L’arbre qui cache la forêt

 

CHCP-150x150L’été a été marqué par une polémique et une pétition lancée par le quotidien en ligne Médiapart, qui protestait contre un arrêt de la Cour d’appel de Versailles lui interdisant sous peine d’astreinte de publier les enregistrements de Madame Bettencourt, faits par son maître d’hôtel dans des conditions qui  faisaient de ceux-ci un délit qui amène ce dernier devant le tribunal correctionnel.

J’ai expliqué dans une tribune de la Gazette de l'OGC pourquoi je ne suis pas convaincu par les protestations contre cet arrêt, protestations qui veulent voir reconnaître aux journalistes le droit de publier n’importe quelle information, quelle que soit la manière dont elle a été obtenue, à partir du moment où ils estiment cela nécessaire au débat public.

Il s’agit là d’un problème sérieux, qui mérite plus qu’une polémique rapide. La revue Criminalités va continuer à en débattre avec un article sur le droit italien sur cette question. L’Italie est en effet un pays dont il faut regarder avec soin la manière dont il mène la lutte  contre ses mafias : les écoutes téléphoniques et leur publication y sont un des moyens importants utilisés dans cette lutte.

Cependant, l’importance de ce problème ne doit pas être surestimée : au demeurant bien scénarisée, la polarisation sur les comportements individuels scandaleux, et d’autant plus scandaleux qu’ils sont le fait de personnages publics de haut niveau, comporte bien des dangers.

Elle distrait le citoyen prompt, avec raison, à s’enflammer contre les turpitudes des puissants, de l’attention qu’il devrait porter à des phénomènes collectifs, comme la puissance des grands réseaux criminels mettant la main sur toute la vie sociale de territoires entiers avec des conséquences désastreuses pour toute la société.

Elle introduit ou exacerbe dans le débat public un manichéisme général qui rend impossibles à mettre en œuvre les solutions nuancées qu’appellent les problèmes complexes de sociétés développées et très internationalisées.

Elle stimule une indignation dirigée exclusivement contre les « élites » et certaines catégories déjà marginalisées de la population, qui risque d’amener au pouvoir des forces politiques très peu démocratiques.

Elle est instrumentalisée avec la plus grande facilité par des acteurs de l’ombre, publics ou privés, qui lancent des boucs émissaires ou des leurres pour faire oublier leurs propres manœuvres autrement plus nuisibles pour l’intérêt général. Les grands réseaux criminels, que l’OGC et sa revue se donnent pour mission d’observer, utilisent cette politique des leurres depuis longtemps et ne cessent de l’amplifier avec une efficacité qui en fait un des principaux ressorts de leur pouvoir destructeur.

CRIMINALITÉS ne jouera donc au petit jeu du plus étonnant et du plus profitable scandale du jour, du mois, de l’année ou de la décennie, qu’avec la plus grande prudence et la plus extrême réserve.

L'arbre ne doit pas cacher la forêt.

Posted in Criminalités n°9 - septembre 2013, Edito / n°9, Éditos, Revue Criminalités.

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