L'aviseur lâché par ses superviseurs

Un agent auxiliaire des douanes infiltre le narco trafic. Et se fait lâcher jusqu'à devoir purger dix ans de prison.

«  Je suis le cocu de l'histoire, dit Marc Fievet, victime d'une sale guerre ». Victime collatérale pourrait-on dire, sauf que cette collatéralité lui a coûté plus de dix ans de sa vie. 3888 jours de détention en Espagne, en Angleterre, au Canada et pour finir en France. Lâché par la hiérarchie des Douanes françaises pour qui il a d'abord fournit des renseignements, puis infiltré les réseaux de narcotrafiquants, jusqu'à participer activement à des transferts de stupéfiants par mer. Le maillon logistique participant a finit par tomber.

Il était aviseur des douanes, un rôle que la France confie à des gens structurellement extérieurs à ses effectifs, sans le moindre statut légal, sans protection. Ce qui lui a valu, à son arrestation, d'être qualifié par la presse canadienne de numéro 2 du narco trafic mondial. La presse aime toujours avoir un gros bonnet sous la plume ou dans l'axe de ses caméras. Le superlatif fait vendre.

Pendant un temps, les douanes lui doivent de gros résultats de saisies grâces à ses tuyaux, soit plus de cent tonnes de stupéfiants en cinq ans et demi d'activité souterraine. Les rémunérations en échanges ont souvent des promesses bafouées. Il rencontre cinq fois Michel Charasse, alors ministre des finances et donc patrons des Douanes. Furieux d'avoir lu dans un article de presse qu'il n'avait pas levé le petit doigt pour sortir son ancien agent des griffes des juges et des geôles des différents pays qui l'on détenu, Charasse fera même un procès au journal et à Fievet, que l'ancien ministre perdra.

« Une cascade de lâchetés successives », note Marc Fiévet qui a parfois l'ironie de considérer qu'il est victime d'un « accident de travail ».

La trame d'une fiction implacable

« Le scénario était parfaitement huilé. Il était digne des meilleurs polars », écrit l'aviseur infiltré jusqu'au cou dans les narcotrafics pour renseigner les Douanes, son service de tutelle. Et c'est vrai, son récit a tous les relents d'une histoire surdosée en adrénaline, où on se dit que la réalité a vraiment plus de talent que la fiction. D'ailleurs, c'est de ce récit qu'est partie l'adaptation au cinéma de ce qui est une fiction très inspirée, le film « Gibraltar » du réalisateur Julien Leclercq, qui sort en même temps que ce livre « Infiltré au cœur de la mafia ».

Ce livre est effectivement écrit comme une aventure, chassé croisé entre les épisodes judiciaires, pénitentiaires, et le flash back au cœur des années d'infiltration du poisson Fiévet dans les eaux troubles du narco trafic. Il croise des tueurs et barbouzes antibasques du GAL, d'anciens du SAC, des militants irlandais de l'IRA qui ont recours au trafic de tonnes de cocaïne pour se financer.

Pas rassurant pour les vocations

Dans cette suite de péripéties, le risque est permanent, sur fond d'embrouilles, de promesses non tenues, de coopérations sabotées. Rivalités entre les douanes des différents pays, coups tordus, coups ratés. C'est d'ailleurs ce qui agace l'aviseur, que tous ses renseignement ne soient pas exploités et soldés par des saisies et des arrestations. Les ennuis de l'agent NS55 (son nom de code) sont appréciés sous le sceau du principe du « pas de vague ». Ce qui conduit à désavouer l'agent, à laisser à la dérive, à l'ombre, celui qu'on a pourtant poussé à participer à des opérations dangereuses, qu'on a financé, y compris pour commettre des délits, au moins de complicité,.

Ce récit ne fera pas une bonne pub pour le recrutement de nouveaux aviseurs. Marc Fiévet dénonce le flou qui laisse penser que les indics des services, police, gendarmerie, douanes, sont tous des malfaiteurs passés agents doubles, maintenant des activités délictueuses en se rachetant en « balançant » les complices et instigateurs de ces faits tombant sous le coup de la loi. Le cliché en fait des traîtres à la délinquance dont ils seraient tous issus. Ce qui ne semble pas être le cas de Marc Fiévet, même s'il concède avoir, dans les années qui ont précédé son activité d'aviseur des douanes, transporté des armes vers le Moyen-Orient, dans les camions de sa société de transport d'alors.

Les opérations dans lesquelles il s'engage pour des trafiquants anglais, italiens, et des fournisseurs colombiens ou jamaïcains, sont plus que parfaitement connues de la hiérarchie douanière. Elles sont financées, encouragées, couvertes dans un premier temps par de fonctionnaires qui en espèrent des retombées directes, saisies, arrestations, chiffres. Et qui, au plus haut niveau, tournent le dos à leur ex agent dès que ça tourne mal.

À la tête de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières de 1987 à 1991, quand Marc Fiévet a été recruté, Jean-Henri Hoguet  fait ce commentaire :

« À travers cette affaire se pose la question de la continuité de l'action de l’État entre ceux qui, à un moment donné, s'engagent, et ceux qui à un moment ultérieure, devraient tenir ces engagements. Ou, s'il ne souhaitent pas, devraient s'en expliquer sans détour - plutôt que de refuser de répondre, d'arguer d'une quelconque secret professionnel ou encore d'un secret défense aussi circonstanciel que pitoyable »

Étonnant que le bouquin d'un indic lâché par les douanes, qui l'ont justement employé pendant des années, soit préfacé par un ancien directeur de la DNRED, la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, et postfacée par un ancien directeur de la DST, la Direction de la surveillance du territoire. Douanes et police au secours d'un sacrifié ? Des remords qui ne peuvent pas s'exprimer officiellement et ont besoin du statut de retraités.

> Marc FIÉVET, Olivier-Jourdan Roulot, Infiltré au cœur de la mafia, éd. Hugo Doc, 336 pages, 16,95 euros.

 Commentaires :

Dommages et intérêts.  A 69 ans, Marc Fiévet réclame en justice 91 millions de dommages et intérêts à l’État français pour « manque de devoir de protection » à son égard en tant qu'aviseur. Pour sa défense juridique, l’État persiste dans le lâchage, plaidant que les trafics dans lesquels Marc Fiévet a été impliqué relèvent de sa « propre initiative et pour son propre compte, et non en qualité d'aviseur de l'administration des douanes, qui n'en était d'ailleurs pas informée ». Même si un jugement antérieur, une ordonnance de non-lieu rendu le 16 mai 2006 par la juge Sophie Clément dans le cadre du contentieux entre l'ex-aviseur et l'État, a infirmé cette position en reconnaissant que Marc Fiévet n'a rien à voir avec un trafiquant de drogues.

Premier livre. Avant la parution de « Infiltré au cœur de la mafia », écrit avec le journaliste Olivier Jourdan-Roulot, il y a eu un premier livre signé par Marc Fiévet, « L'Aviseur », sous titré « L'incroyable parcours d'un informateur des douanes en prison pour services rendus », paru en janvier 2003 chez Michel Lafon.

Un premier récit un peu décrié par la préface d'Abdel Raouf Dafri (scénariste du Prophète et de Gibraltar) pour le second ouvrage :

« La maison d'édition qui avait publié son histoire n'avait pas eu les couilles d'aller jusqu'au bout de la démarche de véracité (Un comble lorsqu'on vend un livre sous la bannière marchande "d'après une histoire vraie") et s'était contentée de présenter les noms des protagonistes les plus connus sous des pseudonymes ridicules (...) Malgré la pauvreté du manuscrit publié, j'ai immédiatement senti tout le potentiel de passions humaines,de tension et de rebondissements qui peuvent faire un bon polar ».

 

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Il était aviseur des douanes, un rôle que la France confie à des gens structurellement extérieurs à ses effectifs, sans le moindre statut légal, sans protection. Ce qui lui a valu, à son arrestation, d'être qualifié par la presse canadienne de numéro 2 du narco trafic mondial. La presse aime toujours avoir un gros bonnet sous la plume ou dans l'axe de ses caméras. Le superlatif fait vendre.

Pendant un temps, les douanes lui doivent de gros résultats de saisies grâces à ses tuyaux, soit plus de cent tonnes de stupéfiants en cinq ans et demi d'activité souterraine. Les rémunérations en échanges ont souvent des promesses bafouées. Il rencontre cinq fois Michel Charasse, alors ministre des finances et donc patrons des Douanes. Furieux d'avoir lu dans un article de presse qu'il n'avait pas levé le petit doigt pour sortir son ancien agent des griffes des juges et des geôles des différents pays qui l'on détenu, Charasse fera même à son ancien un procès, qu'il perdra.

« Une cascade de lâchetés successives », note Marc Fiévet qui a parfois l'ironie de considérer qu'il est victime d'un « accident de travail ».

La trame d'une fiction implacable

« Le scénario était parfaitement huilé. Il était digne des meilleurs polars », écrit l'aviseur infiltré jusqu'au cou dans les narcotrafics pour renseigner les Douanes, son service de tutelle. Et c'est vrai, son récit a tous les relents d'une histoire surdosée en adrénaline, où on se dit que la réalité a vraiment plus de talent que la fiction. D'ailleurs, c'est de ce récit qu'est partie l'adaptation au cinéma de ce qui est une fiction très inspirée, le film « Gibraltar » du réalisateur Julien Leclercq, qui sort en même temps que ce livre « Infiltré au cœur de la mafia ».

Ce livre est effectivement écrit comme une aventure, chassé croisé entre les épisodes judiciaires, pénitentiaires, et le flash back au cœur des années d'infiltration du poisson Fievet dans les eaux troubles du narco trafic. Il croise des tueurs et barbouzes antibasques du GAL, d'anciens du SAC, des militants irlandais de l'IRA qui ont recours au trafic de tonnes de cocaïne pour se financer.

Pas rassurant pour les vocations

Dans cette suite de péripéties, le risque est permanent, sur fond d'embrouilles, de promesses non tenues, de coopérations sabotées. Rivalités entre les douanes des différents pays, coups tordus, coups ratés. C'est d'ailleurs ce qui agace l'aviseur, que tous ses renseignement ne soient pas exploités et soldés par des saisies et des arrestations. Les ennuis de l'agent NS55 (son nom de code) sont appréciés sous le sceau du principe du « pas de vague ». Ce qui conduit à désavouer l'agent, à laisser à la dérive, à l'ombre, celui qu'on a pourtant poussé à participer à des opérations dangereuses, qu'on a financé, y compris pour commettre des délits, au moins de complicité,.

Ce récit ne fera pas une bonne pub pour le recrutement de nouveaux aviseurs. Marc Fiévet dénonce le flou qui laisse penser que les indics des services, police, gendarmerie, douanes, sont tous des malfaiteurs passés agents doubles, maintenant des activités délictueuses en se rachetant en « balançant » les complices et instigateurs de ces faits tombant sous le coup de la loi. Le cliché en fait des traîtres à la délinquance dont ils seraient tous issus. Ce qui ne semble pas être le cas de Marc Fiévet, même s'il concède avoir, dans les années qui ont précédé son activité d'aviseur des douanes, transporté des armes vers le Moyen-Orient, dans les camions de sa société de transport d'alors.

Les opérations dans lesquelles il s'engage pour des trafiquants anglais, italiens, et des fournisseurs colombiens ou jamaïcains, sont plus que parfaitement connues de la hiérarchie douanière. Elles sont financées, encouragées, couvertes dans un premier temps par de fonctionnaires qui en espèrent des retombées directes, saisies, arrestations, chiffres. Et qui, au plus haut niveau, tournent le dos à leur ex agent dès que ça tourne mal.

À la tête de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières de 1987 à 1991, quand Marc Fiévet a été recruté, Jean-Henri Hoguet  fait ce commentaire :

« À travers cette affaire se pose la question de la continuité de l'action de l’État entre ceux qui, à un moment donné, s'engagent, et ceux qui à un moment ultérieure, devraient tenir ces engagements. Ou, s'il ne souhaitent pas, devraient s'en expliquer sans détour - plutôt que de refuser de répondre, d'arguer d'une quelconque secret professionnel ou encore d'un secret défense aussi circonstanciel que pitoyable »

Étonnant que le bouquin d'un indic lâché par les douanes, qui l'ont justement employé pendant des années, soit préfacé par un ancien directeur de la DNRED, la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, et postfacée par un ancien directeur de la DST, la Direction de la surveillance du territoire. Douanes et police au secours d'un sacrifié ? Des remords qui ne peuvent pas s'exprimer officiellement et ont besoin du statut de retraités.

> Marc FIÉVET, Olivier-Jourdan Roulot, Infiltré au cœur de la mafia, éd. Hugo Doc, 336 pages, 16,95 euros.

 Commentaires :

Dommages et intérêts.  A 69 ans, Marc Fiévet réclame en justice 91 millions de dommages et intérêts à l’État français pour « manque de devoir de protection » à son égard en tant qu'aviseur. Pour sa défense juridique, l’État persiste dans le lâchage, plaidant que les trafics dans lesquels Marc Fiévet a été impliqué relèvent de sa « propre initiative et pour son propre compte, et non en qualité d'aviseur de l'administration des douanes, qui n'en était d'ailleurs pas informée ». Même si un jugement antérieur, une ordonnance de non-lieu rendu le 16 mai 2006 par la juge Sophie Clément dans le cadre du contentieux entre l'ex-aviseur et l'État, a infirmé cette position en reconnaissant que Marc Fiévet n'a rien à voir avec un trafiquant de drogues.

Premier livre. Avant la parution de « Infiltré au cœur de la mafia », écrit avec le journaliste Olivier Jourdan-Roulot, il y a eu un premier livre signé par Marc Fiévet, « L'Aviseur », sous titré « L'incroyable parcours d'un informateur des douanes en prison pour services rendus », paru en janvier 2003 chez Michel Lafon. Un premier récit un peu décrié par la préface d'Abdel Raouf Dafri (scénariste du Prophète et de Gibraltar) pour le second ouvrage :

« La maison d'édition qui avait publié son histoire n'avait pas eu les couilles d'aller jusqu'au bout de la démarche de véracité (Un comble lorsqu'on vend un livre sous la bannière marchande "d'après une histoire vraie") et s'était contentée de présenter les noms des protagonistes les plus connus sous des pseudonymes ridicules (...) Malgré la pauvreté du manuscrit publié, j'ai immédiatement senti tout le potentiel de passions humaines,de tension et de rebondissements qui peuvent faire un bon polar ».

Posted in Criminalités n°9 - septembre 2013, Dépêches / n°9, La chronique - dépêches et débats, La Gazette (intégrale), Les dépêches - La chronique, Les dépêches hebdomadaires, Revue Criminalités and tagged , , , , , .

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