTOUZIS Michel, sous la direction de, Atlas mondial des Drogues, édition en ligne uniquement, PUF, Paris, 1996, p.137.

[ix] Ibid., p.137.

[x] La Dépêche internationale des drogues, La Bekaa ne désarme pas, OGD, archives, 1er avril 1994.

[xi] MARSHALL Jonathan, The Lebanese Connection: Corruption, Civil War, and the International Drug Traffic, Stanford University Press, 2012, p. 104.

[xii] La Dépêche internationale des drogues, Du bon usage du syndrome libanais, OGD, archives, 1er novembre 1995.

[xiii] BENNAFLA Karine, La région de la Bekaa : les mutations d’un espace-frontière entre Syrie et Liban, Revue de l’Économie Méridionale, n°1-2, vol. 53, 2005.

[xiv] Arte Reportage, Liban : one man show au pays du haschisch, www.arte.tv, 14 octobre 2009.

[xv] L’Orient Le Jour, Un trafiquant de drogue arrêté dans la voiture du député Keyrouz, 24 février 2012.

[xvi] Cité dans L'Irak devient une plaque tournante de la drogue, ledevoir.com, 4 juillet 2008.

[xvii] Document librement disponible sur www.incb.org publié par le  Centre international de Vienne de l’OICS, 19 février 2009.

[xviii] Trafiquants de drogues : la nouvelle arme du Hezbollah pour attaquer Israël, 8 août 2012, tsahal.fr.

[xix] L’Orient Le Jour, Corruption : la direction générale des douanes libanaises nie en bloc, 24 novembre 2012.

[xx] L’Observatoire géopolitique des drogues, La Bekaa se blanchit aux diamants, archives, 1er novembre 1993.

[xxi] Office des Nations Unies contre la drogue et le crime www.unodc.org, dans son Rapport mondial sur les drogues, 2010.

[xxii] Cité dans L'Irak devient une plaque tournante de la drogue, ledevoir.com, 4 juillet 2008.

[xxiii] Entretien obtenu à Beyrouth le 4 décembre 2012.

[xxiv] L’Orient Le Jour, L’opération antidrogue se poursuit dans la Bekaa, malgré les tensions, 24 septembre 2012.

[xxv] L’Orient Le Jour, Berry annonce le déploiement imminent de l’armée dans la Bekaa et la région de Hermel-Baalbek, 16 octobre 2012.

[xxvi] DW, www.dw.de, Germany helping Lebanon improve border security with Syria, 3 décembre 2008.

 

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Cet article fait partie du dossier Les mutations des trafics de drogues

 

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