Frontières, routes et passerelles

Dans leur dernier livre « Crime, trafics et réseaux, géopolitique de l'économie parallèle », Michel Koutouzis et Pascale Perez font un tour d'horizon général des derniers développements des criminalités organisées, continent par continent, secteur par secteur, moyens d'action par moyens d'action, ils dessinent les grandes lignes des entrelacs de réseaux illicites dans lesquels les États de droit se perdent ou se retrouvent paralysés.

Repérant et analysant les points de vue spécifiques à partir desquels les acteurs criminels s'organisent et, par voie de conséquence, les méthodes particulières grâce auxquelles ils se développent, Michel Koutouzis et Pascale Perez proposent des notions jusque-là peu utilisées, comme l'entropie, pour mieux les comprendre et donc mieux les combattre.

 Pour ce faire, ils sont amenés à critiquer radicalement tant les notions obsolètes qui ont fait la preuve de leur inefficacité, comme la guerre à la drogue,  que les « nouveaux » concepts militaires de la même famille, qui risquent de conduire aux mêmes impasses.

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 Leur première approche est géographique : ils décrivent le phénomène de  continentalisation qui touche l'Afrique, où elle est subie, en se divisant entre l'Afrique de l'Est et l'Afrique de l'Ouest, et l'Amérique latine où elle prend surtout un caractère économique fondé sur le rôle central de la cocaïne et qui se développe de façon foudroyante grâce à la corruption politique.

En Europe, ils mettent au contraire l'économie de quartier à la base de l'économie criminelle, démontrant ainsi qu'il existe, en première analyse, des approches multiples par lesquelles les acteurs criminels appréhendent les territoires sur lesquels ils veulent s'imposer.

 Cependant, la multiplicité de ces approches et des facteurs qui dynamisent les économies criminelles ne doit pas cacher, selon les auteurs, qu'il existe deux notions clés qui les unifient et qui en expliquent, à leurs yeux, l'efficacité :

 -  d'une part, les acteurs criminels regardent le monde d'abord de loin et comme un tout, un peu comme un astronaute à partir d'un satellite, pour qui les frontières dessinées sur la terre par les hommes ne sont guère des obstacles, mais plutôt des tremplins.

 - d'autre part, dans les territoires, ces acteurs s'intéressent avant tout aux routes, grâce auxquelles  ils peuvent d’abord développer leurs propres trafics mais où ils peuvent aussi procéder aux prélèvements qui les intéressent sur les flux commerciaux de l’économie mondialisée. Et comme la distinction s’efface entre les trafics purement criminels et le commerce 100% légal, ce sont bien les routes et le contrôle que l’on peut avoir d’elles qui devient le moyen principal de l’enrichissement maximal auquel aspirent par définition les acteurs criminels.

 Leur deuxième approche est systémique : les auteurs analysent toutes les formes d'interconnectivité qui existent aujourd'hui entre tous les trafics, c'est-à-dire la capacité intrinsèque de ceux-ci à être  incessamment noués, dénoués et renoués entre eux de manière différenciée par les trafiquants, grâces à des passerelles, c'est-à-dire des moyens de liaison souples et amovibles pouvant rapidement être installés et désinstallés.

Cette organisation en réseaux se montre donc particulièrement apte à résister à la répression des États de droit qui fonctionne avant tout contre les organisations pyramidales, puisque c'est leur propre modèle de fonctionnement.

 Leur troisième approche est,  logiquement,  méthodologique : il faut renouveler les notions de base avec lesquelles nous tentons d'appréhender cette réalité.

 A la place des concepts fondés sur une pensée avant tout militaire, même modernisée, ils proposent de s'inspirer des théories de la thermodynamique comme le concept d'entropie qui pose la question suivante : comment mesurer le désordre d'un système pouvant se traduire par une déperdition d'énergie pour le fonctionnement général de celui-ci, mais aussi comment une certaine forme de ce désordre peut à un autre endroit du système provoquer une concentration d'énergie ?

Finalement, l'enjeu de cette confrontation entre les Etats et les trafics,  c'est,  pour les auteurs, l'existence même de l'Etat de droit, puisque  c'est son principe de fonctionnement fondé la prééminence de la loi, la hiérarchie des normes et la stabilité des territoires,  qui est remis en cause et comme pris à revers par les jeux des réseaux criminels.

 

Eclairage

Dans cet ouvrage, les auteurs mettent en lumière ce que les réseaux criminels ont de nouveau et qui est souvent très sous-estimé. Ils ont été les principaux auteurs de L’Atlas Mondial des Drogues qui fut  publié par l’OBSERVATOIRE GEOPOLITIQUE DES DROGUES (OGD), en 1995 et Michel Koutousis a publié depuis cette époque un certain nombre de livres sur différentes criminalités. C’est donc avec la profondeur historique indispensable qu’ils analysent la réalité actuelle et  détectent ses derniers développements , même s’ils ne font que peu mention des connaissances historiques qui sous-tendent leurs analyses, sans doute pour ne pas surcharger cet essai.

C’est sans doute pour la même raison que leur démonstration fondée sur le concept d’entropie garde un caractère succinct qui n'emporte donc pas toujours une adhésion complète du lecteur, surtout si celui-ci n'est pas un spécialiste de cette matière. Ce livre n'en ouvre pas moins des chantiers extrêmement prometteurs sur lesquels l’OGC continuera de travailler autant que possible.

C-H de Choiseul Praslin

 

Michel Koutouzis et Pascal Perez, « Crime, trafics et réseaux, géopolitique de l'économie parallèle », 320 pages 18,34 €, Editions Ellipse, 2012

 

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Posted in Criminalités n°4 - février 2013, Informations / n°4, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités and tagged , , .

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