GANGS OF BOLLYWOOD

 COMMENT LA PÈGRE A INFILTRÉ

LE CINÉMA INDIEN

Le cinéma indien fête ses cent ans cette année. L’occasion idéale pour étudier la première puissance cinématographique du monde. Quand Eric Emmanuel Schmitt déclare « L’art aide à vivre », cette citation peut donner lieu à des interprétations variables sur la « richesse » du cinéma indien. Pour les spectateurs, c’est un divertissement à grande échelle. En contrepartie, les profits qui en découlent attirent d’autres personnalités plus obscures : les membres de la « mafia » indienne. Plus l’industrie est puissante et plus la pègre y voit un intérêt. L’art est donc un moyen colossal d’engendrer des bénéfices. C’est un grand pouvoir qui attire toutes les convoitises. Petit résumé des liens qui unissent le milieu des gangsters au septième art indien.

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Qu’est-ce que le cinéma indien ?

Avant de parler du cinéma indien, il convient d’introduire le pays en lui-même. L’Inde c’est :

- le deuxième pays le plus peuplé du monde après la Chine (1,2 milliard d’habitants) et le septième pays en termes de superficie (3 287 590 km2).

-28 états, six territoires fédéraux et le territoire de New Delhi,

-22 langues officiellement reconnues par la Constitution de l'Inde (mais dans les faits, plusieurs centaines de langues sont parlées), le hindi est la langue officielle,

- une diversité religieuse exceptionnelle car hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, zoroastrisme, judaïsme, Islam ou encore catholicisme coexistent.

Le cinéma indien : un langage cinématographique unique

La complexité inhérente à l’Inde  se retrouve dans sa production cinématographique indienne, caractérisée par sa diversité et son abondance. Le taux de production du cinéma indien est foisonnant. Quelque 700 à 800 films paraissent chaque année, ce qui est nettement supérieur aux États-Unis par exemple. C’est donc un cinéma riche et vivant qui caractérise l’Inde.

Le cinéma made in India a des particularismes qui lui sont propres. En ce qui concerne le format, un film indien dure en général entre 3 et 5 heures. De plus, une vive importance est accordée à la musique et à la danse qui sont à l’origine de la durée particulière des films indiens. Le cinéma de Bollywood a des caractéristiques qui le distingue des cinémas produits dans les autres pays du monde. Bollywood n’existerait pas sans ses stars surpuissantes qui ont la particularité de « surjouer » leurs émotions. Cet aspect théâtral permet le mélange des genres : la comédie musicale fréquente l’humour, l’amour ou encore les valeurs morales. C’est un cinéma spectaculaire et flamboyant qui s’est développé de façon colossale en Inde comme un genre à part entière.

Le cinéma indien et son « Bollywood »

Le cinéma indien est solidement implanté dans toute l’Inde. Il existe plusieurs lieux de fabrique du cinéma indien à travers le pays dont le critère de rattachement est la langue employée. Pour ce qui est du cinéma commercial, Bollywood (mot composé mélangeant Bombay et Hollywood) est le centre de production le plus prolifique. Même si Bollywood ne représente que le quart de la production indienne, il en est le studio central. L’utilisation de la langue hindi permet aux films bollywoodiens d’être vus à travers toute l’Inde. Après l’indépendance de l’Inde en 1947, Bollywood représente une force politique potentielle. A cette époque, on envisage l’influence que peut avoir le cinéma sur la société comme un atout au service de l’État. L’art peut alors devenir un vecteur pour homogénéiser l’Inde et fédérer un peuple fortement hétérogène. Le cinéma bollywoodien s’exporte sur tous les continents et doit plaire au plus grand nombre. La présence massive d’immigrés indiens notamment aux États-Unis ou en Angleterre facilite le voyage du cinéma indien à travers le monde entier. Pour Monique Dagnaud, sociologue spécialiste des industries culturelles, Bollywood est « un cinéma qui a homogénéisé la société indienne et qui en même temps plaît beaucoup aux diasporas indiennes. Les Indiens à l’étranger ont en fait une vision très nostalgique et très fantasmée de leur pays qu’ils retrouvent dans les films ».

Si le cinéma est omniprésent dans la société indienne, l’illustre Gandhi n’aurait pourtant vu qu’un seul film dans sa vie. Comment expliquer ce désintérêt de l’élite indienne pour le cinéma ? Quelles conséquences cela a-t-il pu avoir sur la production cinématographique indienne ?

Le cinéma indien : victime de la corruption généralisée

Jusqu’en 2001, le cinéma n’est pas considéré comme une industrie en Inde. Les banques sont par conséquent frileuses et investissent peu dans le cinéma. Les producteurs se tournent alors vers la mafia qui développera une économie souterraine finançant Bollywood.

L’État de droit à Bombay semble menacé par « la criminalisation du jeu politique et l’ampleur nouvelle de la corruption ». Cela a des répercussions sur le cinéma où les gangsters sont impliqués largement, sans jamais être vraiment inquiétés par la justice. « La pègre a resserré ses liens avec l’industrie du cinéma. Elle y était déjà bien implantée puisque des producteurs de Bombay, non contents de pratiquer la fraude fiscale sur une grande échelle, recevaient dans les années 1970 des dons de parrains locaux qui pouvaient ainsi à la fois recycler l’argent sale et faire des profits juteux… à tel point qu’on évalue aujourd’hui entre un tiers et 40% la part des films hindis financés par la Mafia » écrivait Jaffrelot Christophe en 1998.

Dans les années 1980 et 1990 tous les partis politiques ont resserré leurs liens avec les organisations criminelles. « Les hommes politiques ont besoin de ces gangs pour financer leur campagnes électorales, trouver des hommes de mains qui accomplissent leurs basses œuvres, notamment pour organiser la fraude électorale. Les scrutins peuvent même être suspendus par la violence lorsque leur "patron"  risque de perdre les élections » note Anne-Sophie Tercier, auteure de livres sur les enfants de Bombay après y avoir travaillé au sein d'ONG. 

Le cinéma indien s’est donc développé grâce au soutien « d’investisseurs privés ». Ces derniers ont créés un club fermé réunissant des membres influents venus de trois horizons différents : la politique, la pègre et le cinéma.

Le pays est gangrené par la corruption. L’industrie cinématographique n’hésite donc pas à avoir recours à la mafia pour financer ses films. Le septième art ne bénéficie pas d’un soutien financier suffisant de la part du gouvernement et subit de lourdes taxes. Cet état de fait facilite le tissage de liens entre le cinéma et la pègre qui ont chacun des avantages à tirer de cette « collaboration ».

Dans les années 1930, la censure et la politique de taxation sévère montrent un désamour voire un dédain de la classe politique indienne envers le cinéma. Par exemple, ce dernier est accusé d’avoir une mauvaise influence sur la population, et les personnes qui travaillent dans le milieu du cinéma ont une faible reconnaissance. Pour pallier ce manque d’intérêt de la part des instances officielles, le cinéma trouve d’autres moyens de se développer. L’argent sale illégalement acquis pendant la Seconde Guerre mondiale a été investi dans le cinéma. La mafia a commencé à financer Bollywood dans les années 1970. « Tout le monde a profité du système pour éviter taxes et impôts », explique Aruna Vasudev du magazine Cinémaya. Dans les années 1980 et 1990, la mafia est parfaitement implantée dans le milieu du cinéma. Les professionnels du cinéma sont rackettés par des gangs, qui amassent des sommes importantes et bénéficient de la protection de certains hommes politiques qui les « couvrent » vis-à-vis de la police et de la justice. Ceci n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres qui prouve que la mafia fait partie intégrante de Bollywood.

Actuellement, le cinéma indien se serait détaché de la pègre. Bollywood aurait-elle réussie à se racheter une conduite ? Rien n’est moins sûr…

L’état des lieux de la puissance de la mafia à Bollywood

A Bollywood, la mafia a quatre domaines de prédilection : le financement de films, l’extorsion, la récupération des droits des films à l’étranger et l’organisation d'événements cinématographiques au-delà des frontières indiennes. Ces activités donnent lieu à des faits divers tragiques qui de façon récurrentes assombrissent le paysage de Bollywood.

Le cinéma indien et ses faits divers scandaleux.

L’histoire du cinéma indien est jalonné d'événements de nature criminelle. Assassinats, extorsion d’argent sur fond de menace sont monnaie courante à Bollywood. En 1997, plusieurs bombes retentissent dans l’industrie du cinéma. En mars 1997, le producteur  Mukesh Duggal est assassiné par la mafia. Il aurait emprunté de l’argent à Dawood (membre de la mafia) pour financer un de ses films, en négligeant de payer sa dette. Puis en août 1997, le producteur Gulshan Kumar est abattu devant un temple à Mumbai. Il ne fait pas bon être producteur dans une industrie cinématographique financée en grande partie par des gangsters. Le producteur Aamir Khan a été victime d’extorsion pour l’exploitation de ces films à l’étranger. Le réalisateur et producteur Rokesh Roshan a subi le chantage de la mafia. Il devait verser une forte somme d’argent ou renoncer aux droits d’exploitation à l’étranger de son film « Dis que c’est l’amour »  qui a fait un carton au box-office. De nombreuses autres personnes travaillant dans le cinéma paient le prix fort des liaisons dangereuses qu’elles entretiennent avec la pègre. C’est un système qui fait des victimes mais qui peut provisoirement mettre d’accord l’ensemble du monde du cinéma. Une partie des professionnels du septième art touchent leur cachet « au noir ». Les stars de cinéma qui gagnent des cachets colossaux pour leurs prestations peuvent ainsi échapper aux taxes. Farhath Hussain avouera dans  l’ « Hindustan Times » que la plupart des spectacles bollywoodiens à l'étranger sont organisés avec la « coopération » du milieu. Lui-même a été contraint d’arrêter d’organiser des événements internationaux, car il a été menacé par des gangsters indiens : « On a menacé de faire du mal à mes enfants si je ne cédais pas aux racket. Tout le monde sait que ces menaces venaient d'Abu Salem et d'Anis Ibrahim  ». Ces deux derniers sont sans surprise des membres éminents de la pègre en Inde.

La police essaie de pallier les risques encourus par certaines personnalités du cinéma. Une protection rapprochée est en effet dispensée à des stars du grand écran. L’augmentation des budgets de production pour pouvoir produire des films de plus en plus grandioses favorise l’introduction de l’argent sale venant de la mafia dans le cinéma. Par exemple, le film à succès « Chori Chori Chupke Chupke » a été financé avec l’argent de la mafia. Le producteur Bharat Shah et l’acteur Salman Khan étaient au courant de l’origine douteuse des financements de ce film. Le crime organisé et l’industrie cinématographique cohabitent dans une certaine « harmonie ».

Le cinéma indien influencé par des gangsters notoires

Dans les années 1980-1990, toutes les affaires de corruption dans le milieu cinéma sont liées de près ou de loin aux deux caïds les plus importants de Bombay : Ibrahim Dawood et Chota Rajan. En 1993, des évènements d’une importance capitale secouent l’Inde. Une série d’attentats fait plus de 200 morts. Ces attentats sont en partie imputés à Dawood. L’acteur Sanjay Dutt est condamné à un an de prison pour son implication dans ses attentats. Il est libre depuis 2007. Ibrahim Dawood et Chota Rajan ne s’arrêtent pas là. Ils multiplient les activités délictueuses et aiment s’associer au cinéma. Ils sont à l’origine de soirées dans les années 1990 où se pressent les stars de cinéma, avec lesquels ils entretiennent des liens qui sont simplement économiques mais qui peuvent aussi glisser vers des liens amicaux voire amoureux. En effet, la pègre est tellement implantée dans le milieu du cinéma qu’il n’est pas rare que les vedettes bollywoodiennes aient des aventures avec des gangsters. Le pouvoir des mafieux sur la production cinématographique va encore plus loin. « Les producteurs véreux en cheville avec la mafia sont ceux qui règnent aujourd'hui sur l'industrie. Ces producteurs ont les stars qu'ils veulent au prix qu'ils veulent. Les acteurs sont même interdits de tournage avec les producteurs qui ne payent pas la mafia. Les producteurs sont contraints de rayer de leur casting les acteurs désobligeants avec les gangs », explique le producteur Pahlaj Nihalani. Cela permet de créer un réseau fermé qui s’auto alimente entre les professionnels du cinéma et les mafieux : ils sont alors enfermés dans un cercle vicieux.

Le domaine de la pègre s’adapte depuis toujours à la société qui l’entoure et sait tirer profit de ses changements. A l’aube de l’an 2000, la mondialisation est arrivée jusqu’en Inde et apporte une libéralisation de l’économie. La mafia découvre de nouveaux marchés et voit avec intérêt pour ses affaires les progrès réalisés dans le domaine des télécommunications. Le crime organisé investit donc les réseaux câblés et semble être présent partout. Sauf dans les rapports des forces de l’ordre. Le milieu du cinéma reste mue. Est-il trop impliqué pour pouvoir se livrer en toute confiance à la police ? Pourtant, briser la loi du silence est une des conditions de survie du cinéma.

La fin d’une collaboration ?

Ce début de millénaire marque un tournant décisif pour le cinéma indien. Il est reconnu comme une industrie, ce qui permet aux banques et à d’autres investisseurs légaux de pouvoir se tourner vers lui. Pour autant, les liens établis entre le cinéma et la pègre ne disparaissent pas. On ne peut pas balayer une coexistence qui existe depuis des décennies. La mondialisation a donné des idées à la mafia qui adapte ses pratiques criminelles aux évolutions de la société. Cela n’est pas du goût des autorités étrangères, comme l’illustre l’arrestation en 2009 de l’acteur Shah Rukh Khan. Véritable star en Inde, il a été retenu à la douane des Etats-Unis où il allait participer à un festival. Il aurait été arrêté car ces festivals sont soupçonnés d’avoir des liens avec la mafia, surtout en ce qui concerne leur organisation et leur budget. La pègre organise donc des spectacles bollywoodiens à l’étranger sans être fortement inquiétée.

Il y a un début de mouvement de contestations de la part des professionnels du cinéma même s’il reste faible. La liberté d’expression est soumise à l’intimidation de la part de la mafia qui n’a aucun intérêt à ce que ces malversations et ses magouilles soient dévoilées au grand public et à la justice. « Maintenant, victimes de la mafia, acteurs et producteurs changent d'avis », déclare Aruna Vasudev du magazine Cinémaya.

Les réalisateurs indépendants souhaitent se détacher du « style Bollywood » et veulent mettre en scène un cinéma avec des codes et des thèmes nouveaux. Le cinéma indien entre dans une nouvelle ère, sans toutefois se détacher totalement de ce qui fait son succès. En effet, soutenu de façon plus discrète par des membres de la pègre, le cinéma commercial de Bollywood commence à être contesté par certains professionnels du cinéma. Ce qui distingue le nouveau Bollywood de celui des années précédentes, c’est la fin d’un silence : la présence de la pègre est soumise à la critique publique. En revanche, afficher ses convictions, surtout si elles sont anti mafia, n’est pas sans risque. Le producteur Pahlaj Nahalani échappera dans les années 1990 à une tentative d’assassinat. Il a osé dénoncer les extorsions de fond dont les personnalités de Bollywood victimes.

Maintenant, il s’agit d’étudier l’œuvre cinématographique indienne en elle-même. Les liens de la pègre avec le cinéma ont-ils une influence sur la façon de montrer les gangsters à l’écran ?

Comment la mafia est-elle représentée dans le cinéma indien ?

Analyse de films « Gangs of Wasseypur », « Company » sorti en 2002

Sources

- « Les cinémas de l’Inde » d’Yves Thoréval; L’Harmattan, 1998.

- « La Nouvelle Revue de l’Inde- Spécial : 100 ans de cinéma indien » ouvrage collectif , L’Harmattan, 2012.

- « Le cinéma indien » recueil de texte dont Ophelie Wiel, Asiexpo édition en 2008

- «  Enfants des rues de Bombay: Snehasadan, la maison de l'amitié », par Anne-Sophie Tercier; Karthala editions,2003.

- Jaffrelot Christophe « La démocratie en Inde », Fayard,1998.

- « La mafia indienne embobine Bollywood. Le crime organisé finance les grands studios et impose ses castings à coups de flingue », par Agnès Poiret, Libération, le 28 juin 2000

- « La mafia de Bombay contrôle-t-elle ytoujours Bollywood », par Antoine Corta, aujourdhuilemonde.com, le 27 août 2009

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Posted in Criminalités n°9 - septembre 2013, Enquêtes / n°9, Enquêtes et dossiers / n°9, Les enquêtes - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged , , .

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