« Le bilan de la prohibition est nul… »

Entretien avec Michel Henry, journaliste à Libération, auteur de « Drogues, pourquoi la légalisation est inévitable », édition Denoël.

Quelle a été votre motivation pour écrire ce livre ?

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Michel Henry : En France, il existe une croyance répandue que le débat sur la légalisation des drogues est arbitré. En réalité, il est occulté, il n’est pas porté avec constance par un grand parti, une personnalité de premier plan, un média. Alors qu’en Europe et en Amérique, il y a un bouillonnement sur la question. En faisant une étude pragmatique, j’ai constaté l’échec total de la prohibition. Les USA ont dépensé 1 000 milliards de dollars pour appliquer cette politique depuis 1970. L’offre et la demande sont en augmentation constantes et la prohibition pose plus de problèmes de santé et de sécurité qu’elle n’en règle.

Pourquoi le débat français est-il bloqué ?

Les politiques prétendent connaître tous les arguments. C’est faux, car ils ont changé, la position des experts et des décideurs mondiaux aussi, on le voit avec la déclaration de Vienne, l’appel des anciens présidents sud-américains, l’extension de la marijuana médicale aux USA. La guerre à la drogue génère une violence énorme au Mexique mais aussi au Honduras et dans d’autres pays d’Amérique Latine. Cette violence existe aussi dans nos cités, il y a eu dix morts en 2010 à Marseille liés au marché des stupéfiants. Il y a les violences récurrentes à Sevran.

Existe-t-il d’autres arguments que sécuritaires ?

L’argent est un bon critère d’évaluation. On ne connaît pas le chiffre d’affaire du marché du cannabis, mais on peut l’estimer à minima à plusieurs centaines de millions d’euros annuel. Cela représente un manque à gagner important en termes de taxes, d’impôts, d’emplois réguliers. J’estime à 8 00 millions d’euros annuel le coût de la répression. En période d’austérité, ces sommes peuvent être mieux utilisés. Il faut aussi contrer le puissant filtre moral du mauvais signal à la jeunesse, avec une prévention valable donc plus objective. Et enfin, il faut repousser l’argument de l’augmentation automatique de la consommation en cas de légalisation, l’exemple des Pays-Bas démontre le contraire.

Nous manquons d’éléments de statistiques pour comparer la situation en Hollande avant et après les coffeeshops, mais que peut-on en dire ?

Aujourd’hui, on fume deux fois moins dans la population néerlandaise que française. Il y a depuis longtemps un système légal avec du cannabis disponible et les Néerlandais ne se sont pas rués sur les coffeeshops. Il faut le prendre en compte. On ne sait pas comment cela se passerait en France. Dans un premier temps, Il peut y avoir un phénomène de curiosité, mais il n’y aura pas 60 millions de Français qui vont se mettre à fumer du cannabis, c’est certain. Si on rentre dans un processus de régulation du marché du cannabis, il doit d’abord être expérimental sur un an ou deux, puis on fait le point pour voir ce qui fonctionne ou pas. Il n’y a pas de bon système de régulation de drogues, on doit trouver le moins mauvais. La prohibition ne fonctionne pas, il faut aller vers autre chose. Je trouve que le rapport du Sénat canadien de 2002 est très bien fait : ils ont étudiés tous les aspects du problème. Ces sénateurs ont estimé que le marché régulé était un meilleur système que leur législation actuelle. Hélas, la majorité a changé avant qu’ils n’appliquent cette mesure.

Peut-on craindre des effets pervers ?

Tant que l’on n’a pas commencé, on ne peut pas les connaître. On doit expérimenter et éventuellement pouvoir revenir en arrière et essayer autre chose. Personne n’a de recette miracle, tout le monde tâtonne. Il faut essayer d’adapter le système à la réalité. Sur le cannabis, cela fait 35 ans que l’exemple hollandais marche avec des hauts et des bas, il est certes critiqué, il y a moins de coffeeshops. Mais aucun maire de grande ville des Pays-Bas ne demande la fermeture totale des coffeeshops.

C’est pourtant un argument fréquent, notamment de l’actuel président de la MILDT, les pays européens qui ont expérimenté d’autres politiques, la Hollande et l’Espagne sont toujours cités, reviennent en arrière…

C’est faux. Le système hollandais est perfectible. Le fait que la production soit interdite pose un gros problème. Mais Il reste 700 coffeeshops et les maires et les policiers ont bien compris leur intérêt, plutôt que de les fermer tous et d’avoir à nouveau du deal dans la rue. C’est une réalité, même Etienne Apaire* le sait.

Comment expliquez-vous qu’Etienne Apaire continue à matraquer cette contre-vérité ?

J’ai interviewé Etienne Apaire pour mon livre. Il connaît très bien les arguments des uns et des autres. Après, il a une feuille de route et il applique une politique.

Alors pourquoi déclare-t-il : « J’aimerais connaître les arguments des partisans de la légalisation » ?

C’est assez habile. Il pense que derrière la légalisation se cache une approche libérale. Le cannabis est un produit commercial, pourquoi le laisser aux mafias alors que l’on peut le mettre sur le marché légal et faire de l’argent avec ?

N’est-ce pas pourtant un argument cohérent, notamment pour la famille politique d'Étienne Apaire.

Il prétend que si on légalise ainsi, on va forcément avoir une augmentation de la consommation. Si vous vendez du lait ou de l’alcool, vous cherchez à en vendre plus. Si vous vendez du cannabis, vous allez vouloir en vendre plus. Donc vous allez être commercialement agressif. A mon avis, c’est très facile à régler de façon légale, c’est d’ailleurs le cas aux Pays-Bas, pas de publicité, pas d’enseignes mirobolantes, pas de marques, ce n’est pas compliqué à limiter.

Il existe des formes de marketing dans le cannabizness hollandais, des chaînes de coffeeshops, des magazines spécialisés avec de la publicité, des évènements dédiés.

Certes, il y a la Cannabis Cup et de la promotion, mais cela reste très discret, cela n’a rien à voir avec la pub sur le tabac ou l’alcool. Et c’est facile à limiter par la loi, ce n’est donc pas un argument pertinent.

N’y a-t-il pas une contradiction interne entre l’idéologie libérale prônée par notre gouvernement et ce discours spécifique d'Étienne Apaire qui diabolise les soutiens libéraux à la réforme au niveau international ?

Ils font de la politique avec les drogues. C’est un sujet sur lequel ils montrent leurs muscles. En 2003, Sarkozy avait proposé de mettre des contraventions pour l’usage, c’était un adoucissement de la loi. Il est revenu complètement en arrière. Mais c’est une posture : « regardez-moi, je fais appliquer de la loi. On a doublé le nombre d’interpellations d’usagers, on a remis de la loi. » Apaire compare avec la sécurité routière, on a divisé par deux le nombre de victimes de la route avec des radars et l’application de l’interdit. D’après lui, Le bâton, ça marche et il dit faire pareil pour l’usage de drogues. Il voit pourtant bien la masse, il voit que 95% des consommateurs ne sont pas interpellés. Son système ne marche pas, il a un politique d’affichage et il continue tant que les gens ne le questionnent pas, même si la réalité ne lui donne pas raison.

Cela s’apparente aux arguments utilisés sur l’immigration...

Oui, c’est exactement ça. Des postures qui ne sont pas la réalité. On ne cherche pas à régler le problème, à mieux gérer les drogues illégales, on fait de la politique avec. Elles servent à démontrer que l’on fait respecter la loi. C’est aussi très pratique pour les policiers, car elles permettent d’augmenter le taux de réussite dans les statistiques. Il y a donc un double avantage à rester dans cette politique.

Avez-vous identifié dans votre enquête des reliquats de tendance libérale ou ultra-libérale dans l’UMP qui soutiendrait une légalisation ?

Je ne l’ai pas cherché. C’est toujours les mêmes. Il y a des gens comme Guy Sorman, il doit bien en rester, probablement des jeunes. Alain Madelin était à un moment favorable à la légalisation. Mais on ne les entend plus. Le courant libéral en France s’est fait torpiller par la crise financière et il n’est plus très vivace. Je pense que l’UMP n’est pas forcément réactionnaire sur ce dossier. Les avancées en matière de santé publique, la réduction des risques (RDR), c’est la droite. Jean-Claude Gaudin est d’ailleurs favorable aux salles de consommation, car il connaît le terrain marseillais. Il ne faut pas forcément attendre mieux de la gauche. Le PS ne veut pas s’emparer du dossier car il a peur de passer pour laxiste. Il n’y a que les Verts qui soient clairs sur la question. En tant que bloc, l’UMP est réactionnaire. Pas au niveau des individualités.

Récemment, deux personnalités importantes du PS, Daniel Vaillant et Julien Dray, se sont prononcés pour un changement de politique avec des arguments quasi exclusivement sécuritaires

C’est aussi un bon argument, comme celui de l’argent, parce qu’ils parlent aux gens. Si vous leur dites : « votre quartier est devenu invivable car c’est un supermarché des drogues, comme à Sevran. Si on légalisait, ce supermarché n’existerait plus et vous pourriez vivre plus tranquillement. » C’est la vérité, cela parlerait aux gens. C’est sortir de l’aspect toujours moralisateur, la drogue ce n’est pas bien, on ne veut pas en entendre parler, on interdit, on met un couvercle dessus et terminé. Ce ne sont pas les drogues qui posent le plus de problèmes, mais la prohibition des drogues. Si vous arrêtez la prohibition, ces marchés parallèles ne vont pas totalement disparaître mais au moins fortement diminuer. L’argument sécuritaire est donc excellent.

Aux EGUS, Stéphane Gatignon a insisté sur trois points : la prépondérance du cannabis dans le bizness de rue, le contrôle de l’espace public par les gangs, et la montée de la violence. Faites-vous le même constat ?

Il y a vingt ans, les litiges s’arbitraient à coup de poing ou de couteau. Aujourd’hui, le moindre gamin de 18 ans dans une bande possède un pistolet, et parfois une kalach. Ce qui se réglait avant par une blessure se termine aujourd’hui par un mort. Évidement, les sommes en jeu sont devenues énormes. Mais Il y a maintenant dans les cités un recours à l’armement qui n’est pas réfléchi et qui déborde du deal. Ce n’est pas très compliqué de se procurer des armes. Et ça fait bien d’en avoir une. Quand on a un différend avec ceux d’en face, on sort son arme et on tire, on réfléchit après. Il y a une banalisation de la violence mortelle qui est très préoccupante. Cela devrait être un argument supplémentaire contre la prohibition : le marché des drogues devient plus dangereux que les produits, surtout pour le cannabis, il y a de gros voyous qui veulent gagner beaucoup d’argent, quitte à prendre beaucoup de risques.

Des policiers, comme le patron de L’OCRTIS, affirment que les caïds se recycleraient dans d’autres activités illicites et surtout dans la vente de cocaïne dont la consommation exploserait...

Là encore, ils sont dans la fiction, on ne sait pas comment les acteurs du marché noir vont réagir. En cas de régulation du cannabis, je pense qu’une partie va passer de l’illégal au légal car ils ont un savoir-faire et une clientèle. Une partie va arrêter car elle n’a pas les moyens ou l’envie de passer dans le légal ou de basculer dans d’autres activités criminelles. Enfin, une partie va effectivement rechercher d’autres activités illicites. Mais il est bien difficile d’évaluer les proportions sans faire l’expérience. C’est même paradoxal d’entendre des policiers utiliser cet argument, car ils devraient se réjouir qu’on enlève une source importante de délinquance pour mieux traiter les autres.

Les policiers repoussent aussi la dépénalisation de l’usage car elle ne permettrait plus l’interrogatoire des usagers sur la source du produit. D’après Xavier Raufer, les trafics se détruisent par la base. Cela commence-t-il toujours par l’arrestation d’un usager de drogue ?

C’est complètement faux. On démantèle ainsi des tout petits trafics de cité qui sont insignifiants. A plus haut niveau, regardez ce que dit Éric de Mongolfier, le procureur de Nice : sur l’autoroute locale il y a plein de passeurs qui se font arrêter avec cinq ou six kilos de cocaïne. Ils passent en comparution immédiate, on ne démantèle rien du tout. Alors que pourtant les quantités deviennent importantes. On n’a même pas le temps de faire une enquête. Donc on arrête le passeur, on le fait passer en comparution immédiate, il prend quatre ou cinq ans, il va en taule, un autre passeur va arriver, dix vont passer, le onzième se fait pincer, et le cycle continue, alors que la répression ne sert à rien du tout. Et je ne pense pas que dans les cités, quand on arrête un fumeur de joint, on fasse tomber un trafic international. On arrête un gars qui a dix barrettes et un autre va arriver pour le remplacer. Je ne pense pas que cet argument soit pertinent. Il est juste pertinent dans le sens où cela leur permet de rentrer dans les cités, d’arrêter les gens, de demander les identités, etc. C’est une porte d’entrée dans les cités pour tout à fait autre chose, pour continuer à contrôler la situation, se renseigner, être toujours présent. Si demain on dépénalise le cannabis, la police pourra toujours rentrer dans les cités pour y chercher autre chose.

Aux USA, les communautés noires et latinos commencent à tenir un discours fermement anti-prohibitionniste, en affirmant que la guerre à la drogue est une forme de discrimination, de répression de catégories considérées comme dangereuses, sous couvert de prohibition. Comment expliquez-vous qu’on n’entende jamais cet argument en France, sauf exploité à l’envers par Éric Zemmour ?

Dans mon livre, j’ai fait une interview de Nicole Maestracci, alors juge à Melun, qui explique bien cela. Les gens qu’on lui amène et qui sont jugés pour des faits de petits trafics généralement viennent des quartiers, ils sont souvent issus de l’immigration. A l’échelle française, c’est vrai. Elle n’est pas pour la légalisation, mais elle dit que l’injustice de la répression de l’usage et du petit trafic, c’est que cela ne vise qu’un certain nombre de gens. Ceux qui sont installés en centre-ville peuvent fumer tranquillement chez eux et ne sont pas embêtés. Alors que les habitants des cités qui vivent plus dehors sont davantage arrêtés. Ce n'est pas forcément fait consciemment, mais dans la réalité finale, cela cible une population plutôt qu’une autre.

Pas consciemment, je ne sais pas. C’est pour cela que je cite Zemmour, il n’est pas évident qu’au sein des forces de police et du gouvernement, ceux qui pensent que l’immigration est un problème, ne se disent pas que l’usage de drogue est un moyen de la réprimer ?

Je ne pense pas. En France, il y a plein de gens issus de l’immigration mais qui sont Français, ils ne sont plus immigrés et donc pas expulsables. La loi sur la déchéance de nationalité ne passera pas.

Il y a aussi la politique du maire de New York dans les années 90, qui était de dire que tant qu’ils étaient en prison, ils ne faisaient pas de mal, c’est même devenu la politique américaine…

A New York, un sociologue disait sur le cannabis : « C’est les Blancs qui fument et les Noirs qui sont arrêtés ». C’est vrai et cela a son pendant en France.

Pourquoi les organisations comme SOS Racisme et le CRAN ne se saisissent-elles pas de ce dossier ?

Personne ne veut prendre le risque. Tout le monde pense que parler des drogues fait prendre le risque que ça vous retombe sur le nez, pour laxisme et autres considérations négatives.

Ne serait-ce pas plutôt la crainte d’un surcroît de stigmatisation ?

C’est compliqué, je ne peux pas répondre pour eux. Je n’ai pas cherché sur cet angle. C’est un argument qui décrédibilise encore plus la prohibition. Mais c’est un angle d’attaque compliqué à gérer, et pas forcément le principal. Vous parlez d'Éric Zemmour et c’est un peu l’inverse du même argument.

Il s’en empare, comme pour l’immigration, parce que le sujet est laissé en jachère…

Ce que dit Zemmour sur l’origine des trafiquants, il a peut-être raison, mais c’est la façon de dire et les conclusions induites qui sont contestables.

Nous avons fait avec Michel Kokoreff une revue de presse des années 80 : l’item "drogue", alors l’héroïne, accolée à l’item "immigration" était systématiquement martelée par le FN. Là-dessus, sont intervenus la RDR, SOS Racisme et d’autres pour orienter différemment le débat. Cela démontre-il que lorsque le champ est libre, il est exploité pour dénoncer des évidences ?

Qui est concerné en France ? SOS Racisme n’est pas très virulent. Nous ne sommes pas comme aux USA où il y a des beaucoup d’organisations communautaires vraiment offensives, avec des chercheurs et de nombreux relais. En France, nous n’avons rien de comparable. Il n’y a pas d’organisations aptes à se saisir de ce dossier.

Pourquoi n’avez-vous pas pratiquement pas donné la parole aux usagers dans votre livre ?

Depuis quarante ans, le débat est bloqué. Il y a d’un côté les usagers qui disent « laisser nous consommer tranquillement, c’est une liberté individuelle ». C’est d’ailleurs un argument absolument fondé, pourquoi n’aurait-on pas le droit de fumer un joint, quand on peut vider une bouteille de vodka ? En face, il y a ceux qui affirment que les drogues sont très mauvaises et c’est pour cela qu’elles sont interdites. Si on reste figé dans cette confrontation, on n’avance pas. J’ai voulu regarder la situation de façon pragmatique, en étant ni du côté des prohibitionnistes ni du côté des usagers. Et ainsi sortir de ce débat déjà présent dans de nombreux livres, et que je trouve stérile. Ce n’est pas de l’ostracisme à l’égard des usagers. On connaît ces arguments, c’est un ping-pong dont on ne sort pas. J’ai voulu prendre un autre angle, mais je reconnais que l’expertise des usagers manque dans mon livre.

Vous évoquez dans votre livre l’ONG Transform, qui propose quatre modèles pour sortir de la prohibition. Quelle est celui qui a votre préférence ?

Je ne prône pas un système en particulier. La dépénalisation de la consommation avec tolérance de l’autoproduction semble assez simple à mettre en place. Ce que font les Pays-Bas sur le cannabis est assez facile à reproduire, à condition de régler la question de la production. Sur l’héroïne, la distribution contrôlée comme en Suisse est aussi facile à transposer. Si on avance déjà sur ces deux aspects, on aura fait un grand pas vers une meilleure régulation. Après, je ne vois pas comment faire pour la cocaïne. Si quelqu’un a une idée, elle est la bienvenue. Il y a des gens qui veulent tout légaliser. L’autre jour, j’étais invité à présenter mon livre chez Frédéric Taddeï, je me suis fait presque engueuler parce que j’étais soi-disant pudibond et trop prudent. Pour lui, l’usage de drogues est un droit individuel, donc il faut tout légaliser.

C’est théoriquement défendable, mais n’est-ce pas aussi la porte ouverte aux phantasmes, comme le crack en supermarché ?

C’est bien pour cela qu’il faut être pragmatique. C’est mon angle. Essayons de voir ce qui est possible de faire, ce qui est déjà entrepris avec succès dans d’autres pays. Essayons les dispositifs qui peuvent s’adapter à la situation française, plutôt que de rester dans les limbes de discussions philosophiques.

En résumé, une synthèse pragmatique des dispositifs efficaces déjà en vigueur dans l’UE, et neposant pas de problème avec les conventions internationales, constituerait-elle une politiqueexpérimentale cohérente pour la France ?

Je l’espère. Ça serait en tout cas beaucoup mieux que le système actuel. En matière de santé publique, il est aberrant de ne pas avoir de salles de consommation. Pareil pour la distribution médicalisée d’héroïne. L’argument de la santé publique est aussi primordial que celui de la sécurité ou de la liberté individuelle. En fait, ce débat ne nécessite pas trop d’intelligence, il n’y a rien à inventer, il faut adapter ce qui existe déjà.

Dans votre livre, Anne Coppel revient sur l’importance du testing des produits, afin de rentrer en contact et de détecter les besoins en RDR des usagers qui se considèrent comme non problématiques. Sont-ils majoritaires ?

C’est très possible. Si on met une nouvelle politique en place, ce sont des gens comme vous, au contact avec les usagers, qui connaissent le mieux ces problématiques. Mais il faut aussi un point de vue judiciaire, policier, etc. On a vu dans les années 80 les ravages des épidémies de sida ou d’hépatite parmi les injecteurs et il faut tout faire pour que cela ne se reproduise plus. La santé publique est souvent l’élément numéro 1 à prendre en compte. Sur le cannabis, ce n’est pas l’élément primordial. Il faut donc discuter par drogue. On focalise sur le cannabis. C’est normal car c’est le plus grand groupe de population concernée. Après, on arrive sur des groupes moins importants. On doit d’abord essayer de régler le problème qui concerne le plus de gens et les principaux problèmes de santé publique.

L’épidémie de sida a été la seule occasion d’un semblant de débat national sur ce sujet. Et encore, il est resté focalisé sur la santé publique, sans aller au fond de la problématique de l’usage de drogue. Ne peut-on pas introduire la question sous l’angle d’un débat impossible ?

Oui, c’est bien cela. Mais pourquoi est-il impossible ? Cela questionne les usagers de drogues légales. L’usage de l’alcool et du tabac est du même ressort que les drogues illégales, la recherche du plaisir notamment. Si les usagers de drogues illégales se mettent à parler de leur vécu, les usagers de drogues légales vont se sentir concernés et peut-être remettre en cause leur propre comportement et leur raisonnement sur la dangerosité de toutes les drogues.

N’est-ce pas parce qu’elles sont légales que l’on a pu construire une sorte d’autocontrôle social sur le tabac et l’alcool, dont la tolérance d’usage s’est beaucoup réduite ?

Je pense en effet que l’on règle plus facilement les problèmes posés par un produit légal que par un produit illégal.

Mais si nous n’arrivons pas à faire passer ces messages, n’est-ce pas parce que le débat n’a pas eu lieu et non parce que nous l’avons mal présenté ?

Je voulais éviter de polariser car je constate que l’on n’avance pas avec la confrontation liberté individuelle/combat contre le mal. Et ce n’est pas pour nier l’importance de l’usager. Non seulement le débat n’a pas eu lieu, mais il a complètement régressé. La dernière fois que l’on a parlé des drogues, c’est avec la polémique sur les salles de consommation. Matignon dit que ce n’est ni utile ni souhaitable et que l’on ne doit pas aider les gens à consommer les drogues. Alors que depuis 25 ans il y a l’échange de seringues, et les produits de substitution depuis 15 ans : ça aide des gens. Si on suit la logique du Premier Ministre, il faudrait donc les interdire. C’est aberrant. Comment a-t-on pu régresser ainsi ? Pourquoi personne ne vient dire que cette position n’est pas correcte face à la réalité et à la politique déjà menée ?

Parce qu’il n’y a pas eu non plus de débat national sur la politique de réduction des risques ?

Comme il n’y a pas eu vraiment de débat, les hommes politiques sont mal informés. Il y a bien eu des émissions, des missions d’information et des rapports, mais cela ne les touche pas directement. Ils n’en ont pas débattu entre eux, ils ne se sentent pas vraiment concernés, et parfois ne connaissent même pas ces politiques. Les élus, qui sont pourtant les premiers concernés par l’évolution de la loi, ne sont pas au courant du fond du dossier. Et si on lance demain un grand débat, il risque de partir dans tous les sens comme pour l’identité nationale.

Je continue de penser que les deux thèmes sont connectés…

Sans doutes mais c’est compliqué d’argumenter sur ce rapprochement. Quelles sont les communautés stigmatisées ? Certes le non-débat profite plus aux partisans de la prohibition, mais il serait périlleux à mener. Il me semble préférable d’inverser la charge de la preuve, de demander à ses partisans pourquoi êtes-vous pour la prohibition ? Quel bilan pouvez-vous produire ? Leur bilan est nul, cela ne marche pas. Les produits circulent, les gens consomment, cela ne sert à rien d’interdire, car cela crée plus de problèmes. Cette politique ne marche pas et on la continue. C’est un des rares thèmes de la vie publique où nous sommes en échec depuis quarante ans. Pourtant nous poursuivons la même politique sans que cela ne pose de problème à personne, ou presque.

C’est exactement l’argumentaire des antiprohibitionnistes américains qui ont obtenu une plus grande audience en établissant le bilan de la prohibition.

C’est bien de là qu’il faut partir. C’est le postulat de base de mon livre : quel est le bilan de la prohibition ? Les gens qui y sont favorables sont bien embêtés pour trouver des éléments positifs. Leur grand argument est d’affirmer que cela serait pire sans la prohibition. C’est un peu limité pour vendre une politique aussi coûteuse. Et cela ne résiste pas à l’analyse comparative des politiques alternatives comme celle du Portugal, de la Tchéquie ou des Pays-Bas.

Propos recueillis par Laurent Appel et F.O.

* Etienne Apaire, ancien magistrat, est président de la MILDT, la Mission interministérielle de la lutte contre la drogue et la toxicomanie. Membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, Etienne Apaire préside aussi le Groupe Pompidou, organe du Conseil de l'Europe spécialisé sur la drogue et les toxicomanies. Il a notamment mené une mission à l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, basé à Lisbonne.

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