GOLFE DE GUINÉE : TRAFICS DE PÉTROLE, D'OTAGES, DE TOUT

LE TÉMOIGNAGE D'UN DOUANIER POUR Criminalités

Le golfe de Guinée voit monter les enchères des rançons quand des équipages sont pris en otage. Si les pirates ciblent le pétrole, dans la région tout se trafique, êtres humains et marchandises.

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Selon la dernière note de UNODC, (United Nations Office on Drugs and Crime), l'Office des Nations unies sur les drogues et les crimes

« Les actes de piraterie observés en Afrique de l’Ouest résultent, pour l’essentiel, des troubles liés à l’industrie pétrolière dans la région. Du fait de l’explosion du marché noir pour le pétrole en Afrique de l’Ouest, les attaques récemment perpétrées dans la région ciblaient pour l’essentiel des navires transportant des produits pétroliers. Si ces marchés parallèles n’existaient pas, les pirates n’auraient aucun intérêt à commettre de telles attaques. »

Revendu sur place ou en contrebande, le pétrole, et son marché noir bien nommé, est-il le seul mobile de la piraterie ? Pas si sûr. Un marché humain s'est greffé sur ces attaques : celui des rançons réclamées aux compagnies pour libérer leurs marins pris en otages. Selon le Bureau maritime international, 207 marins et membres d'équipage ont été pris en otage en 2012 dans le golf de Guinée.

Le rapport admet qu'il y a d'autres raisons :

      • l’extorsion : les compagnies pétrolières sont contraintes d’acheter la protection des communautés ou les services de sociétés de gardiennage pour éviter le sabotage de leurs installations ;
      • le détournement de fonds à l’échelle nationale : le parlement nigérian a récemment mis au jour une fraude massive aux subventions ;
      • la contrebande : le carburant subventionné est introduit illégalement sur des marchés où il se vend trois fois plus cher, au détriment du peuple nigérian, »

Sans négliger les enlèvements : « les groupes criminels enlèvent des employés des compagnies pétrolières et exigent une rançon en échange de leur libération » : un « marché » en pleine expansion.

Le tarif du marin otage

« Un marin peut se négocier actuellement jusqu'à 200 000, voire 300 000 euros. C'est plus rentable que 500 t de pétrole », confie à Criminalités Serge Rinkel, douanier, membre de Borderpol, chargé d'études sur l'Organisation Mondiale des frontières auprès d'instances internationales et européennes.Les négociateurs nigérians, en connaissant parfaitement le contexte, peuvent faire baisser les prix.

En février 2013, l'Armada Tuah 101, un navire de servitude appartenant à l’armement malaisien Bumi Armada et desservant les plate formes pétrolières a été attaqué par un groupe de pirates. Pour ses six marins ukrainiens, indiens et russe, enlevés au large du Nigeria, les pirates ont réclamé 200 millions de naira, soit environ 1,3 millions de dollars (un peu moins d'un million d'euros). Cet enlèvement était d'ailleurs le troisième en dix jours dans cette zone, après l'Esther C et le Walwis 7, les 7 et 10 février.

Un autre a été pris en chasse le 24 avril par une vedette rapide et visé par des tirs au large du Nigeria, un porte-conteneurs a réussi à échapper à ses poursuivants, mais le 29 avril, c'est au tour du porte conteneur City of Xiamen d'être attaqué sans pouvoir échapper aux pirates. Cinq marins retenus en otages.

Pétrole volé

Quant au carburant piraté, Serge Rinkel en a vu partout lors de ces séjours d'étude : « Le pétrole volé ou détourné est presque toujours revendu dans le Golfe de Guinée, à des navires au mouillage. Les équipages n'hésitent pas à acheter du pétrole directement aux Cotonou boats [pirogues de 20 m] qui en revendent, ou même aux barges qui se présentent ».

Les pirates qui dérobent du pétrole le revendent surtout par via les réseaux de contrebande dont les ramifications touchent tous les pays du Golfe: Cameroun, Nigeria, Gabon, Guinée Équatoriale, Bénin, Togo, Ghana, Côte d'Ivoire, Liberia, Burkina Faso etc.

Mais les pirates utilisent aussi le troc, usant du carburant comme monnaie d'échange contre de la drogue, des armes, de l'alcool de contrebande... Quelquefois, des caboteurs ou des petits pétroliers viennent carrément chercher dans le Golfe ce carburant volé pour l'apporter jusqu'au Congo ou le transférer en mer à bord de pétroliers plus gros.

« Ce qui ne passe pas inaperçu, ajoute Serge Rinkel. Mais quand les Cotonou boats arrivent sur le littoral béninois ou togolais, cela ne semble pas émouvoir les douaniers et policiers locaux. J'ai pu m'en rendre compte l'an dernier. »

Trafics en tous genres

Comme ailleurs, les différents trafics se nourrissent les uns des autres :

- Drogues américaines.

La cocaïne vient du Brésil, du Vénézuela, d'Argentine, de la Colombie via la Guinée-Bissau et les pays voisins du Nigeria. Ciblés internationalement, les trafiquants nigérians, qui dominent le trafic de stups dans toute l'Afrique de l'Ouest, constituent des dépôts dans les pays voisins, comme au Bénin d'où sont parties de nombreuses mules en 2012, chargées d'acheminer la drogue sur l'Europe par avion.

- Marchés locaux des drogues.

Les plantations de cannabis de la mafia nigériane foisonnent dans le delta du Niger et la région d'Akuré. Du LSD en provenance d'Europe a aussi été repéré, venant du Gabon, de la Guinée Équatoriale ou du Cameroun. La production de méthamphétamine dans la région est également une préoccupation grandissante. Deux laboratoires de méthamphétamine ont été démantelés au Nigeria en 2011-2012 e (voir « Métamphétamine made in Nigeria », Criminalités n°5, Mars 2013 )

- Trafic d'enfants.

Vendus par leurs parents pour quelques billets, livrés au travail forcé, corvéables, ce trafic d'êtres humains alimente les riches familles gabonaises, camerounaises ou équato-guinéennes. Enfants esclaves employés comme domestiques dans les maisons bourgeoises, parfois agressés sexuellement, ils s'enfuient parfois et on les retrouve sur le trottoir à Libreville, Malabo... etc.).

« Le Bénin, le Burkina Faso, la Guinée-Bissau, la Guinée-Conakry, le Ghana, le Mali, le Nigeria et le Togo sont les principaux pays à partir desquels les enfants travailleurs sont acheminés vers les centres urbains et les sites agricoles d’autres localités et d’autres pays de la sous-région. La Guinée équatoriale, la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Nigeria ou le Sénégal sont les principaux pays d’accueil », note le rapport 2012 du GRIP, Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité.

Entre 200 000 et 300 000 enfants seraient chaque année victimes de la traite en Afrique occidentale et centrale, selon l'UNICEF (Fonds des Nations unies pour l'enfance), et l'OIT, l'Organisation internationale du travail.

- Trafics de migrants.

Les flux d'immigration d'Ouest en Est vers les pays les plus riches : Gabon, Cameroun, Guinée Équatoriale bénéficient de filières organisées.

- Prostitution.

« Les jeunes filles et les femmes sont la catégorie de personnes la plus touchée par la traite entre la sous-région ouest-africaine et l’Europe ou le Moyen-Orient », note le rapport du Grip. Selon une étude de l’ONUDC de 2011, entre 3800 et 5 000 jeunes filles et femmes sont chaque année victimes du trafic d'êtres humains de la sous-région ouest-africaine vers l’Europe et le Moyen-Orient, où elles sont exploitées sexuellement.

- Trafics d'armes.

Les dernières constations font état d'un trafic provenant du Tchad via le Cameroun les armes étant acheminées vers le Nigeria et livrées partout ou l'on en commande dans le Golfe.

« Les armes légères et de petit calibre issues de différents conflits qui ont touché la sous-région au cours de la dernière décennie circulent sans entraves en Afrique de l’Ouest. Initialement nombre de ces armes sont issues des stocks accumulés pendant la période de la Guerre froide, auxquels s’ajoutent aujourd’hui d’autres filières de production locale, dont la production artisanale » signale le rapport 2012 du Grip ajoutant qu'aujourd'hui

« la plupart des flux illicites d’armes dans la région résulte du détournement illégal ou du vol d’armes à partir des arsenaux de la police et de l’armée. Le récent afflux d’armes en provenance de Libye, qui pourrait être de l’ordre de 10 000 à 20 000 armes à feu, constitue une grave menace pour la stabilité, une menace qui semble d’ailleurs s’être concrétisée dans le nord du Mali » signale le rapport de février 2013 « Criminalité transnationale organisée en Afrique de l’Ouest : une évaluation des menaces ». 

- Pêche illégale.

Réputée comme une des zones du globe les plus riches en dorade, sardine, mérou, maquereau, crevette, l'Afrique de l'Ouest perdrait jusqu'à 1,5 milliard de dollars chaque années de pêche illégale, menée par des flottes locales et étrangères à la région, chalutiers-usines et baleiniers en saison.

Sans parler de la pêche dans des zones normalement réservées exclusivement à la pêche côtière dans les trois milles nautiques ou à proximité des côtes. Une prédation qui, comme en Somalie, augmente le ressentiment et banalise l'activité illégale, qui plus est le plus souvent en toute impunité. Les risques d'atteintes irréversibles à l'état des stocks de poissons et à leur renouvellement naturel sont mis en évidence. Comme ailleurs, suivant le vieux proverbe « pêcheur de jour, pirate la nuit », certains pêcheurs sont souvent impliqués dans la contrebande ou même la piraterie.

- Pollutions volontaires.

Une impunité couvre rejets de nettoyage de soutes et autres dégazages sauvages, surtout signalé au large de Sao-Tomé et Principe, petites îles indépendantes dépourvues de moyens maritimes de surveillance. 

- Contrebandes.

Outre la contrebande d'ivoire d'animaux braconnés illégalement à destination de l'Asie, le trafic d'espèces en voie d'extinction (CITES) pour l'Europe, et le trafic de grumes (arbres d'essences rares ou chères de bois hors quota), l'Afrique centrale et de l'Ouest est traversée par des circuits de contrebande classique: alcool et cigarettes de la Guinée Équatoriale vers tous les autres pays, petit équipement électronique, tissus, outillage, etc.

La contrefaçon est une spécialité essentiellement nigériane, pas seulement de CD et de DVD, mais aussi de pièces détachées, de matériel divers et surtout de médicaments.

- Médicaments contrefaits.

Près de 10% des médicaments importés en circulation en Afrique de l’Ouest sont frauduleux, ce qui pose de sérieux risques de santé publique. L'Afrique sert ou de cobaye pour les nouveaux produits et dosages ou de déversoir pour les imitations à bas coût, sans garanties sanitaires. Selon les estimations, 20 % des antipaludiques seraient des contrefaçons.

Les données précises sont difficiles à établir, étant donné le caractère informel de l'économie de la santé dans la région. Selon l'OMS, Organisation mondiale de la santé, l'Afrique enregistrerait près de 100 000 morts par an dus à des médicament contrefaits.

En 2008, 84 enfants nigerians sont morts après avoir absorbé un médicament dentaire contenant du solvant industriel. En mai 2013, deux responsables d'une compagnie pharmaceutique au Nigeria ont été condamnés à sept ans de prison pour avoir vendu ces faux médicaments. Mais le plus souvent l'impunité couvre ces trafics. Les faux médicaments sont très répandus au Nigeria en raison du coût élevé des produits importés. Plus de la moitié des médicaments vendus au Nigeria sont faux ou bien périmés.

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Posted in Criminalités n°8 - juin, juillet, août 2013, Informations / n°8, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités, Tour d'horizon / n°8 - Pirateries and tagged , , .

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