Il faut l'avis des travailleurs du sexe

Les politiques publiques ne pourront fonctionner sans les premiers concernés, les prostitué-ess, et les organisations qu'ils et elles se donnent.

Le point de vue de Thierry Schaffauser, membre du Strass, le syndicat français du travail sexuel.

Il participe aussi à The International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe (ICRSE)

Cet article fait partie du dossier Prostitution : autour de l’exemple du Tessin

Quelle est la part du volontariat dans la prostitution ?

Thierry Schaffauser : Vu le contexte légal plus ou moins prohibitionniste et la grande disparité des conditions d'exercice du travail sexuel, le Strass se refuse à fournir des chiffres qui seraient de toute façon faux. En effet, il n'existe pas d'observation fiable de l'industrie du sexe dans sa diversité, en tout cas en France. Et il est très difficile de catégoriser les travailleurs du sexe entre déclaré-e-s ou pas et volontaires ou pas, car ces notions mêmes sont mal définies, avec une confusion persistante entre la migration économique et la traite ou de la contrainte économique avec le travail forcé.

La réalité du terrain est souvent bien plus complexe. Les chiffres fréquemment publiés reposent sur une observation partiale avec un biais politique lié à la tendance sécuritaire et anti-migratoire et le biais anti-prostitution des associations abolitionnistes. Il y a une volonté politique d'entretenir le flou et les phantasmes pour effrayer l'opinion publique et voter des lois répressives, ainsi que de récupérer pour les associations anti-travail du sexe le plus de subventions possible des pouvoirs publics.

Que pensez-vous de la motion Savoia ?

Je ne peux pas me prononcer sans l'avis de travailleurs du sexe du Tessin. Que veulent-ils vraiment ? On ne peut pas expérimenter ou légiférer sans tenir compte de l'avis des premier-e-s concerné-e-s. Le système de déclaration avec permis temporaire doit ouvrir des droits, donner une protection et faciliter l'exercice de la profession, sinon il ne bénéficie pas aux travailleurs du sexe. Car l'imposition est un blocage fréquent pour la déclaration si les travailleurs payent pour ne pas être reconnus et défendus. Si c'est le cas, je serais prêt à titre personnel à demander ce permis.

En Angleterre où j'exerce, je paie des impôts. Par contre, j'ai un problème éthique avec les zones rouges : est-ce qu'elles entraînent la prohibition de l'activité des travailleurs déjà installés hors zone ? Cela serait une régression. D'un autre coté, certaines zones rouges, quand elles sont appliquées conjointement avec les travailleurs du sexe, ont déjà démontré leur efficacité pour réduire la violence, les nuisances de voisinage et le racket. C'est un dispositif de RDR.

Etes-vous favorable à une politique de RDR pour la prostitution ?

La notion même de RDR est contraire à la prohibition, je suis vraiment pour, en principe. L'ICRSE travaille sur les problématiques communes entre le travail sexuel et les drogues avec l'International Harm Reduction Association (IHRA) et nous avons des délégués et des présentations dans leurs conférences. L'expérimentation de stratégies de RDR doit avant tout bénéficier aux travailleurs sexuels et non pas renforcer la prohibition.

Comment définiriez-vous une stratégie de RDR spécifique ?

Si je suis favorable aux principes de RDR, je ne [censored]çois pas le travail du sexe comme dangereux en soi. Il faut surtout réduire les risques liés à sa prohibition et à sa criminalisation, lutter contre la criminalité induite, car les travailleurs du sexe sont les premières victimes de la violence et de l'exploitation. Je crains que la RDR justifie plus de flicage ou le test de détection obligatoire des IST, infections sexuellement transmissibles. Ce dépistage pousserait les clients à exiger encore plus d'actes non protégés, alors qu'eux ne fournissent pas de certificat et mettraient ainsi en danger la vie des travailleurs. La prévention doit s'adresser autant aux travailleurs qu'aux clients : tous les partenaires d'une relation sexuelle sont concernés par la protection.

Etes-vous favorable à la création d'un observatoire de la prostitution ?

Oui, s'il aborde la totalité de la problématique et pas seulement la traite. Même si l'observation de la traite présente de l'intérêt, notamment pour démontrer les exagérations des associations anti-prostitution. Peu de médias diffusent les chiffres allemands sur la traite avec environ 400 cas pour 400 00 travailleurs, soit 0,1%, même si la police ne détecte pas tous les cas. Un observatoire pourrait permettre d'établir plus clairement la différence entre une activité volontaire avec un flux migratoire important et l'exploitation sous ses différentes formes.

Il n'y a pas que la traite internationale mais aussi les abus des patrons de structures officielles ou semi-clandestines. Quand je réfléchis concrètement à un monitoring scientifique avec une coordination européenne, je vois de nombreux blocages pratiques, comme le manque de volonté politique, le financement, la difficulté d'observer des phénomènes cachés, l'affrontement idéologique.

Recueilli par Laurent Appel

 

Posted in Analyses / n°1, Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Enquêtes et dossiers / n°1, Les Analyses - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged .

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