Escroquerie aux comptes de société : le culot paye

Le maillon faible de la protection des entreprises contre les attaques par faux ordres de virement, le facteur humain. Un trafic transitant essentiellement entre la France, Israël, et la Chine.

Le jargon policier français appelle ça des escroqueries « au président », ou des FOVI, des escroqueries par faux ordres de virement international. Lancés par des appels téléphoniques, ces siphonnages des comptes de sociétés sont apparus depuis 2010. Ils exploitent la faille humaine, et les moments de flottement dans les procédures des entreprises, par exemple en période de sous effectifs du aux congés d'une partie du personnel, donc souvent l'été. La vigilance des entreprises est alors amoindrie.

Le big boss au bout du fil

Un des modes opératoires les plus audacieux consiste à cibler un comptable d'une des sociétés à l'étranger d'un groupe français, en Chine, en Espagne ou ailleurs, et de se faire passer au téléphone pour le PDG du groupe, ou un haut dirigeant du staff de direction générale. Le téléphone semble avoir une source d'un numéro en France. Un courrier électronique tout aussi frauduleux double la demande et prétend la confirmer.

La demande est faite en direct au comptable ou un cadre financier de sa filiale , ou de son antenne à l'étranger pour qu'il réalise très discrètement des transferts de fonds vers des comptes offshores. Les opérateurs de ces escroqueries sont repérés. « La destination est généralement la Chine, souvent Wenzhou, mais ils procèdent par rebond avec un pays d’Europe qui attire moins les soupçons », commente un policier en Champagne. « Un petit milieu très pointu d'escrocs franco-israéliens, déjà connus par le passé pour avoir ponctionné des centaines de millions d'euros dans les casses européennes avec une manip de prédilection : le détournement de la TVA sur les quota de CO2. Cette fois , c'est au culot que leurs start-up d crime ont opéré, sur des dizaines d'entreprises françaises, PME comme multinationales, et même des clubs sportifs », rapporte Frédéric Ploquin, journaliste à Marianne. La double nationalité franco-israélienne a jusqu'ici assuré une impunité aux trafiquants, les autorités israéliennes ne paraissant pas déterminées à coopérer pour agir contre ces trafics.

Déjouer les vigilances

Le principe est de déjouer les procédures habituelles en sollicitant des salariés pour des circonstances présentées comme exceptionnelles, l'imminence fictive d'un contrôle fiscal par exemple, obligeant à une action urgente de dissimulation de fonds. En réalité, le premier appel du faux patron passe le relais à des comparses, pseudo agence financière de confiance, qui se charge de la logistique des fonds détournés en ménageant ses effets de flatterie et de menace envers les comptables dupées dans les entreprises.

« La manufacture française des pneumatiques Michelin a été attaquée plus de vingt fois, tant à Clermont-Ferrand qu'à l'étranger, mais elle n'a pas été dupée une seule fois », note la Direccte d'Auvergne. Même l’Élysée a été la cible d'une attaque, un faux représentant de la compagnie aérienne Air France tentent de se faire réglé des billets d'avions prétendument impayés. Là non plus le comptable de la présidence française n'est pas tombé dans le panneau. Les tentatives qui ne parviennent pas toujours à leurs fins, oscillent entre 400 000 euros et deux millions d'euros contre des sociétés agricole en Champagne.

Le cabinet international d'avocats Jones Day explique la préparation aux attaques : « d’abord, le groupe criminel constitue le « social engineering » des entreprises cibles. A cet effet, le groupe criminel achète via Internet, auprès d’organismes tels que « Infogreffe », les informations pertinentes sur l’entreprise, à savoir l’extrait du Registre du commerce et des sociétés (« Extraits K bis »), l’état d’endettement, les derniers statuts mis à jour, les statuts constitutifs, les derniers actes déposés, les procès-verbaux d’assemblée générale, les comptes annuels, l’historique des modifications, etc. Le dossier complet de l’entreprise, portant les noms de tous les dirigeants, leurs fonctions, leurs numéros de téléphone, leurs signatures... ne coûte qu’une soixantaine d’euros ».

Au terme du processus, l’argent détourné est, toujours selon Jones Day :

« compensé, grâce à un système financier élaboré, entre les différents groupes criminels agissant en Israël, en Chine et en France. Ces trois pays ont été identifiés dans cette escroquerie selon le schéma suivant :

Israël en tant que base arrière d’où les escrocs opèrent par téléphone,

la France en tant que pays dans lequel se trouvent les entreprises cibles,

la Chine (Pékin, Wenzhou (province du Zhejiang) et Hong Kong) comme lieu de destination des virements. »

Sources : Marianne ; L'Union de Reims ; Note (8 pages) de la Directte , direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi ; Note (3p) de JonesDay.

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