De la confiscation à l'assiette


La devise de la boutique ouverte à Paris pour commercialiser des denrées alimentaires cultivée sur des terres confisquées, c'est : « Les mafieux, on va se les cuisiner »

Cet article fait partie du dossier Confiscation des avoirs criminels

Grâce à la loi pour la restitution à la société civile des biens confisqués aux mafias, des produits agro alimentaires redonnent un intérêt collectif aux terrains récupérés après arrestation de membres de la mafia. Une boutique a ouvert à Paris.

Quel rapport entre une pappa al pomodoro et la lutte contre le pouvoir mafieux ou les mafias pour montrer la complexité ? Cette soupe à la tomate n'est pas une simple soupe. Outre son goût exquis, elle a une histoire. Ses tomates ont été cultivées sur des terres qui étaient auparavant détenues par un clan mafieux en Italie, jusqu'à ce que l'arrestation de maffiosi mène administrativement à la confiscation de leurs biens. La justice peut aussi saisir les biens des complices propriétaires (parents, sociétés et autres prêtes-noms) même si ces derniers ne sont pas poursuivis par la justice pénale. On parle alors de confiscation préventive antimafia c'est-à-dire sans condamnation pénale du propriétaire.

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C'est alors aux complices propriétaires de prouver l'origine légale des fonds avec lesquels ils ont acheté ces biens ; une procédure validée par la Cour européenne des droits de l'homme.
Bilan : 300 millions en France contre 6 milliards en Italie ces 18 derniers mois.
Une confiscation expliquer en détail dans le Petit dictionnaire énervé de la mafia.... peut être tu peux faire un copié collé de l'article du dico

Première phase avant qu'un programme restitue ces surfaces agricoles à des projets inversant la vision de prédateur instaurée par la mafia.
Désormais, en changeant de statut, la terre produit dans l'intérêt collectif, tout en participant à briser la résignation collective, et en ouvrant des perspectives à une vie quotidienne, un avenir durables et des revenus débarrassés de l'emprise du crime organisé. Un autre modèle est possible.

Ce dispositif original et ingénieux permet d’allouer des patrimoines illégaux à des projets -privé social, volontariat, coopératives, municipalités - dans le but d'y implanter des activités dédiées à la communauté, faisant de ces actions des symboles tangibles du retour à la légalité. En 2005, après neuf ans de mise en exercice, " la loi Pio La Torre, dirigeant communiste sicilien assassiné par la mafia, a permis de réorienter vers des activités sociales quelque 2 200 biens immobiliers et fonciers mafieux (la maison du boss Toto Rina est devenue une école) pour une valeur estimée à 220 millions d’euros ", note alors L'Humanité.
Cinq ans plus tard, en 2010, le rythme s'est accéléré : "15 000 biens ocnfisqués à la mafia en deux anspour une valeur de 16 milliards d'euros", titre Le Point

Le processus de confiscation existe dans des pays comme la France, améliorée par la création d'une agence de recouvrement (Agrasc) mais c'est une mesure pénale, avec un acte de revente publique dont les recettes intègrent les budgets de l'État.
Sans que l'objectif social de ces biens, avoirs immobiliers, bateaux de trafiquants de drogue par exemple - ne retrouve un usage visible et d'intérêt public sur le territoire du bien saisi.
En France, il existe un processus de redistribution des produits de la drogue mais la Mildt donne 10% à la prévention...
Peut-on lutter contre le consensus social du crime organisé en offrant des voitures rapides à la police ?

Cette soupe à la tomate, on la trouve à Paris notamment dans la boutique Ethicando qui vient d'ouvrir à Paris le 15 mars 2012, à l'initiative de Caterina Avanza et Ludovica Guerrieri. Et dont la devise est : « les mafieux, on va se les cuisiner »
Malgré l'origine à forte symbolique sociale, la qualité, l'attrait culinaire, le design ne sont pas négligés. Une vitrine et un comptoir pour les coopératives sociales italiennes produisant sur des terres confisqués à des membres de la mafia et qui sont ainsi devenues un bien commun, un projet économique, une symbolique forte et un lieu de travail.

La pasta arrive des terres de Sicile confisquées à Cosa nostra sicilienne, la tomate et les artichauts proviennent des terres confisquées à la Sacra Corona Unita des Pouilles. Le vin provient des terres confisquées aux super boss Gaetano Badalamenti, grand trafiquant d'héroïne qui a fait assassiner le militant Pepino Impastato en 1978.
Les coopératives sociales incluent aussi des projets de réinsertion des personnes défavorisées : certains produits en vente, le café, le chocolat, et même les tables de la boutique ont été élaborés en prison ou dans des centres psychiatriques.
C'est quand même mieux que la ricotta de la chaîne de distribution Monoprix qu'un subtil publicitaire a affublé de la mention " recommandée par votre parrain ", d'autant que ce n'est pas une blague, et qu'il y a véritablement la patte de la mafia dans ce fromage pas si blanc qu'il en a l'air. Un peu fort de café expresso de voir associer benoîtement un produit italien à un véritable " parrain ", pas une image d'Épinal, un chef de cette Cosa Nostra qui a fait tuer des milliers de personnes en Italie et ailleurs... " Accessoirement, ce fromage est associé au boss Bernardo Provenzano, [recherché depuis 1963, arrêté le 11 avril 2006 à quelques kilomètres de la petite ville de Corleone] dans une grange où il y avait entre autre de la ricotta, de la chicorée et des pizzini ", signale le mouvement FLARE qui condamne ce type de publicité car il s'agit d'utiliser les codes mafieux : " le parrain recommande la ricotta donc on doit en manger. Le parrain dit il faut payer... alors le commerçant paie le racket. Évidemment, ce type de publicité renforce aussi l'idée reçue d'une Italie qui ne serait que mafia, et on imagine mal une publicité de camembert recommandée par la " République des valises " (affaires Elf, Clearstream, frégates de Taiwan, Bettancourt, emplois fictifs...) et les circuits de corruption dans les hautes sphères de l’Etat français.

Ethicando, 6, rue de la Grange aux Belles, 75010 Paris
Contact : ethicando@yahoo.fr

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Tomates de terres libérées

Le coulis de tomates a été produit par l'association Libera terra (coordination de 1300 associations, groupes, écoles et organisations du sud de l'Italie, créée en 1992), qui a beaucoup œuvré pour la redistribution avec la pétition d'un million de signatures en 1996. En 2002, a été créée la marque Libera Terra pour caractériser et distinguer ces produits issus des terres libres. La confiscation préventive antimafia est à l'initiative de Pio La Torre qui propose la loi en 1982, ce qui en fait une cible pour les mafias. Il est assassiné le 4 avril 1982. La loi sera votée en octobre 1982 après un autre assassinat qui a profondément marqué l'opinion publique, celui de Carlo Alberto Dalla Chiesa, général des carabinier, figure anti mafia, prefet à Palerme à partir du 1er mai 1982, assassiné cent jours plus tard dans un guet-apens avec son épouse et son garde du corps.

L'Union européenne s'inspire donc de la loi 109/96 pour la restitution à la société civile des biens confisqués aux mafia, y compris avant qu'intervienne une condamnation pénale
En 2001, en lien direct avec un regroupement de communes de la région de Corleone, épicentre des activités et des avoirs mafieux, où se situent donc une bonne part des terres agricoles confisqués, Libéra crée le consortium de communes " Sviluppo e Legalità " (Développement et légalité). Appuyé par la préfecture de Palerme, un appel public sélectionne une quinzaine de personnes chargées de créer une coopérative sociale sur une partie de ces terrains. Novembre 2001 voit ainsi naître la coopérative Placido Rizzotto (du nom d'un syndicaliste paysan, secrétaire de la bourse du travail de Corleone, assassiné par la mafia en 1948, auquel rend hommage un film de Pasquale Scimeta réalisé en 2000, basée à San Giuseppe Jato, près de Corleone. La coopérative est dédiée à une production artisanale, sous label biologique, de différentes sortes de pâtes, de lentilles, de sauce tomate, d'huile d'olive, de jus ainsi que de vin blanc et rouge avec des cépages autochtones, Catarratto, Grillo pour le vin blanc (mais aussi Chardonnay), Perricone, Nero d’Avola pour le rouge, ainsi que les cépages importés Cabernet Sauvignon, Sirah et Merlot.
La coopérative s'est implantée sur ce qui fut autrefois propriété de Giovanni Brusca, chef de clan sur ce territoire, qui a séquestré pendant deux ans et dans un trou, le petit Matteo - fils de repenti - avant de le faire étrangler et dissoudre son corps dans de l'acide. Brusca est aussi celui qui a appuyé sur le détonateur de la bombe du juge Falcone en 1992... Outre ses activités agricoles, la coopérative possède également une ferme de vacances et une école d'équitation qui porte le nom du petit Matteo. Une trentaine de reportages, en italien et en anglais, lui sont ici consacrés.
Les membres de la coopérative vivent dans les environs, démontrant qu'une activité économique légale, honnête, permet de subvenir à leurs besoins.

N.L.C. et Fabrice Rizzoli

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Posted in Criminalités n°3 - juin / octobre 2012, Enquêtes et dossiers / n°3, Les enquêtes - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged , , , .

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