La guerre du cannabis (2) Le circuit court

La première partie de cette enquête est parue dans le numéro 4.

La première fiche thématique sur les circuits courts porte sur  “La connexion vietnamienne”, publiée dans le numéro 5. La deuxième fiche sortira le 15 avril. Laurent Appel livre un état des lieux d'une production  de cannabis de plus en plus structurée, qui commence à intéresser sérieusement divers groupes criminels organisés.

Cet article fait partie du dossier Les mutations des trafics de drogues

Comme nous avons pu le voir dans la première partie, le marché français du cannabis connaît une profonde mutation depuis le début du siècle, dont les conséquences ne font que commencer à se manifester.

Deuxième partie, la guerre du cannabis 

le circuit court n'est pas à court de technique

D’une part, la demande des consommateurs va de plus en plus vers le cannabis végétal (herbe) alors que les filières françaises du grand banditisme et des gangs de cités étaient jusqu’à présent organisées pour l’importation et la distribution de résine de cannabis (haschich).

D’autre part, la production de cannabis a explosé dans les pays occidentaux.

 

Nouvelles génétiques, nouvelles technologies

Ce changement a été provoqué par la diffusion massive d’une infinité de variétés de graines de cannabis à haut rendement, plus de 500 g de produit fini par m2, et à fort taux de principes actifs, plus de 12% de THC. Les variétés féminisées et auto-florissantes facilitent grandement le travail pour les néophytes, elles permettent aussi de s’adapter à toutes les conditions de cultures et de multiplier les récoltes en une année. La maîtrise de techniques de jardinage performantes, en extérieur et sous lampe, comme l’hydroponie ou l’aéroponie, permet des rendements très rentables, même à petite échelle.

Sous lampe, il est assez aisé de réaliser cinq rotations de 400 à 500 g sur un mètre carré soit 2 à 2,5 kilos par an, avec une surconsommation difficile à détecter de 8 à 20 kW par jour, moins qu’un chauffage d’appoint l’hiver et une petite climatisation l’été. Les cultivateurs pourvus de plus de 2 à 3 lampes doivent se constituer une couverture pour justifier leur consommation électrique, souvent une activité artisanale, ou des travaux. Certains utilisent des groupes électrogènes performants et silencieux. Les tentes de cultures, les extracteurs et les filtres à charbon actifs pour l’odeur permettent de dissimuler les plantations. Jamais encore saisi en France, il existe même des dispositifs mobiles dissimulés dans des remorques de tailles variables, automatisés et contrôlables depuis un smartphone.

Les méthodes d’extraction modernes, comme la résine extraite dans l’eau glacée (ice’olator) ou l’huile de résine extraite au butane (BHO), permettent aux producteurs français de produire du cannabis sous toutes ses formes de très haute qualité. Les produits locaux sont maintenant réputés de qualité supérieure aux produits importés.

La production européenne domine le marché

Aujourd’hui, la Jack Herrer, l’Amnesia Haze ou la Kandy Kush sont des herbes bien plus recherchées par les amateurs que la Santa Marta de Colombie, l’Acapulco Gold du Mexique, la thaïlandaise ou la zaïroise. Dans les rares coffeeshops hollandais qui proposent encore des variétés traditionnelles, leurs prix s’étagent de 3 à 6 € le gramme alors que les nouvelles variétés peuvent dépasser les 12 €. Le taux de THC des Landraces (variétés pures) varie souvent entre 5 et 10 %, les hybrides modernes se situent entre 10 et 15 % pour une culture standard et certaines variétés montent jusqu’à 25% dans des conditions optimales. Le goût plus sucré, la présentation en fleurs entières non pressées, la variété des arômes des nouvelles variétés comptent aussi beaucoup dans leur popularité.

[Are_PayPal_LoginPlease]

Toujours dans les coffeeshops hollandais les plus fameux - ceux qui fixent les cours pour l’Europe -, le meilleur haschich marocain se vend entre 15 et 20 €, une très bonne qualité autour de 8 à 10 €, alors que les prix de l’ice’olator commencent à 12 € pour une résine issue de plantes d’extérieur pour aller à 25 €, et jusqu'à 65 € pour une résine issue de plantes indoor.

Une huile marocaine ou afghane faite avec de l’alcool comme solvant et des plantes traditionnelles se vend entre 10 et 20 € le ml. Une huile extraite au butane se vend à partir de 25 €, si elle est faite à partir des feuilles enlevées des fleurs, jusqu’à 100 euros si elle est faite à partir de fleurs de variétés à floraison longue, bien plus cher que la cocaïne ou l’héroïne. Ces spécialités ont des taux de THC compris entre 30 et 90 %, largement au dessus des produits d’importation. La moyenne des saisies douanières de produits du Sud se situe en dessous de 10% de THC.

Lors de la promotion de son dernier film, Savages, consacré à des producteurs indépendants de weed (herbe en américain) d’excellente qualité mis à l’amende par un cartel mexicain, Oliver Stone, un expert indiscutable, affirmait que le meilleur cannabis était actuellement produit aux USA.

En réalité, le meilleur cannabis est produit partout où les producteurs respectent scrupuleusement les conseils des nombreux sites spécialisés et des forums dédiés à la cannabiculture, comme le site francophone Cannaweed. Il en existe dans presque toutes les langues. Les graines et le matériel circulent plus ou moins librement. L’implantation durable de circuits courts du producteur au consommateur devrait donc s’accélérer encore dans les prochaines années.

La nouvelle donne

Ces transformations amènent de nouveaux acteurs sur le marché : autoproducteurs, producteurs indépendants, mafia vietnamienne, clubs de motards, gangs et mafias. La crise économique pousse de nombreux autoproducteurs à changer d’échelle. Certains autoproducteurs tentent de faire reconnaître leur activité au travers des Cannabis Social Clubs, et dans ce cas leur leader doit comparaître au Tribunal.

Les forces de l’ordre ont appris à détecter les plantations mais les techniques de dissimulation deviennent elles aussi plus sophistiquées. Les bénéfices d’un marché de près d’un milliard d’euros le permettent. Le gouvernement ne veut pas négocier l’interdit. Pourtant, il doit trouver une solution à la violence de ce marché et à ses nuisances socio-économiques. La scène du cannabis est devenue très complexe.

Pour mieux décrypter les enjeux, découvrir ces acteurs, analyser les solutions proposées, l’OGC a décidé de publier des fiches thématiques dans les prochains numéros de Criminalités. Le report de plusieurs interviews me contraint à décaler la publication de la première fiche consacrée à la mafia vietnamienne au vendredi 15 mars 2013.

Laurent Appel

Cannabis : la connexion vietnamienne

Partie de Colombie Britannique (Canada) il y a plus de vingt ans, la mafia vietnamienne est devenue la première productrice mondiale de cannabis à fort taux de THC, et ce grâce à une organisation discrète et une grande maitrise des nouvelles techniques de production indoor. La France est maintenant une de leurs zones d’activités.

Au début des années 90, une troisième vague d’immigration vietnamienne, plus économique que politique, s’est accompagnée de la création de gangs ethniques, surtout sur la côte Pacifique de l’Amérique du Nord et en Australie. D’abord spécialisés dans le racket de leur communauté et le trafic de stupéfiants à petite échelle, les gangs vietnamiens ont profité d’une guerre entre les clubs de motards qui contrôlaient le marché local du cannabis pour s’y infiltrer puis y prospérer et développer d’autres productions comme le MDMA, alias "3,4-méthylène-dioxy-N-méthylamphétamine" ou ecstasy.

Des vagues de réfugiés

La première vague de réfugiés vietnamiens arrivés après la chute du régime de Saïgon était majoritairement composés des classes aisées et instruites du sud du Vietnam. Ces premiers boat people ont souvent réussi une intégration rapide et spectaculaire, surtout au Canada et aux USA. Ils ont été répartis par dizaines de milliers dans d’autres pays occidentaux dont la France, la Belgique et le Royaume-Uni. Cette dispersion géographique des familles facilitera grandement la récente expansion géographique des gangs vietnamo-canadiens.

Un deuxième groupe est constitué par les étudiants et les travailleurs partis dans le cadre de la coopération avec les pays frères de l’ex-bloc communiste. Cela explique la présence de communautés à Berlin, Prague et Budapest. A la chute du rideau de fer, nombre d’entre eux se sont retrouvés sans ressources, obligés de subvenir à leurs besoins, quitte à tomber dans la petite délinquance. Des liens se sont tissés avec les mafias locales, même si la plupart des exilés finiront par s’intégrer. Ils serviront plus tard.

Les triades d’Haïphong

Un troisième groupe est arrivé depuis les camps de réfugiés de Hong-Kong à partir du milieu des années 1980. Il était constitué majoritairement de Vietnamiens de condition modeste, issus des régions côtières du Nord, principalement du port d’Haïphong. Comme beaucoup de ports, Haïphong est connu depuis des lustres pour être le foyer de nombreux groupes criminels, ce qui est toujours le cas sous le régime communiste.

Sur le modèle de Fidel Castro avec les balseros, le gouvernement vietnamien a eu l’idée de vider ses prisons dans de fausses cargaisons de boat people larguées au large d’Hong-Kong. Les nouveaux arrivants reconstituèrent rapidement des gangs pour « gérer » la vie à l’intérieur des camps sans interférence extérieure. Ils ont ainsi recruté de nombreux obligés qui deviendront autant de têtes de pont dans les pays d’asile. Beaucoup finiront leur exode en Colombie Britannique.

Les BC Buds

Au début des années 1990, la police et la justice canadiennes faisaient une grande distinction entre les drogues dures et les drogues douces. Le cultivateur de marijuana voyait presque systématiquement son délit commué en délit de consommation, et il était condamné à une amende et/ou une peine de sursis.

Dans cette atmosphère assez permissive se cachait un petit Eldorado, réputé depuis les sixties pour son climat favorable au cannabis : la Colombie Britannique et sa capitale Vancouver. Grace à la tolérance de boutiques vendant des graines du monde entier ainsi que du matériel hydroponique pour l’indoor et des livres d’horticulture cannabique, à l’émergence des premiers forums spécialisés sur Internet, à un coût local de l’électricité très faible grâce à l’hydraulique et au solaire, la région a acquis la réputation de produire les meilleures variétés de cannabis de toute l’Amérique du Nord : les BC Buds (Têtes/herbe de BC/British Columbia).

Deuxième activité économique

Initiée par des déserteurs de la guerre du Vietnam dans les sixties, la culture du cannabis a explosé à partir de la fin des années 1980, pour devenir aujourd’hui une des industries les plus florissantes de l’État avec plus de 5 milliards d’euros de CA annuel. D’après le Seattle News du 5 juillet 2007 : « En Colombie Britannique, des économistes estiment le marché du cannabis à 6,5 milliards de dollars US par an, au second rang derrière le pétrole. »

Les producteurs locaux entretiendraient 17 500 plantations, d’après des estimations de la Fraser Institute citées dans lAsian Pacific Post du 22 novembre 2007 : « Les agents de police détruisent environ 3 000 plantations de marijuana par an en Colombie Britannique. » Elles fourniraient environ 40 % du marché canadien. On note aussi une forte présence de BC Buds sur le marché noir des États américains voisins et jusqu’aux grandes mégalopoles de la côte Est. D’après la DEA, la Drug Enforcement Administration, le service de police fédéral américain chargé de la mise en application de la loi sur les stupéfiants et de la lutte contre les trafics : « A Vancouver, de la marijuana de haute puissance se vend 1500 $ à 2000 $ par livre. Après contrebande vers Bellingham, État de Washington, le prix s'élève à environ 3000 $, elle peut se vendre en Californie autour de $ 6.000. À New York, la marijuana canadienne est vendue au maximum 8000 $ la livre. »

Hell’s Angels vs Rock Machine/ Bandidos/Red Scorpions

En Colombie Britannique comme dans beaucoup d’autres endroits d’Amérique du Nord, la production et la distribution de cannabis en grande quantité sont devenues une sorte de monopole des Hell’s Angels à partir la fin des années 1980. Ils avaient pour habitude de cacher de grandes plantations outdoor dans les immenses forêts qui recouvrent une bonne partie de l’État.

A partir du milieu des années 90, des gangs ont contesté le leadership des Hell’s, surtout dans d’autres parties du Canada, comme le Québec, sur le marché US et scandinave. Je reviendrais sur cette guerre dans la fiche sur les gangs de « motards 1% », à paraître prochainement. La police, jusqu’alors très tolérante, a alors lancé des opérations d’envergure contre les plantations des Hell’s.

La perte d’une culture extérieure extensive est très lourde financièrement, et il faut attendre près d’un an pour récolter ailleurs si le raid survient près de la récolte. Le marché a été rapidement bouleversé afin de satisfaire une demande toujours en expansion. Les Hell’s se sont lancés dans de grandes plantations indoor en hydroponique, cachées dans des granges à la campagne et des entrepôts urbains. En 1997, le Service canadien de renseignements criminels prédisait, dans son rapport annuel, que « les Hell’s Angels sont en voie d'atteindre le monopole de la culture hydroponique de la marijuana ». Les lourdes pertes dues à la répression croissante et aux guerres de gangs ont considérablement freiné cette expansion.

Changement de stratégie

Les Vietnamiens n’avaient alors aucune expérience en matière de cannabis. Les opiacés, l’alcool et les psychostimulants sont les drogues les plus consommées au Vietnam comme dans la diaspora. Jusqu’à une période récente, il n’y avait pas de production importante de cannabis au Vietnam, l’immense majorité des tonnes d’herbe consommée par les GIs américains pendant la guerre venait de Thaïlande, du Laos ou du Cambodge. Par contre, les Vietnamiens sont souvent d’excellents cultivateurs et des travailleurs durs à la tâche. Certains ont fait un gros effort de documentation et d’apprentissage pour devenir aujourd’hui des experts en cannabis.

Les gangs vietnamiens qui profitèrent du vide laissé par les Hell’s ont changé de mode opératoire. La DEA américaine a bien décrit cette mutation dans un rapport en 2000. Ils ont créé des réseaux de petites plantations indoor très productives en cannabis de haute qualité, donc de prix très supérieur. Ces cultures étaient d’abord dissimulées dans les maisons et les appartements de familles de la diaspora bien intégrées et inconnues dans les activités criminelles. La main d’œuvre était recrutée parmi les derniers arrivés de Hong-Kong, avides de dollars pour s’intégrer ou encore sous contrôle des gangs de ces camps.

En sept ans, les gangs vietnamiens ont monté un empire du cannabis indoor dont la capitale est Vancouver. En 2007, le détective Jim Fisher, coordinateur du renseignement de la police de Vancouver pour le crime asiatique, déclarait « 95 % des cultures de marijuana attaquées par la police dans la région de Vancouver sont exploités par des groupes vietnamiens. Ils sont les plus gros producteurs de marijuana dans ce pays »

Plan bien rodé

Aujourd’hui, l’ampleur de la production est telle que la diaspora ne suffit plus à masquer les plantations et à fournir la main d’œuvre. Les multiples petits groupes interconnectés qui forment la mafia vietnamienne ont créé une des sociétés écrans pour fournir des feuilles de paye et des comptes bancaires officiels. Ces couvertures permettent la location de maisons modernes avec un grand jardin, pour éloigner les passants d’une fuite d’odeur ou de lumière qui dénoncerait la plantation. La main d’œuvre est maintenant aussi constituée de clandestins qui payent leur passage en travaillant dans les cultures. Cette filière est toutefois plus répandue en Europe qu’en Amérique. Après avoir été tracé par la police américaine pour des achats dans des boutiques spécialisées, certains groupes contrôlent maintenant des sociétés d’horticulture et de maraîchage officielles qui permettent de dissimuler les achats de matériel et d’engrais.

Les unités de production doivent être facilement démontables et surtout rentables en une à deux rotations de culture. En règle générale, les réseaux de production sont lancés par vagues de cinq à dix spots de culture. Ainsi la perte d’une ou deux installations affecte à peine l’organisation. Contrairement à d’autres mafias, les réseaux vietnamiens ont peu d’attaches territoriales, ils n’occupent pas de territoires à part sur la côte ouest américaine. Ils déménagent assez souvent pour éviter le repérage. Les groupes se forment temporairement pour des opérations définies, ils peuvent s’associer ou se combattre selon leurs intérêts du moment. Les polices n’ont pas encore réussi à établir le schéma de grandes organisations coordonnées ou pyramidales. Cela ne prouve pas leur inexistence, notamment pour le recyclage de l’argent au Vietnam.

Contrôles post 11 Septembre

Pendant leurs premières années dans ce business, les gangs vietnamiens ont aussi approvisionné les contrebandiers qui inondaient le marché américain de BC Buds (voir rapport DEA, 2000). Le renforcement très strict des contrôles douaniers après les attentats du 11 septembre 2001 a considérablement compliqué ce trafic transfrontalier. Certains groupes ont alors décidé de braver les risques policiers et judiciaires bien supérieurs aux USA afin de se rapprocher des consommateurs. La région de Seattle a été la première touchée. Cette implantation a généré des violences. Des réseaux sont aujourd’hui présents sur toute la Côte Ouest et dans de nombreux autres États.

Les Vietnamiens ont ainsi pu constater que le transfert de compétence était assez facile depuis Vancouver vers d’autres spots comparables. Le chef des jardiniers est formé au Canada. Les investisseurs peuvent venir de plusieurs pays. Ils utilisent un contact local pour trouver les localisations propices à la culture dans la communauté locale, ou par le biais de couvertures. Ils font venir discrètement le matériel et la génétique pour développer de grandes quantités de boutures. Les travailleurs arrivent clandestinement du Vietnam ou d’un autre spot de culture qui vient d’être abandonné. Ils assurent un nombre limités de culture et démontent vers un autre endroit. L’argent est massivement réinvesti au Vietnam, un pays pauvre qui exerce peu de contrôles sur les flux financiers. Le système est rôdé, et il va s’exporter à une vitesse incroyable.

Une stratégie mondiale commençant par l’Angleterre

Comme pour un marché légal, les réseaux ont observés les risques policiers et judiciaires dans les pays gros consommateurs de cannabis. Ils ont aussi évalué le dynamisme et la qualité des produits de la concurrence pour déterminer quatre cibles prioritaires dans leur stratégie d’expansion : le Royaume-Uni, les coffeeshops néerlandais, l’Australie et la République Tchèque.

Dans le Guardian daté du 29 août 2006, l'inspecteur-détective Neil Hutchison de la Metropolitan Police de Londres déclarait : « Il y a dix ans, 11% du cannabis vendu dans la rue avait été cultivé au Royaume-Uni. Maintenant, plus de 60% est produit en Grande-Bretagne et nous sommes en train de trouver deux à trois usines par jour à Londres. Il s'agit d'un problème de criminalité grandissant à travers le pays. »

Dans son rapport 2006/07, l’ONG DrugScope révèle que les trois quart des fermes cannabiques du royaume seraient tenues par des organisations criminelles vietnamiennes. Pour un investissement en matériel et en génétique de 50 000 £, une cannabis factory dissimulée dans une maison peut rapporter 200 000 £ par rotation, soit un million par an pour 5 rotations.

Les jardiniers de base sont majoritairement recrutés auprès de trafiquants d’enfants clandestins de moins de 13 ans, pas de responsabilité pénale et simple expulsion en cas d’arrestation. Ils payent ainsi leur passage en Europe et sont souvent exploités pendant des années dans des conditions de vie très précaires. « Nous étions les premiers au courant des enfants vietnamiens victimes de la traite pour les usines de cannabis en 2003, quand un cas a été signalé à Sheffield », a déclaré dans le Guardian Christine Beddoe de l’Ecpat, une coalition d'organismes de bienfaisance pour les enfants. « Depuis, nous avons appris que c'est un gros problème au Royaume-Uni, avec des maisons de cannabis régulièrement démantelées. »

Les nombreuses émissions de reportages chocs se délectent des images des raids policiers sur les plantations. Le phénomène est depuis très régulièrement analysé dans les médias et par les criminologues. La part de la production locale aurait atteint 90% du marché. Le phénomène s’est étendu à tout le pays, surtout les régions peu habitées, et aussi à l’Irlande. On note de plus l’apparition de culture extensive en extérieur. Auparavant, les Anglais importaient massivement la fameuse Skunk (variété à fort taux de THC) des Pays-Bas. Aujourd’hui, on note des cas d’exportation de la fameuse Cheese (variété très populaire au Royaume Uni) vers le continent et même Amsterdam.

De Vancouver à l’Australie, la Tchéquie et les coffeeshops

Du fait de la présence importante de gangs vietnamiens en Australie depuis les années 90, il était logique que ce pays très fort consommateur de cannabis devienne une cible prioritaire. C’est la forte concentration en THC des variétés en provenance de la Colombie Britannique, qualifiées de super dope, qui serait la raison de ce succès. Il est toutefois à noter qu’aucune organisation criminelle ne domine le marché australien encore très porté sur la production outdoor dans le gigantesque bush par les Aborigènes et les gangs de motards. On m’a aussi signalé la présence de groupes de skinheads néo-nazis dans la production indoor.

La présence de Vietnamiens issus de la coopération entre les pays frères de l’ex-bloc communiste a facilité l’implantation de réseaux en Europe de l’Est, principalement en Ex-RDA, en Tchéquie, en Bulgarie, en Pologne. Pour la Tchéquie, ils alimentent le marché local florissant et les nombreux touristes à Prague et le long de la frontière allemande. Dans les autres pays, la production est majoritairement destinée à alimenter les 600 coffeeshops néerlandais et les nombreux grossistes en cannabis qui opèrent depuis le Benelux. La production de cannabis est devenue très risquée aux Pays-Bas, c’est le pays d’Europe qui enregistre le plus grand nombre de condamnations à la prison ferme pour production de cannabis (page 7 du PDF). La police batave est très performante dans la détection des plantations, y compris avec des drones renifleurs. Ces réseaux peuvent aussi opérer depuis la Belgique et l’Allemagne : un vaste réseau de travailleurs clandestins/jardiniers du cannabis vient d’y être démantelé.

Et la France ?

Cela fait de nombreuses années que j’entends des rumeurs de grosses productions de cannabis indoor dans l'Hexagone, tant pour le marché local que pour les coffeeshops hollandais. Lors de salons du chanvre à l’étranger, des barons bataves du cannabis m’avaient confirmé l’existence de quelques cannabis factories françaises dans leurs fournisseurs. Ils m’avaient surtout affirmé que les dealers français étaient devenus ces dernières années des clients majeurs pour les grossistes en Skunk et autres variétés de Nederwiet. J’ai déjà analysé cette mutation de la demande sur le marché français dans la première partie de ce dossier.

Il était donc logique que les fournisseurs vietnamiens de ces grossistes décident de raccourcir la route et de se rapprocher des clients français. Depuis cinq ans, la persistance de fortes quantités de weed de qualité supérieure dans les fours (points de deal) de cités, notamment de l’Amnesia, m’avait alerté sur l’arrivée probable de réseaux vietnamiens. En traquant une filière de travail clandestin dans des ateliers de confection tout aussi clandestins, la police a découvert leur première fabrique franco-vietnamienne de cannabis à La Courneuve en février 2011.

Depuis cette première, deux autres affaires retentissantes ont démontrés que la présence vietnamienne dans la production française n’était plus marginale. D’abord en septembre 2012 dans l’Aube avec 2 250 plants de cannabis saisis, l’enquête a permis d’établir le prix de vente pour des achats de plusieurs kilos : 1750 € le kilo, un tarif ultra-compétitif qui laisse présager des stocks importants et une grande capacité de production, bien au-delà de l’usine démantelée.

Puis en décembre 2012, c’est une filière alsacienne qui tombe avec de nombreuses ramifications internationales. L’enquête permet de mieux comprendre la rotation des clandestins sur des plantations réparties dans toute l’Europe, depuis le recrutement des « poulets » (les jardiniers en jargon des trafiquants) à Hanoï, jusqu’au triage à Paris vers les différentes plantations françaises et anglaises. Certains poulets ne savent même pas dans quel pays ils travaillent. Ils sont aussi les victimes des braquages de plantations parfois piégées.

Cet esclavage du 21ème siècle est aussi le principal point faible des réseaux vietnamiens. Ils sont très vulnérables aux enquêtes sur l’immigration clandestine. C’est pourquoi ils commencent à se rapprocher d’autres organisations criminelles pour sous-traiter une partie des opérations. Ils en profitent aussi pour se diversifier dans le MDMA et la méthamphétamine, ou encore intensifier le trafic d’héroïne qu’ils n’avaient jamais totalement abandonné.

Phénomène d’imitation et violences

Les réseaux vietnamiens ne vendent pas l’herbe au détail aux consommateurs mais en lots à des gangs locaux qui s’occupent du deal. Il semblerait que certaines mafias des pays de l’Est servent d’intermédiaires dans les transactions et même pour fournir de la main-d’œuvre, comme le démontre les nationalités des prévenus dans l’affaire récente en Belgique. Les organisations criminelles et les gangs locaux ont bien vite compris l’intérêt qu’ils auraient à contrôler toute la filière. Ils se sont aussi lancé massivement dans la culture indoor de variétés très puissantes.

Au Royaume-Uni dans la période récente, environ 60 % des prévenus pour production de cannabis sont des Britanniques blancs. La lutte pour le contrôle des plantations et les attaques de braqueurs sont les sources de nombreuses violences, les gangs s’équipent d’armes de guerre comme l’AK47. Les crimes et violences liés au marché du cannabis sont en constante progression. Cette tendance est observée partout où les organisations criminelles sont impliquées dans la production locale de cannabis comme aux Pays-Bas ou en France.

Au milieu des années 90, la production des petits homegrowers hollandais qui vendaient leurs excédents aux coffeeshops couvrait 80% du marché local. Au début des années 2000, la production des chanvriers suisses, alors en zone grise, couvrait 90% du marché. L’intensification de la guerre à la drogue et de la pression prohibitionniste a contraint de nombreux producteurs indépendants à cesser de cultiver. Les organisations criminelles vietnamiennes et leurs imitateurs ont pris leur place sur ce marché juteux.

[/Are_PayPal_LoginPlease]

 

Posted in Criminalités n°5 - mars 2013, Dossier / n°4 et n°5 - Mutations des trafics de drogues, Enquêtes / n°5, Les enquêtes - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged , , , .

Laisser un commentaire