GOLFE DE GUINÉE : PÉTROLE ET PAUVRETÉ

L'ÉPICENTRE MONDIAL DES ÉVÈNEMENTS DE MER LIÉS À LA PIRATERIE

Depuis 2010, la piraterie dans les eaux du Golfe de Guinée s'est nettement intensifiée, prenant une ampleur qui mobilise les Etats riverains et au-delà, les enjeux des plates formes pétrolières et des armements ciblés dépassant le cadre d'intérêts économiques locaux. Le golfe de Guinée rejoint le golfe d'Aden dans les records de nombres d'attaques inventoriées.

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Vols de cargaisons d'hydrocarbures transféré sur un autre tanker et destinées à la revente au marché noir de produits pétroliers raffinés. On vole aussi le carburant des soutes, pour les mêmes raisons, tout comme le matériel radio et informatique à bord. Les prises d'otage impliquent des demandes de rançon à verser dans des banques africaines, pas forcément dans le pays où opère les groupes criminels. Au passage, les pirates font éventuellement main basse sur les téléphones portables, l'argent liquide détenu par les membres de l’équipage. Mais la valeur des attaques, c'est ici surtout les cargaisons. La logistique de ces vols d'hydrocarbures exige des moyens importants et des complicités dans les administrations.

Pourquoi cette montée des criminalités en mer ?

Cheville entre l'Afrique de l'Ouest et Afrique centrale, mêlant les civilisations bantoues et sahéliennes, la zone terrestre qui cerne le golfe de Guinée est un angle rentrant des eaux africaines. Une dizaine de pays bordent ce golfe, si on commence par le sud et le Congo-Brazzaville : Gabon, Sao Tomé et Principe, Guinée équatoriale, Cameroun, Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire, baignent donc les eaux de cet espace qui a aussi des territoires hors sol, ces plate formes pétrolières opérées par des compagnies occidentales. Le pétrole brut extrait ici est d'un raffinage relativement facile surtout dans les eaux Nigérianes ou le brut bonny light a été très compétitif vis à vis de son équivalent en mer du Nord.

Les oubliés de la rente pétrolière

C'est dire si la région est traversée d'enjeux géostratégiques.Près de 230 millions d'habitants sur environ 6 millions de kilomètres carrés. On y parle français, portugais, anglais , espagnol, héritages des colonisations passées. Les zones de sururbanisation ont connu leur essor avant la rente pétrolière initiée dans les années 1970, lors des « chocs pétroliers » mettant en question les approvisionnements occidentaux au Moyen Orient.

«Si l'aubaine pétrolière a fortement structuré l'économie officielle, elle a, peut-être, été plus absorbée par les structures socio politiques qu'elle ne les a détruites ou destructurées. Elle a servi, durant la période d'expansion, à alimenter les circuits non officiels, elle a permis de financer des institutions officielles et de jouer un régulateur du chômage. Elle a répondu à des répartitions à base régionale et technique, a alimenté des circuits et favorisé le clientélisme. Elle a mis de l'huile dans les rouages pour réguler la société », écrit en 1989 Philippe Hugon, chercheur au Laboratoire de recherche en économie appliquée du CERED, Centre d'étude et de recherche sur l'économie du développement de Université de Paris X, Nanterre.

La moitié de la population de l’Afrique de l’Ouest vit au Nigeria, et le pays contribue à plus de la moitié du PIB de la région. Les produits pétroliers sont à l’origine de 95 % des recettes en devises étrangères du pays et de 80 % de ses recettes budgétaires.

« Malgré des recettes pétrolières s’établissant à 52 milliards de dollars US en 2011, le Nigeria demeure un des pays les plus pauvres de la planète et se classe en 156ème position, sur 187 pays, du point de vue du développement humain », note le rapport 2012 de l'UNDOC sur l'Afrique de l'Ouest.

« Pendant des décennies, l’exploitation pétrolière a paradoxalement créé une situation de pauvreté », note en décembre 2012 le rapport de l'ONG International Crisis Group :

« Alors que les tensions sociales augmentaient et que l’environnement se détériorait, la rente pétrolière n’a, en grande partie, bénéficié qu’aux pouvoirs centraux, aux compagnies pétrolières et aux élites locales. Les exclus du système de redistribution ont fini par basculer dans la contestation violente. Contraints de contourner l’État pour accéder à une fraction de la rente, ces derniers ont développé des activités illicites parallèles aux circuits officiels : siphonnage du brut, raffinage clandestin, trafic du carburant, entre autres. L’augmentation constante des enjeux financiers a permis à ces activités de prospérer et à la criminalisation de l’économie de s’étendre ».

De la terre à la mer

La piraterie maritime est le prolongement logique des activités illicites passées de la terre à la mer, d'autant que les découvertes récentes de gisements offshore d’hydrocarbures ont accentué les profits des compagnies exploitantes, tout en offrant des opportunités croissantes de « récupération » de ces richesses extraites du sous sol africain, ici sous marin. Ces criminalités ont profité du manque de moyens et de coordinations des états riverains, et d'une cartographie très intriquée des eaux territoriales.

« La criminalité maritime, ajoute le rapport d'International Crisis group, se développe à partir de problèmes structurels tels que la pauvreté, les tensions sociopolitiques et les revendications communautaires. L’ampleur de la piraterie est un indicateur de la radicalisation et du basculement dans la criminalité des foyers locaux de frustrations. Elle est également favorisée par une forte concentration urbaine dans certaines parties du golfe de Guinée, par la porosité des frontières, par les querelles entre les États ainsi que par leur incapacité à freiner les trafics divers (armes, pétrole, drogues). »

Evidemment, la misère massive des populations, confrontés à un écart énorme avec les richesses tapageuses accumulés par une minorité de possédants, est un élément déterminant pour le développement de la criminalité maritime dans le golfe de Guinée : « Les profits issus du secteur pétrolier et des autres ressources sont généralement entachés d’opacité et monopolisés par des élites dirigeantes alliées aux compagnies privées étrangères. Les disparités économiques sont flagrantes car la majorité de la population ne subsiste que grâce à une redistribution inégalitaire. »

Ancien pirates recyclés

La piraterie est aussi un savoir faire qui essaime. « Une partie des rebelles actifs dans le delta du Niger, qui pratiquaient la piraterie en marge de leurs activités politiques, ont été intégrés dans l’appareil d’État nigérian après l’amnistie signée en 2009 avec le pouvoir central. Certains leaders ont même été chargés de la lutte contre la piraterie » a expliqué au quotidien suisse Le Temps l'expert Marc-Antoine Pérouse de Montclos, qui anime la base de données Nigeriawatch. Les pirates de base se sont recyclés « partis vers le Cameroun, ou alors vers l’ouest, Lagos et le Bénin ». Ces anciens insurgés nigérians ont exporté leur expérience contribuant à l’extension du phénomène dans l'ensemble du golfe de Guinée.

Piraterie ? Juridiquement, non

Quant à ce qu'on nomme piraterie dans ces zones africaine, elle semble différer de ce qui se pratique dans les eaux somalienne et au large de l’Afrique de l’Est.

Ce qui pose la question de la pertinence d'un déploiement naval international similaire à celui mené contre les pirates somaliens risquait d’être inutile. Solution que réclamait le président du Bénin Thomas Boni Yayiaux Nations Unies.  

En juillet 2011, le Bénin a ainsi sollicité le conseil de sécurité de l'ONU en demandant à ce que le Golfe de Guinée dispose d'un « dispositif de lutte contre la piraterie similaire à celui instauré pour les eaux situées au large de la Somalie ». Première réponse, une mission pluridisciplinaire « chargée d’évaluer la menace quereprésente la piraterie dans le golfe de Guinée et de formuler des recommandations » ?

S'exprimant lors d'une journée à l'université de Coventry le 6 décembre 2012, Chris Trelawny, directeur adjoint de la Division de la sécurité maritime de l’Organisation maritime internationale (OMI), a expliqué que les attaques par mer dans le golfe de Guinée différent de la piraterie cadrée juridiquement par les conventions internationales :

« La piraterie est définie comme étant pratiquée “dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun État”, soit au-delà de douze milles marins de la côte. En-deçà de ces douze milles, il s’agit de vols à main armée à l’encontre des navires. C’est la juridiction qui fait la différence. En vertu du droit international, la piraterie est un crime et les États ont l’obligation d’intervenir. En deçà de douze milles, cela relève de la compétence de l’État côtier ».

Le relevé des dix dernières années des signalement effectués à l’OMI ne retient que 108 attaques dans les eaux internationales, alors que 170 événements déclarés ont eu lieu dans les eaux territoriales et 270 à l’intérieur même des ports. Ce qui fait que ces activités criminelles sont de la compétence des juridictions nationales et ne pourraient pas être prise en compte par des forces internationales. Et même si l'on peut reconnaître une faiblesse, voire une fragilité des gouvernements et systèmes judiciaires de États riverains du golfe de Guinée, ils ne relèvent pas d'une absence d’autorité comme en Somalie. 

C'est ce que souligne l'Irin, le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies qui cite un intervenant à la conférence de l'université de Coventry, Tony Attah, de Shell Nigeria :

« Le secteur pétrolier, dont une grande partie des activités a lieu en mer, est une cible de choix pour les criminels de la région » agissant dans le cadre d'un « phénomène criminel largement financé, une industrie parallèle de plus en plus perfectionnée qui bénéficie d’une chaîne d’approvisionnement bien développée. Les criminels comptent parmi eux des ingénieurs qualifiés qui soudent des robinets sur des oléoducs à haute pression et disposent d’ateliers de construction navale qui conçoivent et leur fournissent des pétroliers. » 

Les  installations  portuaires et les  plates-formes fixes sont régulièrement encerclées et attaquées par les pirates. La piraterie et l'ampleur des moyens criminels mis en œuvre a des effets induits directs sur la vie des citoyens qui ne sont pas partie prenante, avec une montée du grand banditisme, des trafics d'armes légères et de petits calibres qui prolifèrent, encouragée par la porosité des frontières et les facilités d'accès illicites. Autant d'éléments qui accentuent la culture et l'usage de la violence en toutes circonstances.

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Posted in Criminalités n°8 - juin, juillet, août 2013, Informations / n°8, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités, Tour d'horizon / n°8 - Pirateries and tagged , , .

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