Autant en emporte le vent

Le vent risque-t-il d'être traîné en justice pour complicité d'activités mafieuses ? En Italie, c'est dans l'air du temps.

 

« Pour l’amour de nos fils, les énergies renouvelables sont importantes ». Telle est la confidence recueillie par écoute téléphonique lors d'une conversation entre l’homme d’affaires Angelo Salvatore et Vincenzo Funari, parrain de la famille Gimbellina, en Sicile.

En Calabre, même situation. Le 13 juillet 2012, la police italienne a saisi des biens appartenant à la N'drangheta, la mafia calabraise, pour un montant estimé de 350 millions d'euros. Parmi ces avoirs confisqués, « l'un des parcs éoliens les plus grands d'Europe », fort de 48 aérogénérateurs. Selon les enquêteurs, il a été construit par le biais de prête-noms et d'une dizaine de sociétés écrans, dont certaines basées à Saint-Marin, en Allemagne et en Suisse.

En mars 2010, les pratiques mafieuses et l'intérêt pour une industrie légale, et même vertueuses du point de vue environnementale, apparaissent lors du procès de la construction illicite du parc éolien autour de Mazara del Vallo, dans la province de Trapani, dans la partie occidentale de la Sicile.

En juillet 2010, des biens d'un montant d'1,5 milliard d’euros de biens appartenant à Vito Nicastri sont saisi par la justice, soit quelque 43 sociétés opérant dans les secteurs éolien et photovoltaïque, une centaine de terrains et villas dans la province de Trapani, des voitures de luxe. Du bizness vert au service du blanchiment d’argent sale, soupçonne la justice italienne. L’Italie est alors le troisième acteur européen en matière d’énergie éolienne. Les subventions publiques tant de l'Italie que de l'Europe ont été captées, mêlées à l'argent à blanchir provenant de la mafia de Cosa Nostra.

Ces exemples s'inscrivent dans un contexte qui a vu le secteur éolien en pleine effervescence et en forte croissance économique. En 2009, les tarifs de rachats de l’électricité éolienne sont élevés, avantageux. Quant aux implantations de parcs éoliens industriels, elles bénéficient depuis 2003 d'incitations publiques et de procédures simplifiées pour la construction, plus pour des raisons économiques que pour satisfaire aux règles européennes ou à des enjeux environnementaux.

Les grandes familles mafieuses ont saisi l'aubaine, et très vite ont su prendre une place de poids dans cette industrie naissante, grâce à une nébuleuse d’entreprises légales sous le contrôle des grands clans mafieux. Prospection des sites et relations avec les autorités locales, dépôts des permis de construire, construction des éoliennes, revente des installation clés en mains aux industriels internationaux, allemands, anglais, italiens, ou français. Selon une enquête publiée le 23 janvier 2013 par le Washington Post, quelques investisseurs étrangers ne connaissaient pas la part d'illégalité des opérations menées pour leur vendre ces installations, d'autres compagnies préférant ne rien le savoir.

Quant aux entrepreneurs honnêtes, il ont vite été sous la pression de la mafia. L'article cite l'exemple de Salvatore Moncada, qui a commencé à investir à la fin des années 1990, exploitant six fermes éoliennes et dix parcs solaires ainsi qu'une unité de fabrication de panneaux solaires avant d'être approché par la mafia lui réclamant de 2% de ses profits. Son refus de collaborer lu a valu de voir un de ses parcs éoliens incendiés en 2007. Pas facile d'opérer un business proprement. « Ce n'est pas seulement l'infiltration criminelle mais aussi la bureaucratie corrompue qui rend tout difficile » a expliqué Moncada.

Les mafias ont profité du système qui impose aux producteurs d'électricité un certain pourcentage d’énergie renouvelable (5,3 % en 2009), délivrant des « certificats verts ». Si l'opérateur électrique n'a pas ce pourcentage, il doit impérativement racheter des surplus de certificats verts à autre producteur électrique, sur le modèle des rachats de quotas de CO2. Ces certificati verdi, les mafias les détenaient, grâce à leur parcs éoliens. Une belle matière première pour un racket des opérateurs d’électricité qui n'ont pas eux-mêmes construit de parc éolien ou photovoltaïque leur délivrant les précieux et indispensables certificati verdi. En 2009, l'Italie était le troisième pays européen, derrière l'Allemagne, et l'Espagne, en termes de capacité d’énergie éolienne installée. Venaient ensuite la France et le Royaume-Uni. Fin 2012, l'Italie avait doublé les chiffres de fin 2009 avec un capacité installé de 8 124 MW.

Selon l'article du Washington Post, les procureurs italiens lancent des investigation plus larges que la Calabre et la Sicile, soupçonnant des implications mafieuses dans des projets d'énergie renouvelables, éoliens et solaires, de la Sardaigne à la province des Pouilles.

En Sicile, la construction de la plupart des projets d'énergie renouvelables a été suspendue. Le nouveau gouvernement élu en novembre 2012, mené par Rosario Crocetta (Parti démocrate, social-démocratecherchant à s'assurer que la mafia n'intervient plus dans ce secteur industriel pour donner son feu vert à de nouveaux projets.

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