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INTRODUCTION au DOSSIER

 ZONES GRISES EN AMERIQUE LATINE

      

Des pouvoirs locaux émergent, affranchis du cadre institutionnel en principe normatif. Parmi les principaux défis opérationnels pour les régimes démocratiques en Amérique latine figurent aujourd'hui les implications géopolitiques de cet affranchissement.

 Les espaces sur lesquels certains acteurs illégaux ont la mainmise sont parfois qualifiés de « zones grises » et indistinctement signalés par les autorités comme une menace pour l’intégrité des Etats.

Cependant, les réactions classiques visant à remédier à cette marque souvent violente de la fragmentation du pouvoir public semblent obsolètes, comme le montre le dossier dont la première partie est publiée dans ce numéro et la seconde dans le n°7 qui paraîtra le 3 mai 2013

Depuis la fin de la guerre froide, avec le repli de l’Etat sur ses fonctions régaliennes et les débats sur les attributs de sa souveraineté, les concepts de défense et de sécurité évoluent au gré des modifications des facteurs d’instabilité nuisibles à l’uniformité requise par la démocratie de libre marché.

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 Dans ce contexte, si l’opacité intrinsèque du problème participe de la difficulté à le résoudre, l’expression « zone grise » reflète surtout les insuffisances de l’appréhension de la complexité du phénomène qu’elle stigmatise. En effet, celui-ci, loin d’être un trou noir géopolitique, constitue une forme d’évolution sociale parmi d’autres.

 Les acteurs criminalisés qui y prospèrent dérogent certes aux règles du système légal et imposent les leurs à la collectivité pour contrôler le secteur concerné.

Fabrice Rizzoli  (CF2R / Flare) décrit dans l’article sur les « narco- comptoirs » latino-américains des mafias italiennes comment leurs réseaux et les flux de diverses natures qu’ils véhiculent s’articulent et sont relayés bien au-delà des frontières de ces espaces de non-droit, capables même de se projeter et d’opérer à l’échelle transnationale.

La série de visuels qu’il propose met en évidence la persistance dans le temps et l’étendue des liens entre organisations mafieuses des deux côtés de l’Atlantique.

 Dès lors, la stratégie de pacification consistant à user de la force publique et/ou à la privatiser pour compenser le recul problématique des structures étatiques et interétatiques dans le contrôle politique des crises et des conflits – malgré le maintien de l’asymétrie favorable aux acteurs criminels qui en résulte – apparaît comme une des modalités de la globalisation. La restauration intégrale de l’état de droit, programme économiquement et politiquement rentable, serait-elle un mécanisme de répression comme un autre ?

 Maria Julia Peppino et Lisandro Tanzi (Mascipo – EHESS) analysent les fondements et les effets de l’inclusion du concept de « zone grise » dans les doctrines stratégiques des pays voisins de la « Triple Frontière » du Cône Sud : Brésil, Argentine et Paraguay.

Edgardo Manero (CNRS / Mascipo – EHESS) en élargit la portée dans « Zones grises et circulations menaçantes en Amérique latine », jusqu'au cadre global de la redéfinition des critères de contrôle territorial et à l’échelle de l’architecture sécuritaire hémisphérique préconisée par les Etats-Unis.

Il est également possible de se demander si les « zones grises » et l'indéniable savoir-faire de leurs acteurs en matière de régulation entravent l’application de la loi ou bien s’ils en guident l’élaboration. Peut-on simplement considérer comme une « gangrène » les foyers de gouvernance alternative aux paradigmes du « monde libre » qu'ils constituent, de fait, face aux défaillances des gouvernements ?

Se pose en outre la question de l’exercice de la citoyenneté hors de portée de l’autorité théoriquement détentrice du pouvoir de coercition légitime, quand celle-ci se trouve marginalisée, voire neutralisée par les bénéficiaires de la situation qui cherchent à s’épargner les effets de son expression la plus violente. De quelle privation de liberté (en théorie concédée dans le cadre du contrat social) accepte-t-on paradoxalement de s’émanciper dans l’espoir de rétablir un état de droit plus ou moins chimérique dans les degrés laissant présager un ordre plus sûr et prospère selon les représentations en vigueur ?

Certains conflits de légitimité renvoient ainsi à l’examen de l’intensité, du dynamisme et de la solidité de la démocratie. Un tel système se renforce-t-il en tolérant l’affranchissement de ses règles par certains acteurs ?

La norme doit-elle s’adapter à la réalité changeante lorsqu’un processus jusqu’alors défendu se soustrait trop aisément aux contraintes légales ?

Faut-il au contraire persévérer dans la criminalisation, parier sur l’efficacité des mécanismes répressifs et du maintien d’un « cordon sanitaire » autour de l’espace problématique, fort des convictions fondées sur un socle de valeurs sociales et culturelles dont la norme serait le reflet ? ...

 Au fond, alors qu’il est beaucoup question de réforme et de régulation en ces temps de crise anomique, le traitement des « zones grises » représente une formidable opportunité pour les Etats. A qui donc profite le crime ?

On ne se risquera ici qu’à suggérer une réponse : il sert rarement les populations civiles, qui subissent à la fois la violence criminelle et celle des programmes juridiques et sécuritaires destinés à en éliminer la source. Car la part des bénéfices redistribuée par les organisations hors-la-loi les mieux intégrées ne compense que partiellement les dommages liés à leur existence et leurs activités, tandis que l’allocation de moyens à la neutralisation des risques a des incidences sur la mise en œuvre d’autres programmes étatiques de soutien à la collectivité.

Maria da Conceiçao Coelho Ferreira (Université Lumière Lyon 2)  traitera  dans le n°7,  de l’ambivalente fascination qu’exercent les favelas – périphéries au centre – à l’instar d’autres formes et espaces de criminalité, depuis leur origine et tel que Marcinho VP, grand narcotrafiquant carioca, en incarne la violence subie et exercée.

L’étude des « zones grises » est à l’image des multiples facettes du concept en question, aussi complexe que les enjeux auxquels il se réfère : évoquant la répartition du pouvoir dans l’espace et les valeurs sociales et culturelles, la notion a trait à l’ordonnancement des sociétés.

En caractérisant ce fait, en en cernant les enjeux, leurs termes et échelles à travers l'étude de certaines de ses manifestations en Amérique latine – un territoire notamment marqué par la reproduction de structures exclusives du pouvoir et de la richesse, donc propice à la contestation – il s’agit de contribuer à l’évaluation de la pertinence des hypothèses qui valident ou critiquent les politiques sécuritaires, autant que de s’interroger sur les modèles interprétatifs des réalités sociales.

 Il ne peut raisonnablement qu’être question de degré plus que de distinction claire et définitive, mais il n’est jamais vain d’analyser un phénomène en permanente mutation du fait de son interaction avec l’environnement, qu’il lui soit favorable, concurrent, ou hostile.

 Charles CAPELA – Université Lumière Lyon 2 – LCE/CETIAL

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Eclairage

Cet article fait partie du dossier Zones grises en Amérique latine

 

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