Le clou de Zanzibar passe en douce

 

 Le clou de girofle passe en contrebande. Rien ne pousse ce clou vers l'illégalité, si ce n'est un monopole d'État rapiat sur les tarifs officiels d'achat au producteur.

 

Un clou peut constituer une vraie source de tensions. En 2002, les autorités de Zanzibar ont accusé le Kenya voisin d'ingérence dans la contrebande de clou de girofle, exporté par l'île notamment via le port de Shimoni au sud du Kenya, pour être alors exporté comme produit "made in Kenya".

 La contrebande passe aussi directement à Monbasa au Kenya à une centaine de kilomètres par la mer, et à Tanga, Tanzanie, à moins de 70 km. La police kenyane est accusée par Zanzibar de protéger les embarcations des contrebandiers. Les Kenyans ont aussitôt nié toute implication. Des soupçons se portent aussi vers des représentants officiels de la Tanzanie et sa police, mouillés dans l'organisation et les profits de ce trafic. Un rapport rendu public par le parlement local zanzibari accuse des politiciens et des officiels du gouvernement d'êtres impliqué dans le trafic illégal.

 Quand on est petit paysan d'un confetti d'Afrique de l'Est, rien ne porte naturellement à des pratiques illégales pour écouler sa production. A Pemba, la deuxième île de l'archipel de Zanzibar, la contrebande s'est pourtant installée pour exporter les cargaisons de clous de girofle vers des trafiquants de la région, qui payent bien mieux que le monopole d'État.

 Sur l'île, le prix d'achat au producteur est fixé sans négociation par l'État. Par ailleurs, les cours internationaux ont atteint un sommet en 2008, autour de 5800 dollars la tonne, sans compter les coûts du fret, selon le Public Ledger de Londres, une publication qui enregistre les cours de plus de 700 opérateurs commerciaux internationaux. Mais cette hausse, les fermiers zanzibari n'en ont rien vu. Le marché de la girofle représente aujourd'hui un dixième des recettes intérieures de Zanzibar.

 Histoire : île était une fois le giroflier

 Le clou de girofle, ici, on en cultive depuis des générations. C'est une vieille histoire insulaire. D'abord importé des îles Moluques en Indonésie par des marins français, en contrebande déjà, vers  l'Isle de France (l'actuelle île Maurice) puis aux Seychelles et à la Réunion, aux Antilles, à Cayenne. Et à Zanzibar, où le clou de girofle s'adapte très bien au terroir de Pemba. Les premières plantations y remontent au XVIIIe. La culture et le commerce y prospèrent tout à fait légalement, au moins au regard des critères du temps.

 Aujourd'hui, on parlerait de traite d'être humains, puisque la main d'œuvre est composée d'esclaves. Basée sur cette exploitation, l'économie du clou de girofle fait la fortune des sultans d'Oman. De la moitié du XIXe au milieu du XXe, Zanzibar, plus précisément son île de Pemba, domine le marché mondial qu'elle fournit à 90%.

Mais ce quasi monopole mondial de Zanzibar sur le clou de girofle a fait son temps, l'Indonésie essentiellement, lui a désormais ravi sa place de leader mondial et Madagascar précède aussi la production zanzibarie. Les autorités ont voulu se rattraper sur un autre monopole, intérieur et local celui-là.

 Un monopole chasse l'autre

 A la fin des années 1950, la production de clou de girofle était estimée officiellement à 24 000 tonnes. Un demi siècle plus tard, elle a considérablement chuté. 10 000 t, pour la saison 1999-2000, selon les chiffres officiels, la plus copieuse récolte depuis quinze ans. Mais ce décompte du ministère de l'Agriculture est flou, notamment quant à la prise en compte des volumes qui transitent par la fraude. Le monopole d'État n'aurait acheté que la moitié de la récolte. Par des moyens détournés, le reste a quand même rejoint les marchés noirs étrangers de la région. En se détournant de la filière légale et du cours officiel pratiqué par le monopole d'État, la contrebande permet aux producteurs de tripler leurs revenus.

Dans les années 2000, quelques dizaines d'arrestations et des saisies de sacs de clous de girofle ont bien été effectués par les autorités. Une surveillance des bateaux de pêche et embarcations diverses a aussi été annoncée, la chronique locale retenant alors que la mesure a eu un effet immédiat,  bloquant dans les ports de Wete et Mkoani un demi millier de propriétaires de petits bateaux, boutres ou autres.

Trois fois le cours officiel

Décrivant la situation en 2005, le géographe François Bart précise : "La girofle de contrebande, dont les volumes dépassent largement ceux de la filière officielle, est centralisée à Zanzibar par des "grossistes"qui l'acheminent ensuite par boutres vers des rivages kenyans" (1) où la girofle est revendue à plus de 6000 ou 7000 shillings tanzaniens le kilo, soit plus de trois fois le cours du monopole d'État.

Proclamée le 10 décembre 1963 par une révolte populaire chassant le sultan et dirigée vers les grands propriétaires, surtout de souche arabe, l’indépendance de Zanzibar ne dure qu'un mois. Les troupes britanniques rétablissent fermement l’ordre. L'ancien sultanat de Zanzibar intègre le Tanganyka en avril 1964, fondu comme région semi autonome au sein de la République unie de Tanzanie. Zanzibar a donc un président élu au suffrage universel, est dotée d'un parlement propre, et d'une constitution distincte de la Tanzanie. Son gouvernement et son administration sont autonomes, le président de Zanzibar étant, de droit, l'un des vice-présidents de la Tanzanie.

La contrebande, "protestation silencieuse"

C'est de cette époque que date l'imposition d'une filière girofle unique sous contrôle d'État zanzibari. "Les produits tirés de la girofle assurent le financement de l'État mais les paysanneries sont dépossédées  du profit de leur travail, à cause des faibles revenus qu'elles touchent" écrivent l'ethnologue Colette Lecour Grandmaison et l'historienne Ariel Crozon (2).

Les représentants du parti d'opposition zanzibari, le Civic United Front (CUF), majoritairement originaires de l'île de Pemba qui produit l'essentiel des récoltes, réclament la fin du monopole et l'ouverture à la concurrence pour assainir le marché, le relèvement des prix à l'achat aux producteurs, avec un objectif affirmé : mettre fin aux pratiques illégales. Dans leurs déclaration publiques au parlement, ils considèrent la contrebande comme une "protestation silencieuse" contre le système monopolistique.

En finir avec le monopole? En 2003, le bureau de recherche économique de l'Université de Dar Es Salaam a été missionné par les autorités locales pour faire une étude visant à préconiser une stratégie de passage à un système ouvert à la concurrence. Mais on attend toujours le passage à l'acte. En 2007, le gouvernement de Zanzibar annonce de nouvelles études visant à privatiser le marché. Mais pratiquement, rien n'a changé.

Hausse des tarifs légaux

 Depuis 1964, la Zanzibar State Trading Corporation (ZSTC) dispose d'un monopole d'état pour l'achat aux fermiers. En 2000, les autorités de Zanzibar ont tenté de couper l'herbe sous le pied des contrebandiers en relevant les prix d'achat aux producteurs, pour tenter de les éloigner du marché noir. La firme d'état a doublé les tarifs, achetant les clous de girole de meilleur qualité l'équivalent d'1,25 dollar le kilo, pour un cours international fluctuant autour de 5 dollars à l'époque. Pas suffisant pour avoir un réel impact de moralisation des circuits commerciaux, les contrebandiers offrant jusqu'à 3 dollars de kilo.

 Les trafiquants se montrant plus compréhensifs, plus souples pour les producteurs. sont donc nettement plus attractifs à leurs yeux. Alors que le monopole de ZSTC n'achète que des têtes sèches, le business qui bénéficie de la contrebande, à Tanga en Tanzanie et à Mombassa au Kenya, achète aussi des produits frais.

 Soutien populaire

La contrebande permet aux producteurs de tripler leurs revenus. A Zanzibar, cette contrebande est sur le papier passible de la peine de mort par pendaison, mais aucune sentence n'a jamais été prononcée depuis son introduction légale par Sheikh Abeid Amani Karume, le premier président de l'archipel, de 1964 à 1972. Au début de son mandat, une réforme agraire importante vise à la création d'une petite paysannerie.

Cette fraude bénéficie d'un fort soutien populaire, une bonne partie des paysans et de leurs familles, mais aussi des porteurs et des passeurs, étant redevable à cette économie parallèle. Petit rappel du contexte : "En 2005, près de la moitié de la population vit avec un demi dollar par jour et n'a pas accès à l'eau potable"*.

La majorité de la population qui se trouve souvent impliquée à petit niveau dans l'acheminement des clous de girofle, des plantations aux ports de sortie, s'étonne que l'on ait pu déclarer illégal ce commerce. A ce qu'on sait, le clou de girofle n'a jamais été classé comme narcotique ou substance dangereuse... Pas facile de convaincre quand on parle de moraliser une filière de commercialisation qui fait ce qu'elle peut pour offrir un petit revenu aux producteurs.

N.L.C.

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L'autre Zanzibar, géographie d'une contre-insularité, collectif, sous la direction de Nathalie Bernardie-Tahir, éditions Karthala, 2008

** Zanzibar aujourd'hui, Colette Lecour Grandmaison, Ariel Crozon, éditions Karthala, 1998,

Autres sources : Reuters, BBC news

Les débouchés du clou En Afrique de l'Ouest, les Yorubas font infuser des clous de girofle dans de l'eau pour soigner les malaises gastriques, les vomissements, la diarrhée. Traditionnellement, le clou de girofle est une épice qui entre dans la préparation d'alcools épicés mais sert surtout dans des préparations culinaires, gâteaux, pickles, plats préparés. Sur l'île de Pemba, au nord de celle de Zanzibar, une distillerie d'État le transforme en huile pour ces utilisations culinaires. Mais le clou de girofle est aussi traité par l'industrie pharmaceutique et cosmétique, pour ses fonctions naturelles anesthésiantes, antiseptiques. Le clou de girofle permet de traiter les rages de dents, mais aussi maux de tête et troubles digestifs, et même le choléra, l'asthme, les crampes musculaires, le mal d'oreille. On s'en sert aussi en parfumerie. Autre marché d'importance, la cigarette au clou de girofle, le fameux "kretek" qu'adorent les Indonésiens.

 

Posted in Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Informations / n°1, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités and tagged , , , , .

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