En Colombie

 

Vu de Colombie

Nouveaux modes de blanchiment

Dans un rapport de décembre 2009, le DIAN, service colombien des impôts et des douanes, affirme qu'il existe dans ce pays près 212 000 entités sur lesquelles l'État est incapable d'exercer un contrôle, sur la base des recommandations du GAFI : organisations non gouvernementales, métaux et pierres précieuses, "factoring" ou affacturage, virements postaux nationaux, cliniques et praticiens spécialisés en chirurgie esthétique, clubs sportifs et agences immobilières. Autre nouveau mode de blanchiment, le transport effectué par des semi-remorques de marchandise fictive ou fantôme, sur de très long trajets, à destination de ports ou de zones frontalières. Ces transports sont surfacturés.

Déchets hospitaliers

Le décret 2676, émis en l'an 2000 par le ministère colombien de l'environnement et de la santé instaure la décontamination et l'incinération des déchets hospitaliers dans des installations spéciales. La majorité des structures hospitalières confient cette tâche à des entreprises de nettoyage qui jettent ces tonnes de déchets dans des terrains vagues de quartiers populaires, au risque de contaminer la population et l'environnement.

Ce délit à grande échelle est apparu l'année dernière, conséquence de la privatisation du secteur de la santé depuis quelques années1. Jusqu'à présent, malgré de nombreux effets d'annonces officiels, aucune sanction exemplaire n'a été prise contre les entreprises de nettoyage fautives, ni contre les entreprises privées de santé responsables du suivi de leurs déchets.

Le Surintendant pour la Santé, José Renán Trujillo, déclare :

"La santé (privée) en Colombie est devenue un business qui génère d'immenses quantités d'argent sous des prétextes sociaux et humains (...) ces entités sont utilisées pour le blanchiment d'argent ou pour la circulation des fonds du paramilitarisme (...) ce système se prête à de nombreuses irrégularités et ma sensation est que le domaine de la santé en Colombie est totalement infiltrée par la corruption".

Corruption? Blanchiment ? Jusqu'à présent aucune enquête sérieuse n'a été menée dans le domaine de la santé privée, pas plus sur l'identité réelle des actionnaires de ces entités. On peut cependant identifier les questions posées par la contrebande de médicaments contre le VIH et le cancer, la falsification - vrais emballages mais faux médicaments, soit un marché d'environ 300 millions de dollars par an-, et aussi de médicaments dont la vente a été suspendue dans de nombreux pays mais qui sont toujours en vente en Colombie.

Le marché noir

Les données les plus vendues au marché noir sont: Information de cartes de crédit : 31%; comptes courants : 20%; spam et phishing : 19%; services de retraits d'argent : 7%; vol d'identité : 7%; comptes internet : 5%; attaques virus d'ordinateur : 4%; comptes de page web : 3%; applications malicieuses : 2%.

Aucune législation n'existait contre ce délit jusqu'à la Loi 1273 de janvier 2009. Les peines iront de 48 à 96 mois de prison, et les amendes de 100 à 1000 Smic.

Jeux de hasard

En Colombie, le montant annuel des mises (tous jeux de hasard confondus) serait équivalant à la moitié des exportations du pays, soit 5 milliards de dollars. La loi 643 de 2001 instaure que les jeux de hasard, le loto, les loteries (talon et instantané) devront transférer un pourcentage de leurs gains au secteur de la santé.

Mais les organismes de sécurité de l'État ainsi que le parquet ont découvert que des filières du narcotrafic, du paramilitarisme –encore actif et démobilisé3, la « oficina de Envigado » ainsi que la délinquance commune ont infiltré le monde des jeux de hasard. L'organisme de contrôle de ces activités - Empresa Territorial para la Salud- dénombre 71 643 machines à sous officiellement enregistrées dans le pays, mais estime que plus de 20 000 autres machines fonctionnent illégalement dans des bars, des boulangeries, des épiceries et même des salons de coiffure. Le contrôle de ces 20 000 machines à sous illégales rapporterait plus de 200 000 millions de pesos (soit quelque 90 millions d'euros) par an. Montant estimé qui n'est pas transféré, mais finance ces groupes et leur permet de blanchir l'argent de leurs autres activités illicites. Pour le syndicat des gérants d'établissements de jeux de hasard, le nombre de machines à sous illégales attendrait les 50 000.

La vague de violence et de crimes qui secoue les quartiers populaires de Medellin4 depuis l'année dernière serait due à une guerre livrée entre trois « parrains »5 pour le contrôle de la « oficina de Envigado » et le commerce illégal des machines à sous et autres jeux de hasard.

Foot, mafia et blanchiment

Business sur lequel il est difficile d'enquêter, le football attire le blanchiment d'argent. Les opérations d'achat et de vente de joueurs sont idéales pour blanchir de l'argent sale. En Colombie, football et blanchiment vont main dans la main depuis près de trois décennies.

Dans les années 80, le ministre de la Justice Rodrigo Lara Bonilla avait déjà dénoncé l'infiltration du milieu du football par les "parrains" de la drogue5. Le cartel de Medellin a utilisé le club de sa ville, le "Deportivo Independiente" à des fins de blanchiment entre 1998 et 2006. Le directeur de l'unité d'information et d'analyses financières du ministère de l'économie, Mario Aranguren, a révélé qu'il avait remis au parquet général un rapport sur des opérations de blanchiment de capitaux et financement du « terrorisme » réalisés par des personnes et des entreprises liées aux équipes colombiennes de football des catégories A et B.

Actuellement, la justice enquête sur des opérations de blanchiment d'un montant de 1500 millions de dollars réalisées à travers le club de Bogota « Independiente Santa Fe », l'une des 18 équipes de la Division colombienne. La juge nord-américaine Bonnie Klaper de New York qui enquête sur une filière de trafic de drogue entre la Colombie et les États-Unis a révélé que certains narcotrafiquants impliqués étaient intimement liés au Club « Independiente Santa Fe ».

Racket et extorsion

66% des enlèvements commis dans le monde sont réalisés en Colombie. Cependant, les statistiques ne sont jamais fiables : de nombreuses familles préfèrent ne pas dénoncer ce délit, de peur de mettre la vie de leur être cher en danger, et parce qu'ils préfèrent négocier directement avec les ravisseurs. Pourtant, deux lignes téléphoniques gratuites, le 153 et le 165, permettent de dénoncer l'extorsion. Selon les autorités, sur dix cas dénoncés huit sont résolus.

D'après les intervenants de la première conférence hémisphérique contre l'enlèvement qui s'est tenue à Bogota en mai 2010, l'enlèvement contre rançon a pris le pas sur l'enlèvement politique. L'enlèvement « express » (enlèvement et paiement d'une rançon en 24 heures) en hausse dans tout le continent mais principalement en Argentine et au Brésil. Il est surtout exécuté par de jeunes délinquants sans expérience, d'où un risque majeur pour l'otage. Autre modalité d'enlèvement « express » , le « paseo millonario » (ballade millionnaire) : séquestration puis enlèvement, victime droguée et extorsion, avec le problème des taxis « pirates ». Le DAS (département de police et première agence de renseignement) vient de publier un rapport qui révèle que 1098 cas ont été dénoncés ces 18 derniers mois et que les groupes illégaux exigent entre 3 et 10 millions de pesos (1300 et 4300 €) par jour à de nombreux commerçants (petites, moyennes et grandes entreprises) et conducteurs de bus. 60% des cas sont commis par la délinquance commune (98% selon d'autres sources) et 25 % par les FARC.

L'armée signale de nouvelles formes de racket de la part des groupes armés illégaux : paiement de l'extorsion en cartes prépayées pour portable et en médicaments -de vente et prescription sous contrôle officiel- comme la Glucantime utilisée contre la leishmaniose, maladie très répandue dans les zones de conflit. De son côté le Gaula (l'équivalent du Raid français) déclare que dans le département du Casanare, les délinquants utilisent le service de taxis pour toucher le fruit de l'extorsion, en menaçant ou en payant généreusement les chauffeurs publics.

Une autre modalité d'extorsion vient d'apparaître : le vol de voiture et de moto contre rançon. En septembre 2010, Rodrigo Rivera Salazar, le ministre de la Défense du nouveau gouvernement Santos a déclenché un tollé général en déclarant qu'il proposera prochainement au Congrès un projet de loi qui pénaliserait le paiement du racket. Ce qui infligerait une double peine aux victimes de ce délit.

Migrants et travail clandestin

En Colombie, il existe deux types de migrants illégaux : les Colombiens qui migrent illégalement et le transit de migrants étrangers, principalement Chinois, mais aussi Haïtiens, Japonais, Indiens, Somaliens, Afghans, Érythréens, Éthiopiens.

Migrants colombiens

En matière de trafic de personnes la Colombie arrive en troisième position en Amérique latine, après Panama et le Vénézuéla.

Plus de 4 millions de Colombiens vivent à l'étranger soit près de 10% de la population selon le Ministère des relations extérieures. Selon des données de la police nationale, autour de 35 000 Colombiens (majoritairement entre 17 et 25 ans) migrent illégalement chaque année vers les États-Unis puis l'Europe. 90% d'entre eux seraient victimes d'une forme d'exploitation. Les réseaux vers l'Espagne vendent entre 3 000 et 15 000 euros des contrats de travail, selon le niveau professionnel du migrant. Évidemment, une fois sur place, il n'y a aucun emploi mais une dette à payer, l'esclavage ou le travail forcé. Avec deux millions d'immigrants sans papiers, l'Espagne a pourtant mis en place une loi qui absout toutes les victimes du trafic humain de poursuite administrative, si elles déposent plainte. Elles ont en plus l'assurance de ne pas être expulsées, d'obtenir un permis de travail et un visa temporaire.

Migrants internes


Le trafic d'êtres humains suit des flux de migration interne. Un réseau, dont le siège était à Medellin, a été en partie démantelé en 2009. Dans tout le territoire, ses membres proposaient à des jeunes filles précaires –entre 18 et 25 ans- des emplois de serveuses de restaurants ou de bars dans différentes villes de Colombie. Le réseau établissait de faux papiers aux jeunes mineures qui se présentaient. Une fois sur place, leur carte d'identité leur était confisquée et elles étaient emmenées et séquestrées dans des maisons closes. La police soupçonne ce réseau d'envoyer aussi de jeunes femmes au Vénézuéla et dans l'île d'Aruba. Les 69 personnes arrêtées risquent jusqu'à 13 ans de prison.

D'autres réseaux qui envoyaient de jeunes mineures se prostituer à Panama ont été démantelés. En 2008, un conseiller municipal de Medellin estimait que chaque semaine entre 1 000 et 1 500 personnes quittent cette ville avec des promesses de travail mais finissent dans le monde de la prostitution.

Migrants en transit sur le territoire colombien

Depuis près de trois ans, le nombre de migrants clandestins arrêtés lors de leur transit sur le territoire colombien augmente progressivement. Ils sont originaires principalement de Chine puis d'Afrique de l'Est, d'Asie centrale, d'Inde... En général, ces migrants (hommes, femmes et enfants) sont arrêtés dans le sud de la Colombie dans des camions sur des routes, dans des embarcations sur l'océan Pacifique, peu après avoir franchi la frontière colombo-équatorienne (port marchand de Buenaventura, Ipiales, etc.). Il existe 26 points d'entrée sur cette frontière, mais aussi dans le reste du pays aux frontières avec Panama et le Vénézuéla.

Selon les autorités colombiennes, cette migration illégale a pris un nouvel essor depuis le 20 juin 2008 (80% d'augmentation), lorsque le président équatorien Rafael Correa, dans le but de stimuler le tourisme, a annulé les visas d'entrée en Équateur pour tous les étrangers, leur octroyant un laissez-passer de 90 jours.

Cette même année, d'après le ministère équatorien des relations extérieures, sur les 5 000 Chinois entrés comme touristes, près de 4 000 ne sont jamais repartis. Ils ont entre 15 et 30 ans et paieraient entre 20 000 et 50 000 dollars pour atteindre leur destination : les États-Unis et le Canada, via la Colombie, le Vénézuéla, Panama et l'Amérique centrale. La plupart proviennent de la région de Guangdong dont la capitale est Canton.

D'après la même source, dans la ville frontalière de Tulcan, des organisations seraient contactées puis organisées depuis la Chine pour le transport des migrants illégaux. Mais les filières ont aussi leur point de départ continental depuis le Pérou, le Brésil et l'Argentine. Et derrière elles, un dénominateur commun : les Triades chinoises.

Guiomar Meléndez

1 Ley 100 del 93 (loi 100 de 1993)

2 http://www.semana.com/wf_InfoArticulo.aspx?idArt=98304

3 Les négociations de paix entre le gouvernement et les groupes paramilitaires –AUC- entre 2003 et 2006 ont abouti à la démobilisation de 31.000 combattants. Mais depuis lors, nombre d'entre eux ont repris du service ou se sont convertis à des activités illicites.

4 Plus de 1300 morts depuis le début de l'année.5 Maximiliano Bonilla, alias 'Valenciano'; Ericson Cardona, alias 'Sebastián', y Hernán Giraldo, alias 'Cesarín'

5 Lara Bonilla a été assassiné à Bogotá le 30 avril 1984.

 

Posted in Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Dépêches / n°1, Les dépêches - La chronique, Les dépêches hebdomadaires, Revue Criminalités and tagged , , , .

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