Deux parrains, ce n'est pas rien

 

Il y a des jeux dangereux qui mènent à l'ombre. L'arrestation en juin 2010 de deux "parrains" présumés du Milieu marseillais, cache un jeu d'ombres autour du marché des machines à sous clandestines. On y croise aussi du faux pastis, les stadiers de l'OM, une société gérant des yachts de luxe. Et, en toile de fond, une paix sociale laissée au Milieu comme une délégation de service public qui ne dirait pas son nom, et une guerre larvée entre policiers et gendarmes.

 

Par Thierry Colombié, docteur en économie criminelle, spécialiste du grand banditisme.

 

« La vie d'un homme en cavale est remplie de rêves ». La citation de John Grisham, le célèbre écrivain américain, ne peut pas mieux tomber pour définir le probable désarroi des deux "parrains présumés du Milieu marseillais", dixit la presse nationale, lesquels ont été écroués le 10 juin 2010 dans le sud de la France. Gérald Campanella et Bernard Barresi étaient en effet en cavale, le premier depuis 5 ans, le second depuis... 18 ans. L'information judiciaire avait été ouverte en janvier contre X pour « infraction à la législation sur les jeux, association de malfaiteurs, blanchiment en bande organisée, extorsion de fonds en bande organisée et non-justification de ressources ». Inutile, ici, de revenir sur l'arrestation et l'enquête. Juges et policiers sont arrivés à leurs objectifs, c'est un fait. Mais regardons de plus près les tenants et les aboutissants d'un tel « coup de filet »...

Des baraques, la Bourse et la... prison

A Marseille, c'est un secret de Polichinelle : les « baraques », les machines à sous clandestines installés dans de nombreux bars du Midi, sont une importante source de revenus pour les équipes du grand banditisme depuis au moins deux décennies. Malheureusement, il est impossible de les compter, de chiffrer le profit de chacun des maillons de la chaîne (de la construction de la machine à sous jusqu'à l'activité comptable), de savoir combien le système des baraques fait vivre de familles, de sonder l'addiction des joueurs, de connaître les circuits de blanchiment. Comme souvent, on ne sait pas de quoi on parle, et on préfère ne pas en parler pour ne pas dire de « conneries ».

De l'aveu même d'acteurs de l'activité clandestine, les baraques sont aux mains de véritables organisations structurées par la division du travail et la redistribution du capital, lesquelles ont injecté le profit des baraques dans l'économie légale, notamment dans l'achat de bars vendeurs de jeux de hasard légaux (Pari Mutuel Urbain, Française des Jeux). La boucle est ainsi bouclée, le joueur/consommateur se faisant comme d'habitude fort bien plumer... Sans parler de la vente du « faux Pastis », des paris clandestins, de l'achat des tickets gagnants pour blanchir un peu le portefeuille, des double ou triple comptabilités, des emplois fictifs et tutti quanti ! Bref, un modèle d'organisation économique basé sur une activité clandestine réprimée par le Code pénal qui, devenu un sport national, est entré dans la norme à tel point que personne ne va au premier commissariat pour porter plainte...

Par ailleurs, hormis quelques opérations éphémères de grande ampleur, les policiers de Marseille ou de Paris, ceux « d'en haut » comme on dit « en bas », se gardent bien de mettre tout à trac. Personne n'est dupe : à Marseille, comme à Grenoble ou à Paris, les affranchis savent que les équipes du grand banditisme contrôlent non seulement des bars mais plus largement des territoires dans lesquels ils participent à la paix sociale. Il suffit de se pencher, par exemple, sur les relations entre le Grand Milieu et les clubs de supporters de ballon rond, par l'entremise d'hommes de l'art (notamment certains agents de joueurs, nouveaux maîtres de la circulation de l'argent dans le football), pour mesurer à quel point la « paix sociale » est devenue un enjeu de politique nationale tant pour le Milieu que pour les élus, procureurs, préfets, ministres et in fine le président de la République. Un exemple qui tombe à pic : la compagne de Bernard Barresi a été mise en examen pour extorsion et écrouée quelques heures après son compagnon ; Alba Sécurité, son entreprise de sécurité (143 employés, plus de 4 millions de chiffre d'affaires en 2008) fournissait notamment des centaines de stadiers pour les matchs de l'Olympique de Marseille au Stade Vélodrome.

Elle a été remise en liberté le 23 juillet, et placée sous contrôle judiciaire, après paiement d'une caution de 20 000 euros. Les effets collatéraux du « coup de filet » ne sont pas en reste : les deux hommes en cavale ayant eu la mauvaise idée de se faire interpeller sur un yacht de luxe, Alexandre Rodriguez, le boss de Rodriguez Group (société qui se présente comme le leader mondial du yacht de luxe, achat, vente, location, administration, comptabilité, suivi technique des yachts, trois chantiers d'entretien en France, Italie et Tunisie ), est à son tour interpellé puis écroué par le juge marseillais. Dans la foulée, la cotation de la société cotée en Bourse était suspendue, les traders vendant à tour de bras du papier qui n'avait plus rien de luxueux. Un fait inédit de l'histoire de la finance internationale qui en dit long sur le niveau d'information des donneurs d'ordre, des traders et des directeurs de banque sur un phénomène que l'on continue à définir pudiquement de « grand banditisme ». Un jour dont des milliers de parieurs en Bourse, autres joueurs d'un carrousel risqué, devraient se souvenir...

On le voit, pendant une vingtaine d'années, au minimum, le deal entre les « noms qui chantent » du grand Milieu et les hommes politiques s'est donc réalisé sur la question de la paix sociale. Je te laisse les baraques, en échange, tu contrôles les fadas, les territoires où je ne peux plus envoyer des flics, et je me charge de rassurer la population... De la science-fiction ? Il est temps d'accrocher la ceinture !

Un si joli coup de filet ?

Si certaines langues bien pendues font remarquer que les deux hommes en cavale ne portaient pas de postiches pour se promener dans les rues de Marseille ou de Bastia, d'autres se posent la question qui tue à bout portant : pourquoi un si joli coup de filet le lundi 7 juin 2010 ? Pour bien comprendre l'action des juges et des policiers, lesquels dans ces cas-là sont marqués à la culotte par le préfet et le procureur, quand ce n'est pas par le Ministre de l'Intérieur en personne, il faut regarder ce qui s'est passé avant et après le 7 juin.

Avant, c'est aussi flagrant qu'un joueur de poker qui « s'avantage mal » (qui triche mal) : durant des mois, le lobby des jeux en ligne s'est battu bec et ongles pour faire en sorte que les députés débattent du sujet et décident de s'aligner sur les conventions internationales. Il faut dire que le jeu en vaut la chandelle : en 2008, un rapport de l'Assemblée précise que les Français ont misé près de 4 milliards d'euros par l'intermédiaire de la Française des jeux et du PMU. La loi du 6 avril 2010 sur l'ouverture à la concurrence de jeux d'argent et paris en ligne a finalement et logiquement été votée, les licences distribuées à des proches de certains hommes politiques, lesquels l'assument sans langue de bois en jurant ne même pas savoir épeler le mot « lobbying »... Bref, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Mais comme pour les baraques, l'équilibre économique, social et financier se fait sur le dos du parieur. Coïncidence donc : un peu plus d'un mois après la Loi du 8 avril, trois « parrains présumés du Milieu marseillais » sont arrêtés, entendus et écroués. L'un des chefs d'inculpation est clair : infraction à la législation sur les jeux (comprendre les « baraques ») et association de malfaiteurs.

On pourrait croire au hasard, mais le message « d'en haut » est clair : rassurer les nouveaux entrants sur le marché des jeux et faire en sorte que le parieur habitué à sa baraque et à son petit bistrot reste tranquillement chez lui pour parier en ligne. Il se pourrait en effet que le joueur préfère aussi rester chez lui : si le Milieu ne contrôle plus la « paix sociale », de nombreux territoires risquent d'exploser à la gueule des joueurs, lesquels choisiront de rester à la maison. Et qui profiteraient d'une telle explosion ? De nouveau, il faudrait s'intéresser au « train de vie » de quelques élus ayant participé au lobbying des entrepreneurs des jeux en ligne, et à leur volonté manifeste de privatiser la sécurité publique : police municipale, appels à des entreprises de sécurité et de gardiennage, vidéo-surveillance... Mais alors pourquoi arrêter des « parrains marseillais » ? De nouveau, il faut suivre le train qui peut en cacher un autre.

Une guerre peut se glisser dans une autre

D'abord, qualifier Barresi et Campanella de « parrains » ne s'appuie sur aucun critère objectif, même si c'est spectaculaire. Des "figures", des "gros caïds", tempèrent certains, ce qui ne fait que jouer sur les mots. Comme le rappelle, le directeur du SRPJ de Marseille : « certains des interpellés sont présentés comme des pontes du Milieu, mais ce n'est pas pour autant qu'il n'y a plus de bandits à Marseille. » Forcément... Ensuite, il se murmure que le coup de filet résulte d'une importante guerre des polices, de toutes les polices. Il faut se souvenir que les derniers mois sont porteurs d'une véritable révolution au sein de la Police Nationale : au-delà de la nomination d'Hortefeux, et de la consolidation d'un pôle « catholique réactionnaire » Place Beauvau, c'est surtout la fusion/acquisition de la Gendarmerie qui met le feu aux poudres... La fin de cavale des deux « parrains présumés » pourrait donc être un effet collatéral d'une autre guerre, laquelle se joue sur un autre tapis, celui de la privatisation de la sécurité publique. Donc de la « paix sociale ». Donc des fameuses baraques.

Enfin, la « punition » infligée aux deux cavaleurs n'est peut-être pas aussi pénible que l'on pourrait imaginer : l'un des deux hommes, proche de la Brise de Mer, scrute d'un œil vigilant l'autre guerre, celle qui se joue aussi autour des jeux. Et des cercles parisiens. Et, dorénavant, des jeux en ligne. Rappelons que c'est d'abord l'assassinat de Robert Feliciaggi, dit « l'Empereur des jeux africains », maire d'un village du sud de la Corse, puis l'épisode de la dite « Affaire Concorde » qui ont jeté de l'huile sur le feu et et provoqué une vague importante d'homicides entre plusieurs clans insulaires. Des « organisations structurées » autour du business des baraques notamment, au sein desquelles on retrouve les mêmes petites et grandes mains qui, hier, avaient pris d'assaut les sites de paris en ligne clandestins et qui, demain, piloteront à distance les mêmes jeux en ligne officiels.

Dans un tel contexte, il peut y avoir quelques pots cassés même si, comme l'a dit un chef de la police : « Ce n'est pas pour autant qu'il n'y a plus de bandits à Marseille ». Forcément... Mais, alors, y aurait-il plus de mafieux italiens ? La question est pertinente. Après le 7 juin, voilà une autre date à retenir : le 27 juin 2010. Ce jour-là, GiuseppeFalsone, membre présumé de la mafia sicilienne, est arrêté à Marseille. Un point commun avec Barresi et Campanella ? Un, oui. Le présumé mafieux âgé de 40 ans, le nez refait, cinq portables pendus à ses oreilles, accusé d'extorsions de fonds et de contrats frauduleux dans les travaux publics en Italie, était tout simplement en... cavale ! Nouvelle question qui tue à bout portant : comment un homme du calibre de Falsone peut-il tomber dans l'escarcelle des policiers français et italiens, alors que, comme dans le cas des deux autres malfaiteurs marseillais, il semblait jusqu'ici aller et venir dans la région aussi discrètement qu'un concert de vuvuzelas dans un stade sud-africain ?

Un pari très risqué

L'avenir dira peut-être quelles étaient les fréquentations de Falsone et si le mafieux présumé était en affaires avec des « noms qui chantent » marseillais. L'avenir dira aussi comment les pouvoirs publics vont gérer l'épineux problème des jeux en général, et des baraques en particulier. L'avenir dira, enfin, comment les ministres actuels s'inscrivent dans la problématique de la « paix sociale dans les quartiers sensibles ». Il faut juste espérer que le joueur ne soit pas pris dans l'engrenage d'une autre guerre : celle que se livrent très discrètement des coteries trafiquantes pour prendre le contrôle du bien le plus précieux de la démocratie : son espace public. Un pari très risqué. Si Grisham a écrit que "la vie d'un homme en cavale est remplie de rêves", on peut facilement imaginer que la vie d'un homme en prison est faite de nouveaux paris très risqués puisqu'il s'agit, là, de liberté.

En savoir plus sur l'auteur : www.thierry-colombie.fr

Posted in Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Informations / n°1, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités and tagged , .

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