Armes légères, du temps du Rideau de fer

Aux origines lointaines du trafic d’armes est-européennes et balkaniques en Europe occidentale : les arsenaux derrière le Rideau de Fer

Jean-Charles Antoine *

La plupart des observateurs internationaux actuels font démarrer les filières du trafic d’armes légères et de petit calibre en ex-Yougoslavie dans les années 1990 puis au Kosovo dans les débuts de la décennie 2000. Rares sont ceux qui partent logiquement du principe que toute arme circulant illégalement dans un réseau – contrairement au trafic de drogues dont les produits sont d’emblée illicites - provient obligatoirement d’une usine de fabrication légale. Lui faire quitter les circuits légaux répond à des politiques bien spécifiques dont les racines lointaines remontent à la Guerre Froide.

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Les origines du trafic actuel d’armes légères en Europe occidentale sont géopolitiques et trouvent leurs causes dans l’affrontement idéologique et politique entre le monde capitaliste et l’univers communiste durant la Guerre Froide pour une partie, et dans les rivalités entre les Etats du bloc communiste eux-mêmes pour la défense de leurs intérêts particuliers pour une autre partie, qu’il convient d’analyser en premier lieu.

 

1. Les rivalités internes au bloc communiste pendant la Guerre Froide

 

Il aura fallu attendre la chute brutale du Rideau de Fer et de toute l’URSS pour avoir accès à une partie des archives des Etats communistes et enfin saisir toutes les rivalités qui existaient entre, d’une part, les pays du Pacte de Varsovie entre eux, d’autre part entre les pays dits « satellites » et Moscou, et enfin entre les plus « fidèles » - Bulgarie, Tchécoslovaquie, Hongrie – et des pays plus politiquement indépendants comme la Yougoslavie socialiste du maréchal Tito ou l’Albanie stalinienne d’Enver Hoxha.

La Yougoslavie et l’Albanie, toutes deux rivales politiquement et ethniquement sur ses territoires frontaliers du Kosovo, de la Macédoine et de la bordure méridionale de la Bosnie-Herzégovine, et également libérées en 1945 sans aide extérieure alliée importante, ont rapidement recherché l’indépendance d’esprit face à Moscou afin de conserver leurs visions respectives du socialisme.

En 1955, la Yougoslavie quitte le Pacte de Varsovie, tandis qu’en 1961 l’Albanie rompt ses liens avec Moscou pour se tourner momentanément – de 1961 à 1976 – vers Pékin et accepter des accords de vente d’armement léger chinois et la présence d’instructeurs chinois à Tirana. Par la suite, jusqu’à la décennie 1980 et l’arrivée au pouvoir à Belgrade de Slobodan Milosevic, l’indépendance politique yougoslave face à Moscou, Tirana et les pays occidentaux ne tient qu’à la personnalité du maréchal Tito. En effet, ce dernier, croate de naissance, a fait le choix de fonder sa puissance politique sur la population serbe qu’il a placée aux commandes de la JNA, l’armée fédérale yougoslave, dès son accession au pouvoir. Cette méfiance de Tito envers Moscou était à son tour amplifiée par une autre méfiance, celle du Kremlin envers Belgrade au sujet de la capacité des Yougoslaves à voyager à l’étranger.

Il était de notoriété publique que la population yougoslave avait le droit de voyager quasiment à sa guise dans les pays occidentaux, ce qui a permis au pouvoir en place à Belgrade à partir de la décennie 1980 – et notamment le clan Milosevic – de mettre en place tout un puissant réseau de trafic de cigarettes à destination de l’Occident. Cette économie parallèle a encore plus isolé la Yougoslavie et a accéléré les rivalités entre Belgrade et le Pacte de Varsovie.

Ces différences de traitement, parfois cette jalousie entre pays communistes plus ou moins ouverts, et les dissensions entre les gouvernants nationaux, ont ainsi été à l’origine des rivalités qui ont opposé quatre ensembles à l’intérieur du monde communiste: la Yougoslavie, l’Albanie, les membres du Pacte de Varsovie et l’URSS.

 

2. Une course aux armements face à l’Occident diabolisé et contre les rivaux communistes

 

La peur du voisin d’une part, et la crainte d’une invasion terrestre par les troupes occidentales d’autre part, a poussé chacun de ces Etats (Yougoslavie, Albanie) à se lancer unilatéralement, comme le pratiquaient à la même époque les pays du Pacte de Varsovie et l’URSS, dans une course aux armements, notamment légers et de petit calibre.

Les usines serbes Zastava produisaient entre autres des fusils d’assaut M 70, tandis que l’Albanie se fournissait à partir de 1961 dans la Chine communiste par les usines Norinco. Cette surproduction, que l’ONG britannique Saferworld estime de nos jours, pour la Fédération yougoslave, à environ 2,1 millions de pistolets automatiques, environ 3,7 millions de fusils d’assaut et 310.000 fusils mitrailleurs pour toute la Yougoslavie, soit un total de plus de 6 millions d’armes, répondait de surcroît à trois grands paramètres établis au service la politique serbe.

Tout d’abord, la logique guerrière stratégique exigeait une production permanente et une conservation des armes chez l’habitant pour une réponse immédiate en cas d’attaque du territoire fédéral. Ensuite, la dissémination des armes servait également au grand banditisme serbe, largement déployé en Occident, pour le plus grand profit de la famille Milosevic au pouvoir dans les années 1980 et qui s’enrichissait par le trafic de cigarettes, déjà cité supra, à destination de l’Europe occidentale. Enfin, ces armes avaient pour but d’armer les enclaves serbes en territoires croate puis bosniaque dans la logique politique d’épuration ethnique proserbe de Milosevic.

De leurs côtés, les pays de l’URSS et du Pacte de Varsovie constituaient de gigantesques arsenaux d’armes légères pour faire fonctionner les usines de fabrication selon les normes de l’économie planifiée, mais également pour parer à toute invasion occidentale.

Chaque pays du bloc communiste en Europe a par conséquent dû constituer ses propres arsenaux militaires d’armes légères et de petit calibre fournies pas la Russie, la Pologne ou la Bulgarie et qui ont perdu, du jour au lendemain à la chute de l’URSS, tout responsable susceptible d’enrayer les fuites et vols. Le cas de l’Ukraine, pays non producteur d’armes légères, est en cela significatif.

 

Stockage des ALPC et munitions depuis 1991 en Ukraine

A titre d’exemple, la carte ci- contre montre le déploiement d’arsenaux et entrepôts d’armement léger et de petit calibre sur tout le territoire ukrainien, donc soviétique. L’Ukraine ne produisait pas de telles armes mais en conservaient pour préparer l’éventuel « Grand Soir » ou supporter l’action logistique de la Bulgarie.

 

Source : Document OTAN DPAO/DPCD/2003/XXX déclassifié

Réalisation : Jean-Charles Antoine, IFG, Paris, 2010

 

 

Le total d’armes produites durant la Guerre Froide est totalement impossible à comptabiliser. Aucune archive globale ne le présente du côté soviétique même si approximativement 30-50 millions d’armes auraient pu être fabriquées. En revanche, les politiques d’aide et de soutien aux rébellions marxistes à travers le monde faisaient quant à elles l’objet de stratégies bien définies.

 

3. Un soutien logistique en armement au profit des rébellions marxistes dans le monde

 

La Division Internationale du Travail, édictée par le Kremlin en 1961, exigeait que chaque pays membre du Pacte de Varsovie ou chaque République de l’URSS se spécialise dans une activité industrielle.

En raison du peu de confiance que les Russes plaçaient dans le tissu industriel et le savoir-faire bulgare, et de la proximité de la Tchécoslovaquie face à l’Europe occidentale, ces deux pays ont été chargés de produire en grand nombre de ces armes légères et de petit calibre en vue de les exporter clandestinement au profit des rébellions marxistes.

 

Exportations d'ALPC pendant la guerre froide

La carte ci-contre indique les routes maritimes et aériennes empruntées pour fournir des armes aux rébellions marxistes et exporter la révolution socialiste dans le monde. Les cargaisons quittaient les ports d’Odessa en Ukraine, Constantsa en Roumanie, ou encore Varna et Bourgas en Bulgarie afin de traverser le Bosphore pour rejoindre la mer Méditerranée. Par avion, l’aéroport moldave de Tiraspol et ceux de Sofia et Plovdiv en Bulgarie remplissaient la même mission.
Source : SEESAC, Taming the Arsenal-Small Arms and Light Weapons in Bulgaria, Sofia, 2005
Réalisation : Jean-Charles Antoine, IFG, Paris, 2010

 

Afin de répondre aux besoins édictés par le Plan, les usines des firmes bulgares Kintex et Arsenal n’ont cessé de produire des armes de guerre à Plovdiv, Kazanlak ou Stara Zagora à des fins d’exportation. Toutes disposées sur l’axe Sofia-mer Noire, dans le centre géographique du pays, ces usines de fabrication servaient de surcroît à développer industriellement et donc économiquement cette région centrale tout en assurant à la population un niveau de vie moyen mais constant.

En Tchécoslovaquie, la firme Omnipol remplissait cette même fonction de fournisseur officiel des rébellions depuis l’aéroport de Prague ou par la route jusqu’aux ports de la mer Noire, avec pour particularité de servir parfois d’intermédiaire direct avec les groupuscules d’extrême gauche comme Action Directe ou le groupe Carlos, dont les membres venaient directement se fournir en armement léger à Prague, voire plus loin en Roumanie sur l’aéroport de Bucarest au début des années 1980.

* ** *

La constitution de formidables arsenaux militaires comprenant des centaines de milliers de tonnes d’armement léger est le résultat des trois principales rivalités exposées dans ce premier article destiné à faire comprendre l’explosion des filières clandestines à partir de l’effondrement soviétique en 1991.

Car si ces filières illicites, analysées prochainement dans la suite de l’étude, se sont développées si rapidement à partir de 1992, c’est qu’elles existaient en grande partie déjà avant, et que la production passée et l’entreposage d’armement léger permettait de répondre aux besoins sur le terrain dans les nouveaux conflits ethniques et géopolitiques de la décennie 1990.

 

* Jean-Charles Antoine

est docteur en géopolitique de l’Institut Français de Géopolitique à Paris 8. Il est spécialisé sur le thème du trafic mondial d’armes légères et de petit calibre, sur l’émergence du crime organisé et sur l’espace régional de la mer Noire.

 

 

Pour en savoir plus :


- SEESAC, Cross Border Trafficking in South Eastern Europe, Belgrade, 2003

- Jacqueline Macalesher et Robert Parker, Bulgaria’s Arms Transfer Control System at EU Accession: An Analysis, documentation Saferworld, Londres, février 2007

- Suzette R. Grillot, Small Arms Control in the Black Sea Region, Monitoring the Implementation of Small Arms Control Project (MISAC), International Alert’s Security and Peacebuilding Programme, université d’Oklahoma, décembre 2003

- Jean-Louis Bruguière, Ce que je n’ai pas pu dire, Editions Robert Laffont, Paris, 2009

 

Sites internet :

- SEESAC (South Eastern and Eastern Europe Clearinghouse for the Control of Small Arms and Light Weapons) à Belgrade

- International Action Network on Small Arms / Réseau d’Action Internationale sur les Armes Légères (IANSA/RAIAL)

- ONG Oxfam 

- ONG Saferworld

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Posted in Analyses / n°2, Criminalités n°2 - novembre / décembre 2011, Les Analyses - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged , , , , .

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