L'Atlas des drogues, 20 ans après

En mai 1997, l'OGD – l’OBSERVATOIRE GEOPOLITIQUE DES DROGUES -, dirigé par Alain Labrousse et dont est issu directement l’OGC - l’OBSERVATOIRE GEOPOLITIQUE DES CRIMINALITES – publiait un ATLAS Mondial des Drogues. Composé de 90 cartes totalement originales et de 12 graphiques pour les compléter, fruit d’un travail de longue haleine d’une soixantaine de membres et correspondants de l’OGD, il fut  à l’époque un ouvrage sans doute unique en son genre.

L'ATLAS Mondial des drogues 1997 : sommaire et avant-propos 

Aujourd’hui près de 20 après sa mise en chantier, les profondes mutations des trafics de stupéfiants, repérées à l’époque par l’OGD, et dont nous voyons aujourd’hui les puissants effets, posent la question de l’actualité de cet atlas.

Il comporte une importante partie historique, sans laquelle les pires contresens sur la réalité de ces trafics sont systématiquement commis, qui reste aujourd’hui pertinente, moyennant les mises à jour qu’imposent évidemment les derniers travaux des historiens.

Il n’en est pas nécessairement de même, bien au contraire, des cartes elles-mêmes.

Nous avons demandé ce qu’ils pensent de cet Atlas aujourd’hui et par quoi ils le verraient remplacé, un simple refonte sur un modèle analogue d’Atlas limité pour l’essentiel au trafic de stupéfiants, ou un totalement nouveau portant sur tous les trafics criminels qui, de plus, serait informatisé, à trois spécialistes :

- Michel Koutouzis et Pascale Perez, qui ont coordonné et fait les cartes de celui de l’OGD et qui sont les auteurs d’un ouvrage paru en 2012 « Crimes, trafics et réseaux », membres de l’OGC

- Laurent Appel, auteur de l’enquête « La guerre du hasch entre dans les jardins », qui fait le point le plus actuel possible d’un trafic précis dans ce dossier de la revue, membre de l’OGC

- Pierre-Arnaud Chouvy, auteur notamment d’un ouvrage « Les territoires de l’opium » écrit entre la période actuelle et celle de l’OGD, non membre de l’OGC.

Leurs réponses, différentes, ce qui était attendu, ouvrent un débat essentiel sur la manière dont nous pouvons nous représenter les trafics criminels d’aujourd’hui.

 

Cet article fait partie du dossier Les mutations des trafics de drogues

 

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Le point de vue de Michel Koutouzis et de Pascale Perez

L’Atlas mondial des drogues n’est pas dépassé, il est daté et donc encore utile. C’est un ouvrage de référence sur l’état des drogues et sur les débats de société à l’époque de sa publication. Par exemple, les situations de conflits décrites ont évolué, toutefois ces textes restent des références si l’on veut une image du monde à travers le prisme des drogues des années 90.

L’Atlas mondial des drogues a amené un nouveau regard et une nouvelle analyse qui ont été reproduits par la suite, ce qui lui a donné une grande influence. Il faut remarquer que les parties historiques sont encore valables, à l’exception de quelques avancées des recherches archéologiques. Un nouvel atlas doit être sur support papier, si les rédacteurs sont francophones il vaut mieux rédiger en français et ensuite  choisir des langues de traduction.

Un atlas de la criminalité transnationale organisée

  • Des circuits multi-drogues et polytrafiquants qui réunissent légal et illégal

Aujourd’hui, le phénomène drogues connait plusieurs mutations structurelles qui impliquent de concevoir un atlas de la criminalité organisée. D’une part, les circuits sont devenus multi-drogues et polytrafiquants, d’autre part, il y a désormais une complémentarité entre trafic de produits légaux et illégaux.

Ainsi, les trafiquants ne font plus seulement transiter de la drogue mais toute sorte de produits licites et illicites. Par cette intégration de différents produits les limites entre légal et illégal deviennent moins étanches. Le cas des faux médicaments l’illustre bien : en Inde, les laboratoires qui produisent pour les industries pharmaceutiques européennes travaillent également pour les trafiquants de faux médicaments.

Il faut ajouter à cela la multiplication des échanges de produits entre trafiquants. Ces échanges permettent aux trafiquants de s’adapter à la demande, le produit possédé sera échangé plusieurs fois afin d’obtenir le produit désiré par la clientèle. Il n’ y a donc plus d’intérêt à étudier seulement les itinéraires des trafics de drogues puisqu’ils sont entremêlés aux trafics des différentes criminalités.

L’expertise démontre que se focaliser sur les drogues n’est plus pertinent, la réalité du narcotrafic a changé. Par exemple, on ne peut plus s’intéresser aux trafiquants de cocaïne mexicains en occultant le racket fait à l’immigration clandestine, les trafics d’armes à partir des Etats-Unis ou encore les enlèvements.

Se limiter aux drogues ne permets plus de comprendre qui sont les trafiquants mais aussi quels sont les véritables enjeux et dangers.

  • L’achat de la route

Ces différentes mutations sont à relier au processus d’achat de la route. En effet, une organisation qui achète une route devient la propriétaire informelle d’un espace à parcourir qu’elle sécurise pour le transfert de n’importe quel produit, légal ou illégal. Les trafiquants proposent donc la route qui devient le support de multiples trafics.

L’enjeu ici n’est pas de savoir le type de produit qui passe par la route mais à qui appartient la route. C’est donc la route qui définit le produit, ce n’est pas le produit qui définit la route. Ainsi, en Afghanistan les routes ne servent plus seulement au trafic d’opium mais aussi au transport des immigrés afghans. De plus, la démocratisation de la criminalité organisée a débouché sur une multitude de petites organisations qui peuvent contrôler seulement un secteur de route et qui se voient négocier avec les grandes organisations criminelles.

Cette négociation économique intègre les mécanismes classiques de l’économie formelle. En Afrique du Sud et en Italie, par exemple, le crime organisé ne se limite pas à corrompre pour acheter la route, il corrompt pour les construire.

  • Financiarisation du crime organisé

En proposant une série de produits financiers qui permettaient de frauder, c’est l’économie formelle qui a permis à l’économie criminelle de l’intégrer. Toutes ces mutations impliquent de créer un atlas du TOC afin de comprendre le fonctionnement du monde actuel d’autant plus que l’implication de ces derniers dans la finance est un élément majeur participant aux crises financières à répétition. Ces dernières à leur tour permettent de rendre  de plus en plus perméable l’économie formelle.

  •  Des débats de société à la sauvegarde de l’Etat de droit

Les débats concernant les drogues ont changé depuis la publication de l’Atlas mondial des drogues. Par exemple, le débat sur la prohibition est passé du niveau sanitaire au niveau sécuritaire et à une réflexion sur l’Etat de droit. On est face au constat de l’échec de la guerre à la drogue et le débat se porte désormais sur l’Etat de droit et sa déperdition.

La question n’est plus posée par des individus ou des associations mais par les états eux-mêmes, et en particulier par les états latino-américains qui amènent le débat au niveau des Nations Unies. La situation mexicaine n’est plus la même qu’il y a vingt ans, c’est un exemple qui ne pourrait être étudié de la même façon que celle de l’Atlas mondial des drogues.

Ainsi, l’évolution de la nature des débats suppose une nouvelle appréhension du narcotrafic qu’un nouvel atlas devrait retranscrire.

Une cartographie conceptuelle pour une approche nouvelle et prospective

  • Des cartes conceptuelles

La cartographie est un outil permettant pour comprendre le fonctionnement de la criminalité organisée, et donc de passer au-delà de la simple description des données des différents rapports institutionnels. L’intérêt ne réside pas dans la cartographie d’itinéraires exacts mais dans la compréhension des processus trafiquants.

Il faut aller plus loin dans l’analyse et la retranscrire cartographiquement. La carte doit parler, être lisible et accessible. Dans cette perspective, il faut créer des cartes conceptuelles qui représentent des idées, des analyses qualitatives et pas simplement de la donnée statistique.

Afin de faire comprendre au lectorat l’appréhension de l’espace par le regard trafiquant, il faut déstructurer le monde tel que le lectorat a l’habitude de le voir. L’intérêt est de comprendre les raisons qui amènent les trafiquants à choisir telle ou telle route ainsi que les mécanismes corruptifs de cette route. En effet, les itinéraires changent selon le niveau de corruption et donc le prix qu’il faudra payer pour emprunter une route.

Afin d’apporter des raisons historiques, sociologiques, ethnologiques, l’atlas doit être pluridisciplinaire. L’outil cartographique peut aussi permettre de comprendre de quelle manière s’établit la connexion entre les interfaces, entre les espaces de transaction informelle qui permettent entre autre le blanchiment de l’argent.

  • Une approche nouvelle et prospective

La création d’un nouvel atlas doit permettre d’établir une nouvelle approche de la criminalité organisée. Pour cela, il faut être provocateur, casser l’espace géographique afin de créer de nouveaux concepts. La cartographie est très pertinente pour confronter les perceptions des différents acteurs.

L’atlas devrait donc cartographier l’appréhension de l’espace par les trafiquants et la confronter à celle des institutions. Cet atlas doit aussi suivre une logique prospective afin de comprendre les enjeux des années à venir. L’Atlas mondial des drogues a été utile des années après sa publication car il suivait cette logique. Il faut ajouter qu’il n y a pas d’intérêt à concevoir des parties historiques, il faudrait étudier un temps historique plus court.

L’enjeu est d’identifier les grands changements et de faire parler les cartes.

Le point de vue de Laurent Appel

Depuis la publication de L’Atlas mondial des drogues d’importantes mutations ont touché les réseaux mais aussi les zones et les méthodes de production. Les données de cet atlas datent d’une vingtaine d’années il y a donc un vaste travail de vérification et de mise à jour à mettre en place. Il est à noter que les parties explicatives des phénomènes historiques restent valables même si certaines sont à revoir.

→ Étude de cartes - cliquez dessus pour les agrandir -

• Carte « Le monde des drogues, de la magie à la chimie » page X et XI :

Ces cartes ne représentent plus la réalité du narcotrafic, ce sera certainement la carte la plus difficile à actualiser, sous réserve qu’il soit possible de cartographier le narcotrafic actuel à cette échelle. Aujourd’hui toutes les variétés de drogue sont pratiquement produites et consommées partout, le cannabis en est l’exemple le plus évident. Même la coca est une plante qu’on peut adapter ailleurs qu’en Amérique du Sud et les derniers indices dont on dispose laissent à penser que c’est déjà un fait avéré.

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Carte « La production de cannabis et de ses dérivés dans le monde » page 3 :

Actuellement on produit du cannabis à peu près partout ce qui rend cette carte totalement obsolète. Dans certains cas cette dernière représente encore des grandes zones de production et d’exportation, dans d’autres cas les routes cartographiées sont devenues relativement marginales. Par exemple la Turquie est indiquée comme pays exportateur de haschisch, cette donnée n’est plus valable depuis les années 90, cette production est désormais principalement destinée aux besoins familiaux. Au Liban aussi la production est devenue artisanale. Une grande part des pays indiqués comme exportateurs de marijuana produisent aujourd’hui de façon anecdotique ou à destination de marchés locaux.

On retrouve le même phénomène en Afrique où le cannabis était très répandu dans les années 70 et 80, maintenant l’herbe africaine de qualité est devenue un produit rare. Le Paraguay et le Venezuela sont aussi des espaces où il y avait une forte présence de ces herbes dans les années 70 et 80, aujourd’hui on y trouve des marchés locaux où les producteurs traditionnels subissent la concurrence de techniques plus modernes de production.

On observe ici que la question des méthodes de production est primordiale. Actuellement les méthodes d’extraction dans les pays du Nord ne correspondent plus aux méthodes d’extraction traditionnelles, ce sont des techniques modernes qui permettent de maximaliser le rendement et la qualité de la production. Ainsi les produits importés ont un marché qui se restreint considérablement surtout pour les produits dits standardisés ou internationaux.

De cette carte ressortent l’Afghanistan, le Pakistan, le Népal or il y a eu des changements conséquents, notamment avec l’explosion du bloc de l’est. Quant au Turkménistan et à l’Ouzbékistan la zone de production de chanvre est beaucoup plus vaste. Il y a aussi des pays notés exportateurs de marijuana dont la production s’est densifiée considérablement et qui se sont diversifiés.

Il faut remarquer qu’il est de plus en plus difficile de différencier les provenances des productions. Effectivement les circuits se croisent selon les besoins et ne suivent pas forcément les filières ethniques ou des routes fortement déterminées. De plus, on ne retrouve plus de grandes linéarités entre le pays d’origine et la communauté installée en Occident.

Aujourd’hui les narcotrafiquants se voient contraints de s’associer à d’autres trafiquants et de trouver d’autres cultures, surtout dans les marchés actuels très concurrentiels qui offrent une grande diversité de produits de qualité (ce sont par exemple les marchés de la Hollande, la Belgique, le Danemark). Par conséquence l’origine des produits devient moins identifiable, il est donc plus compliqué de cartographier des routes précises. Le cannabis et sa culture sont devenus universels ce qui pose un problème de cartographie.

• Carte « La culture du cocaïer et du pavot dans le monde » page 5 :

La spatialisation des zones de production de coca et de pavot devient plus simple et à la fois plus complexe car certains pays ont repris leur activité de production tandis que d’autres l’ont arrêté. D’une manière générale le pavot pousse à peu près partout. Il est tout à fait possible qu’il y ait production d’héroïne et de pavot en Algérie, en Albanie et même ailleurs, c’est ce que le nouvel atlas devra permettre de vérifier. Sur cette carte il convient de cartographier la propagation des zones mixtes en Amérique du Sud, notamment au Mexique.

Il faut aussi remarquer que le pavot peut être utilisé pour produire différentes préparations, comme les confitures ou les compotes, ce qui a constitué une marge d’autoproduction sur ce secteur qui n’existait pas ou peu à l’époque de publication de l’Atlas mondial des drogues. Il y a vingt ans les personnes qui connaissaient les méthodes de production de drogues étaient beaucoup moins nombreuses, internet et la massification des voyages ont eu un rôle décisif pour la diffusion de ce savoir-faire.

Il faut aussi remarquer que les organisations narcotrafiquantes ont désormais des visions quasi planétaires et la capacité de déplacer les zones de production, ces organisations ont le savoir-faire pour cultiver et transformer quasiment toutes les variétés n’importe où. Toutefois le narcotrafic s’installe toujours là où les états sont totalitaires ou totalement désorganisés et où les populations sont très paupérisées. Globalement les narcotrafiquants sont les populations paupérisées ou qui étaient déjà dans des activités marginales, cela est encore plus valable dans le cas d’un narco état.

La mobilité des narcotrafiquants se décrit assez facilement : ils ont toujours un ou deux territoires de réserve sur lesquels ils ont déjà envoyé des éclaireurs, au bout d’un an ou un an demi les premiers articles arrivent dans la presse locale, c’est à ce moment-là qu’ils envoient des éclaireurs aux terrains suivants. Le déménagement se fait à partir des premiers articles dans la presse nationale. Une fois que la presse internationale commence à traiter le sujet, la filière n’existe plus depuis un certain temps. Le narcotrafic fait donc preuve d’une forte mobilité géographique et plus particulièrement au Brésil, en Colombie ou au Mexique.

Les narcotrafiquants pratiquent aussi un génie botanique de plus en plus performant pour adapter la culture du pavot, de la coca ou du cannabis là où ils le souhaitent. C’est cette capacité d’adaptation de plus en plus développée qui contribue à augmenter la mobilité des narcotrafiquants. Cette mobilité contraste avec les anciennes techniques des seigneurs de la guerre locaux qui tenaient des régions, ils faisaient donc preuve d’une forte territorialisation.

Aujourd’hui les flux du narcotrafic sont plus globalisés et se croisent, ils tendent aussi à se rapprocher des consommateurs. L’objectif est ici que le distributeur ait le moins de route possible pour acquérir la marchandise car la route a un cout, une grande souplesse dans les routes du trafic et des lieux de production est donc requise. Cette diminution de la route répond à des raisons financières, de sécurité et d’adaptabilité au marché puisqu’être proche des marchés permet une réactivité stratégique. Internet a permis une éducation des consommateurs qui sont désormais à même de juger la qualité des produits.

Les mafias vietnamiennes illustrent ces mutations car elles produisent en grande quantité mais de bonne qualité, elles sont aussi capables de s’adapter aux standards de chaque pays. On voit donc se dessiner la complexité de la réalisation d’un atlas mondial des drogues.

• Carte « Etats à partir desquels opèrent les cartels mexicains (1994) » page 85 :

Cette carte est à revoir entièrement et à compléter, il faut vérifier les zones d’influence et les toponymes doivent être actualisés.

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• Carte « L’irruption des drogues sur le théâtre méditerranéen » page 173 :

Là aussi il y a eu de grands changements, les flux peuvent venir de beaucoup plus loin. Actuellement on ne trouve plus beaucoup de flux linéaires et figés, il y a de plus en plus d’échanges de cargaisons.

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• Partie VI « Drogues et conflits » :

Cette partie de l’atlas doit être entièrement revue car certains des conflits n’existent plus et d’autres se sont créés, quant aux guérillas toujours d’actualité certaines ont changé de position.

• Partie VIII « L’argent des drogues »:

Il est très important de retravailler cette partie en tenant compte de toute la genèse des affaires modernes. Désormais les cartels sont intégrés dans l’économie blanche et l’économie noire. Ils font preuve d’une grande mobilité et fluidité dans leurs affaires, à l’image des vietnamiens. Il faudra parvenir à cartographier ce rapport à l’argent. Des autoroutes se sont créées pour le blanchiment à tel point que pour certains pays et certaines organisations on évoque une quantité d’argent plus importante dans l’économie blanche que dans l’économie noire. Au moment de la publication de l’Atlas mondial des drogues l’intégration des organisations narcotrafiquantes dans l’économie réelle n’était pas si importante.

→ Un atlas numérique et régulièrement actualisé

Le nouvel atlas de l’Observatoire Géopolitique des Criminalités pourrait se limiter à l’objet d’étude drogues car la spécificité et la complexité du monde des drogues sont déjà importantes. L’intégralité de l’objet d’étude criminalités représente un champ immense qu’il serait difficile de couvrir. Toutefois force est de constater que drogues et criminalités s’entremêlent, aujourd’hui on retrouve des trafiquants de drogues dans les organisations criminelles qui deviennent multicartes. Il convient donc de se demander si le retour sur investissement de la réalisation d’un atlas des criminalités serait à même d’apporter un gain à l’observatoire.

Le support numérique présente plusieurs avantages tels que l’accès à un public plus large et l’actualisation des données. Ce nouvel atlas pourrait donc se présenter sous la forme d’un centre de ressources et de cartographie numérique régulièrement mises à jour. La conception d’un Système d’Information Géographique est envisageable. Grâce au support numérique il serait possible de cibler les services d’intelligence économique, militaire, policière et donc d’atteindre un marché plus grand que celui des étudiants et universitaires.

La langue d’édition de l’atlas est à déterminer selon les collaborateurs : si la majorité des auteurs peuvent éditer directement en anglais il convient de faire la matrice de l’atlas en anglais, au contraire si c’est une majorité de francophones qui participe il vaut mieux passer par une matrice francophone puis traduire. Les langues prioritaires de traduction sont celles qui représentent des bassins de vente importants. Dans cette perspective l’espagnol se révèle indispensable, vient ensuite le russe. Une version italienne permettrait d’ajouter un bassin de contributeurs à partir duquel il serait possible d’acquérir des informations à la source. L’italien présente donc un intérêt de communauté, d’autant plus que beaucoup de membres de l’observatoire manient cette langue.

 Le point de vue de Pierre-Arnaud Chouvy

De manière générale l’Atlas mondial des drogues est aujourd’hui dépassé, il est évident que depuis sa publication les données ont changé et la recherche a avancé. En dehors des parties historiques les textes et les cartes doivent être revus. Il faut remarquer que L’Atlas mondial des drogues ne cite pas assez ses sources, c’est un manque que le nouvel atlas devra veiller à combler. Le projet de concevoir un nouvel atlas actualisé est intéressant et susceptible de répondre à une demande importante.

Une cartographie complétée et précisée

Les cartes d’un nouvel atlas devraient être actualisées mais aussi précisées. En effet, beaucoup de cartes de l’Atlas mondial des drogues manquent de précision à l’image de la localisation des itinéraires du narcotrafic. Pour exemple la carte « Les axes du trafic des drogues illicites (1920-1941) » présente des axes du trafic trop grossiers et imprécis. Il vaudrait mieux privilégier une cartographie exacte et minutieuse des trafics dessinant des itinéraires détaillés à des échelles plus locales, tout comme la localisation des zones de culture. La composition et la structuration des légendes mériteraient d’être remodelées afin d’améliorer la lisibilité de certaines cartes comme « Le monde des drogues, de la magie à la chimie ». Des tableaux à double entrée peuvent être envisagés dans le but de ne pas saturer la carte tout en fournissant des données précises.

Un nouvel atlas suppose donc une cartographie actualisée mais aussi la création de nouvelles cartes. Une carte du trafic mondial moderne s’impose tout comme des cartes à l’échelle nationale et régionale. L’approche multiscalaire est inévitable mais ne doit pas compromettre la finesse de cartographie aux différentes échelles. Au niveau thématique l’ajout d’une carte de la lutte antidrogue serait judicieux. La cartographie est un objet d’étude à part entière, il serait donc tout à fait pertinent d’insérer une réflexion sur les enjeux mais aussi les limites de la cartographie, d’autant plus que l’objet drogues soulève des problématiques cartographiques particulières.

La possibilité de concevoir ce nouvel atlas sous la forme d’un Système d’Information Géographique pourrait être envisagée afin d’illustrer les évolutions temporelles grâce à la superposition de couches diachroniques. Toutefois cela ne peut être judicieux qu’à l’échelle locale, éventuellement sous la forme d’étude de cas. Il est à préciser qu’un SIG devrait être accompagné d’un texte afin de prévenir une interprétation erronée.

Un atlas des drogues sur papier et en anglais

La publication d’un nouvel Atlas mondial des drogues est un projet intéressant et pertinent sous la réserve que l’objet d’étude se limite aux drogues. La création d’un atlas des criminalités poserait beaucoup de difficultés et devrait couvrir un ensemble de thématiques beaucoup trop large. L’objet d’étude drogues présente l’avantage d’être clairement définissable, au contraire de la ou des criminalité(s). Il faut aussi considérer l’absence de spécialiste des criminalités à l’Observatoire Géopolitiques des Criminalités.

Le support à privilégier pour un nouvel atlas est le support papier, le web étant trop vaste pour que cet atlas ait une visibilité importante. Le lectorat susceptible de consulter cet atlas sur internet est trop réduit. En revanche, un atlas en librairie jouit d’une visibilité importante capable d’augmenter significativement le nombre de lecteurs potentiels.

Dans la perspective de toucher un lectorat assez large afin d’obtenir un retour sur investissement suffisant, il vaudrait mieux concevoir l’atlas en anglais. Se limiter au français serait risqué en termes de financement, par la suite cela pourrait être à la charge d’un éditeur français de le traduire. Dans l’éventualité d’une langue supplémentaire l’espagnol est à privilégier, le nombre de locuteurs de la langue italienne étant trop restreint.

Conclusion : quelle conception d’un nouvel Atlas mondial des drogues ? 

→ Pour une définition et un découpage des criminalités organisées

A travers ces trois opinions se révèle la nécessité de définir et de délimiter les criminalités organisées autour d’un trafic caractérisé par son objet. Traiter cet objet de manière exhaustive apparait difficile tant les circuits criminels et trafiquants se multiplient, s’entrecroisent et échangent entre eux. Une réflexion s’ouvre donc sur les problématiques d’exhaustivité et de découpage. Il faut s’interroger sur la manière de fractionner l’ensemble des criminalités organisées afin d’en comprendre les divers processus de fonctionnement.

La première question à se poser à ce sujet tourne autour de la contradiction entre la volonté de donner une vue d’ensemble, qui caractérise la démarche de l’OGC,  en raison de l’enchevêtrement des trafics, et entre la quasi-impossibilité de prétendre à l’exhaustivité pour des raisons théoriques et pratiques :

- théoriques en ce qu’il y a lieu de douter qu’une théorie qui prétendrait tout expliquer de façon irréfutable soit scientifique, et par conséquent qu’un savoir qui se prétendrait exhaustif le soit, discussion qui est engagée dans l'article «Pour une approche géopolitique critique des criminalités » dans le numéro 4.

- pratiques à cause de la masse des informations à visualiser, qui rend sceptique sur la possibilité de toutes les inscrire de façon lisible sur la même carte, sauf à considérer que la puissance de l’informatique résoudrait ce problème.

 Il reste que,  si concevoir une vue d’ensemble non exhaustive présente déjà une vraie difficulté, celle-ci est  encore plus grande pour un atlas qui semble comporter  par définition une dimension encyclopédique, aux dires des auteurs de l’Atlas de l’OGD qui dans la quatrième de couverture définissent leur œuvre comme  : « une véritable encyclopédie ».

 → La traduction cartographique d’une approche des criminalités organisées

 La confrontation des trois points de vue exprimés ci-dessus illustre des appréhensions distinctes des drogues et des criminalités organisées autour d’elles. La cartographie s’adapte à chacune de ces appréhensions et les traduit différemment. Ainsi, un nouvel atlas doit aussi se définir par son approche des  criminalités organisées. Cette approche peut localiser différents trafics et  analyser chacune de leurs étapes à différentes échelles. Afin de rendre compte de cette réalité, des cartes multiscalaires et précises pourront être utilisées.

 D’une autre manière, le propos peut comprendre la logique trafiquante et par conséquent décomposer la perception de l’espace par le trafiquant. Ici la carte permettrait de voir un espace au travers des yeux du trafiquant et d’appréhender les facteurs qui influent sur les itinéraires des criminalités organisées. Dans ce cas des cartes conceptuelles semblent adaptées car elles permettent de modéliser l’application de la logique trafiquante sur un espace. La cartographie est ici un enjeu,  parce qu'elle est un outil pour comprendre et illustrer une méthode pour analyser un phénomène.

→ La cartographie face aux récentes mutations des criminalités organisées

 Au-delà du type de cartes à utiliser, il convient de s’interroger sur les limites, assez larges ou non, de la cartographie pour représenter les nouvelles mutations touchant aux criminalités organisées. Les cartes de ce nouvel atlas doivent illustrer la mobilité géographique des trafiquants ainsi que l’entrecroisement de plus en complexe des circuits. L’affaiblissement des limites entre légal et illégal, entre économie formelle et criminelle, est aussi à retranscrire visuellement. En tant que fruit d’un travail pluridisciplinaire, l’atlas devra analyser des phénomènes sociétaux comme le sort de  l’Etat de droit face aux trafics.

Cela amènera donc à se demander si les criminalités organisées sont toujours un phénomène cartographiable dans la conception traditionnelle des cartes fondée uniquement sur la projection en deux dimensions des espaces physiques du globe terrestre,  ou s’il ne faut donner une place essentielle et non plus subsidiaire,  à d’autres représentations graphiques plus abstraites qui devront évidemment rester liées à cette projection. Si face au phénomène criminel organisé actuel,  la carte ne se suffit plus à elle-même, des diagrammes ou des tableaux pourraient soutenir ou compléter le propos de cette carte.

Interviews réalisés et présentés par Laura Bachellerie

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