“LE CÔTÉ JUSTE DE LA MAUVAISE VIE”

LES MALFRATS DANS LES FAVELAS DE RIO DE JANEIRO, ENTRE FICTION ET REALITE

Par Maria da Conceiçao Coelho Ferreira [1] 

Pour comprendre ce qu’est la favela aujourd’hui et l’image des malfrats qui l’habitent, il faut d’abord se pencher sur la façon dont cet espace s’est constitué, ses origines, l’origine de ces anti-héros dans la littérature du pays, et même celle de la nation.

Favela

origine du mot, glissement de sens

jusquà la connotation du vocable aujourdhui

Tout a commencé un beau jour de l’année 1870, lorsque la Guerre du Paraguay touchait à sa fin. Les soldats qui luttaient au nom de la nation, blancs ou « esclaves de la nation » – des esclaves qui acquéraient leur liberté grâce à leur participation à cette guerre – décidèrent d’aller à Rio de Janeiro réclamer leurs soldes impayées. Ils prirent d’assaut un morne, situé stratégiquement au dessus du Ministère de la Guerre, dont le nom coïncidait étrangement avec leur dessein, Morro da Providência.

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Une autre coïncidence va lier à jamais le sort de ceux que nous appellerons « favelados » à celui des soldats de la Guerre de Canudos, qui s’est terminée en 1897 par l’anéantissement de toute une population. C’était une insurrection de caractère hybride, avec un objectif : en finir avec la famine du peuple du Nordeste, dont la faute revenait à la République naissante, comparée au diable.

Le lieu saint que les révoltés ont choisi pour foyer était le Morro da Favella, situé à l’intérieur de l’État de Bahia. Favella désignait alors un arbuste très résistant aux hautes températures, dont le toucher était très douloureux, plante typique de la caatinga. Euclides da Cunha, dans son ouvrage très emblématique de la société de l’époque, établit le parallèle suivant :

« As favelas, anônimas ainda na ciência — ignoradas dos sábios, conhecidas demais pelos tabaréus — talvez um futuro gênero cauterium das leguminosas, têm, nas folhas de células alongadas em vilosidades, notáveis aprestos de condensação, absorção e defesa. Por um lado, a sua epiderme ao resfriar-se, à noite, muito abaixo da temperatura do ar, provoca, a despeito da secura deste, breves precipitações de orvalho; por outro, a mão, que a toca, toca uma chapa incandescente de ardência inaturável. Ora, quando ao revés das anteriores as espécies não se mostram tão bem armadas para a reação vitoriosa, observam-se dispositivos porventura mais interessantes: unem-se, intimamente abraçadas, transmudando-se em plantas sociais. »

Les favelas, encore anonymes dans les registres scientifiques – ignorées des savants, trop connues des rustres – peut-être un futur genre cauterium des légumineuses, ont dans leurs feuilles aux stomates allongés en villosités de remarquables outils de condensation, d’absorption et de défense. Si leur épiderme se refroidit la nuit bien au dessous de la température de l’air, et provoque, malgré la sécheresse de ce dernier, de brèves précipitations de rosée, la main qui les saisirait se heurterait pourtant à une plaque incandescente d’une chaleur intolérable. Parfois, quand certaines espèces ne se montrent pas aussi bien armées que les précédentes pour réagir victorieusement, on observe des dispositifs peut-être encore plus intéressants : les espèces s’unissent, s’enlacent étroitement et se transfigurent en plantes sociales.[2]

Véritable épopée, le livre d’Euclides da Cunha a enflammé l’imagination de l’élite brésilienne de l’époque avec son style vertigineux et plein de grandeur, faisant de ces pauvres bougres des demi-dieux, des hommes qui ont tout donné pour une cause, qui sont allés jusqu’au bout pour défendre leur dignité.

Ce récit, qui mélange histoire et fiction, retrace le destin d’un pays divisé, en montre les cicatrices, expose la société brésilienne dont le pouvoir politique et économique se concentrait sur les oligarchies du littoral, par la plupart localisées alors à Rio de Janeiro. En même temps, dans le reste du pays et surtout dans le Nordeste brésilien, des hommes et des femmes abandonnés, rendus à leur sort survivaient grâce au bon vouloir des propriétaires terriens – les colonels – et des petits chefs locaux.

Le mythe d’origine de la favela

se fait alors par un mélange assez curieux et improbable : des soldats d’une guerre à partir de laquelle le Brésil impose son hégémonie aux pays limitrophes, et une milice d’un autre ordre, cette fois-ci engagée dans une lutte à mort – c’est le cas de le dire – contre le pouvoir constitué depuis peu dans le pays. Ni les soldats de la Guerre du Paraguay ni ceux de Canudos ne pouvaient imaginer qu’ils seraient indirectement attachés, par les caprices du sort, à un no man’s land au beau milieu de la capitale fédérale, ni que ce lieu allait se reproduire de manière aussi persistante que la plante qui leur a prêté son nom[3].

Si les deux événements de poids dans l’histoire du pays ont servi de base à cette réalité pour le moins embarrassante, son germe pousse en plein centre-ville : Les cortiços (taudis). Ces agglomérats reflètent le problème social et urbanistique de Rio de Janeiro à la fin du XIXe siècle, avec la poussée désordonnée d’habitations collectives lors de la transition du régime impérial au régime républicain. Les cortiços de la capitale au XIXe siècle étaient considérés comme le lieu de la pauvreté par excellence, là où résidaient les travailleurs, mais aussi les vauriens et les voyous (malandros).

Véritable « enfer social », ces ruches étaient le symbole du vagabondage et du crime, également propice aux épidémies, une menace à l’ordre moral et social. En effet, c’est dans un contexte républicain que les formations des cortiços ont eu lieu avec la finalité d’installer la grande masse d’individus à la recherche des principaux centres industriels pour la main d’œuvre. La ville subit alors la pression de la croissance démographique, avec un manque de logements décents et bon marché et le besoin de s’approcher du lieu de travail compte tenu de l’insuffisance et du coût élevé des transports.

Cela provoque un confinement des travailleurs dans des habitations collectives, des taudis se multiplient dans des rues insalubres, sans pavé, la situation socio-économique précaire des travailleurs les obligeant à vivre en complète promiscuité, dans des hôtels connus sous le nom de cortiços[4].

Aluísio de Azevedo

raconte cette réalité avec force réalisme et une bonne dose de cruauté, dénonçant déjà l’exploitation de l’homme par l’homme :

Daí a pouco, em volta das bicas era um zunzum crescente; uma aglomeração tumultuosa de machos e fêmeas. Uns, após os outros, lavavam a cara, incomodamente, debaixo do fio de água que escorria da altura de uns cinco palmos. O chão inundava-se. As mulheres precisavam já prender as saias entre as coxas para não as molhar; via-se-lhes a tostada nudez dos braços e do pescoço, que elas despiam, suspendendo o cabelo todo para o alto do casco; os homens, esses não se preocupavam em não molhar o pelo, ao contrário metiam a cabeça bem debaixo da água e esfregavam com força as ventas e as barbas, fossando e fungando contras as palmas da mão

Peu après, autour des fontaines, c’était un brouhaha en crescendo : une agglomération tumultueuse de mâles et femelles. Les uns après les autres se lavaient le visage, inconfortablement, sous un mince filet d’eau qui ruisselait d’une hauteur de cinq pieds. Le sol s’inondait. Les femmes avaient besoin de retenir leurs jupes entre les cuisses pour ne pas les mouiller ; on apercevait la nudité bronzée des bras et du cou, qu’elles mettaient à nu, en accrochant les cheveux en haut de la tête ; les hommes, quant à eux, ne se souciaient pas de ne pas mouiller, bien au contraire, ils mettaient la tête droit sous l’eau et frottaient avec force le flair et les barbes, fouillant et reniflant contre les paumes de la main. [5].

C’est par ailleurs en alléguant le principe de précaution contre les maladies que le discours hygiéniste a réussi à en finir avec ces agglomérats. La belle ville de Rio connaîtra depuis le début du XXe siècle une campagne d’assainissement qui finit par raser les cortiços, situés en plein centre-ville et qui abritaient tous ceux qui ne pouvaient pas se permettre de payer un loyer en dehors de ces enceintes.

Analysée par Antonio Candido comme une allégorie des problèmes sociaux que le Brésil présente lors du passage du régime monarchique à la République, cette œuvre révèle quelques-unes des conséquences du changement de régime politique au Brésil. La vision que le roman donne est déjà le portrait de la réalité telle qu’elle se présente, à savoir l’aspect sordide et vicieux de la vie collective lors du développement urbain de Rio de Janeiro à l’époque de l’avènement de la République (1872-1890).

En est responsable une croissance démographique non négligeable due à l’abolition de l’esclavage et à l’arrivée d’immigrants portugais au Brésil, bouillon engrossé par le contingent de sous employés et sans emplois provenus de l’exode vers les villes :

En effet, il n’était pas encore arrivé que, dévoré par les nécessités et les privations, il se mettait à casser des pierres dans une carrière contre un misérable salaire. Son existence restait dure et précaire ; la femme lavait et amidonnait du linge, mais avec une petite clientèle qui payait mal le service rendu. Ce que les deux faisaient arrivait juste à ne pas les laisser mourir de faim et à payer la chambre d’hôtel[6].

Après une dure campagne contre les cortiços, de nouveaux espaces de pauvreté ont vu le jour, à commencer par cette colline où des soldats venus d’une guerre sans merci et en proie à la misère se sont installés en attendant d’être récompensés pour leur travail. Cet espace au cœur de la ville, alors appelé Morro da Providência, a accueilli cette population précaire, à laquelle en très peu de temps d’autres habitants en situation de difficulté se sont ajoutés.

Il est bon de rappeler la crise du logement à Rio qui a duré de 1890 jusqu’en 1906, avec une population en hausse (pour des raisons que nous pouvons imaginer aisément). A la fin du XIXe siècle, à Rio de Janeiro, un membre de la commission d’hygiène signalait le développement inquiétant des baraquements dans une zone déjà occupée. La presse dénonce de son côté le développement d’un quartier construit sans permis des autorités municipales et sur des terrains appartenant à l’État, avec un total de 150 baraques et près de 600 habitants.

Cette population n’était pas toujours originaire des zones rurales, il s’agissait plutôt des immigrés portugais, espagnols et italiens. C’est ainsi que le Morro da Favella a vu le jour. Cette butte donne son nom à tout un ensemble de baraques s’agglomérant sans tracés de rues, sans accès aux services publics et sur des terrains publics ou privés envahis. Ces ensembles se disséminent peu à peu dans le centre et les zones sud et nord de la ville de Rio[7].

Le glissement de sens du mot favela

est très instructif pour comprendre la réalité de bidonvilles et de ses habitants dans le contexte actuel. Désignant une plante de la caatinga de Bahia, comme nous l’avons dit plus tôt, par analogie le mot vient à désigner un « ensemble de huttes ou de baraques construites sur des mornes et dépourvues de conditions d’hygiène. »[8]

Appelé aussi tiritica, plante urticante contre laquelle les fous de Dieu qui suivaient Antonio Conselheiro devaient se battre pour fuir l’armée, cet arbuste châtiait davantage les soldats défenseurs de la République naissante, hommes urbains qui n’étaient pas préparés à l’inhospitalité de la flore du sertão.

La favela va gagner un caractère universel, étendant ses griffes à toute zone agglomérée présentant des caractéristiques similaires, comme le souligne Lícia Valladares. En tant que phénomène urbain, la favela continuera de déranger et de nourrir l’imaginaire social et les recherches scientifiques, comme nous le verrons par la suite.

Une réalité périphérique encastrée dans la ville

les favelas, corps étrangers au paysage,

à contre-courant de lordre social et urbain de la ville

Le Morro da Favela entre dans l’Histoire. En 1900 le Jornal do Brasil proclame que « c’est un lieu infesté de vagabonds et de criminels qui portent le trouble dans les familles. » Un commissaire de police signale dans son rapport :

« Bien qu’il n’y ait pas de familles dans le lieu ici désigné, il y est impossible de faire la police car cet endroit, qui attire les déserteurs, les voleurs et les soldats de l’armée, n’a même pas de rues, les baraques sont faites en bois avec des toits de zinc. Pas un seul réverbère à gaz sur toute la colline. »

La favela prend définitivement la première place dans les débats sur l’avenir de la ville de Rio et du Brésil et dans les mesures d’intervention publique. Elle devient la cible du discours de ces médecins qui condamnent les logements malsains, et c’est sur elle que l’on transfère la vision des couches pauvres considérées comme responsables de leur destin et des maux de la ville.

Le débat sur la pauvreté et l’habitat populaire,

qui agitait depuis le XIXe siècle les élites cariocas et nationales, va faire émerger une pensée spécifique sur la favela de Rio. Entourée d’une aura ambiguë d’exotisme et de fascination, la favela est créée d’abord par le verbe et le discours des littérateurs et des médias, qui jouent un rôle important dans la prolifération de cette image. Par la suite le verbe ne sera plus suffisant pour prendre en compte cette réalité.

Lícia Valladares analyse avec pertinence l’association favela = Morro da Providência, dans le sens où cet arbuste – la favela – se trouve dans des lieux dont la position stratégique est un atout, car elle prédispose à la résistance contre le dictats du pouvoir institué. C’est cette même situation géographique privilégiée qui cache la réalité qui caractérise le lieu et excite tellement l’imagination de celui qui la regarde d’en bas sans pouvoir y pénétrer.

Cela doit servir de paradigme aux différentes perceptions des favelas par les médias et les écrivains de tous bords et qui a suscité une vaste littérature sur ce monde encore peu connu de la société environnante que l’on appelle « l’asphalte ». Il faut remarquer la richesse sémantique du vocable, qui, au départ, désigne une plante puis, par analogie, en vient à désigner une réalité donnée, spécifique, pour ensuite s’étendre à toute réalité ayant des caractéristiques semblables à celle d’origine, comme c’est le cas des favelas à Rio et la dissémination de la pauvreté ailleurs dans le pays.

Entre le 13 et le 15 mai 1960, le journal O Estado de São Paulo a publié un article sur le problème de la violence dans les morros de Rio de Janeiro, intitulée « Des aspects humains de la favela carioca ». C’était juste au moment où Rio vivait ses derniers moments en tant que district fédéral[9]. Cette étude, commandée à un organisme de recherche local – la SAGMACS, Société d’Analyses Graphiques et Mécanographiques Appliquées aux Complexes Sociaux – a connu un franc succès, dont on a loué la qualité d’étude, la clarté du style, la pertinence du traitement des aspects socio-économiques de ces agglomérations.

On parle des villes rêvées, des villes abandonnées, des villes divisées ou partagées,

les favelas peuvent être vues comme des villes périphériques ancrées au centre du système, des villes « désinventées » qui ne s’inventent pas, des villes rebuts. Avec la prolifération exponentielle de ces réalités périphériques disséminées dans toute la ville de Rio de Janeiro, avec une prédominance dans les zones nord et ouest de la capitale fluminense, il fallait penser aux caractéristiques communes qui définiraient les favelas en les reliant entre elles.

Une étude établit alors des critères pris en compte pour caractériser ces ensembles agglomérés, à savoir :

- taille minimale ; regroupements de logements en immeubles ou maisons formés d’unités généralement supérieures à 50 logements ;

- type d’habitat : prédominance dans l’agglomérat de baraques (casebres ou barracões) d’aspect rustique, typique, construites principalement avec de la tôle, des plaques de zinc, des planches ou des matériaux du même style ;

- conditions juridiques de l’occupation : constructions sans permis et sans contrôle sur des terrains appartenant à autrui ou à des personnes inconnues ;

- équipements publics : absence totale ou partielle de réseaux d’assainissement, d’électricité, de téléphone, de canalisations d’eau ;

- urbanisation : zone non urbanisée, sans tracé de rues, sans numéro, sans plaques de noms de rues[10].

Malgré ces critères, les favelas qui suscitent le plus d’intérêt sont celles située sur les buttes et cela pour des raisons diverses. Le fait de ne pas pouvoir se confronter à ces réalités pour le moins improbables mais néanmoins réelles dans le périmètre urbain de Rio entraîne le fait que journalistes, écrivains, touristes étrangers et tous ceux que ces réalités interpellent donnent libre cours à leur imagination et créent ces mondes selon leurs propres codes.

Fiction et réalité se mélangent

dans la transcription de la guerre livrée entre trafiquants pour le contrôle du commerce de la drogue et des points de vente dans et en dehors des favelas. Ajouté à cela, le trafic d’armes connaît un essor important et permet à cette communauté de se mettre à l’abri de l’institution légale, au dessus du bien et du mal. L’accès facile à des armes à feu par les jeunes gens culmine avec la hausse de la violence, encore plus marquée chez ces derniers par la banalisation de leur utilisation.

Il est vrai que la favela n’est pas peuplée que de malfrats. Cette communauté est certes dominée par le commerce de la drogue, d’autant plus que, oubliée des pouvoirs institutionnalisés, elle trouve dans les chefs du trafic ses plus grands alliés, et cela malgré tous les problèmes que ce commerce engendre pour l’ensemble de la population. Les agissements de la police dans les morros montrent bien que, contrairement à ce que l’on pouvait croire, ce sont eux « les méchants » de l’histoire, qui rendent la vie des habitants encore plus difficile, leur faisant subir tous types d’humiliations et de discriminations du seul fait d’y habiter.

Mais sur « l’asphalte » on préfère l’autre côté du miroir, miroir grandissant et déformant la réalité à une fin précise. Le film La cité de Dieu de Paulo Lins, qui a suscité un vif intérêt lors de sa sortie au cinéma en 2002, montre bien cette pratique qu’ont les médias de privilégier certains aspects d’une réalité donnée plus que d’autres, moins vendeurs, néanmoins plus ancrés dans la réalité.

Le culte de l’excès, de la violence à outrance, monde où même des enfants tuent sans avoir aucun respect de la vie d’autrui répond à la demande d’un monde sans paramètres éthiques et sans limites, victime d’un asservissement si longtemps perpétré qu’il se considère encore aujourd’hui légitime et finit par légitimer la barbarie dans le monde civilisé.

Le rôle de la police

soutient cette idée selon laquelle le lieu conditionne l’individu. Un favelado ne peut être qu’un marginal. L’association favelado = violence, criminalité est plus ancienne, soutenue par la non adéquation de ses codes de comportement et de ses normes vis-à-vis de ceux de la société dominante. Des études sur cette réalité montrent qu’il existe des dogmes de la spécificité et de la pauvreté qui se conjuguent dans une vision criminalisée : les pauvres n’auraient d’autre avenir que la délinquance, facilitée par la culture spécifique d’une culture à part.

Apparaît alors la série La cité des hommes pour contrecarrer la violence spectaculairement atroce des malfrats, en montrant la vie ordinaire de deux garçons d’une favela face à la violence quotidienne, au trafic, au manque d’argent et à toutes les difficultés présentes dans ce cocktail explosif. La difficulté pour eux de trouver leur place montre la saturation à laquelle la société post moderne est arrivée, ne pouvant pas accueillir dans son giron toute le monde, mais juste ceux qui ont réussi. Slavoj Zizek analyse la situation des favelas dans les grands centres urbains des pays périphériques, leur « explosion constituant peut-être le fait géopolitique le plus crucial de notre temps »[11].

La crainte de la police plus que des bandits montre une police peu active, mal formée et facilement corrompue, dont la répression touche aussi bien la population active que les trafiquants, renforçant ainsi le pouvoir de ces derniers, vers lesquels se tourne la population pour se protéger des exactions du pouvoir institué. L’action de celui-ci est la métaphore du non investissement de l’appareil d’État, dont l’absence dans ces communautés laisse la place libre aux trafiquants.

La charge sémantique du mot favela

renverrait alors au non lieu, à la non reconnaissance, à la non insertion. L’espace qu’il désigne renierait la ville, signifiant la négation même de l’idée de ville. Si le mot « marginal » est un mot récent, le phénomène qu’il recouvre est certainement vieux comme le monde. Même si la perception du mot et les catégories auxquelles il fait référence ont changé, la marginalité est toujours relative et pour cela elle renvoie à des réalités et à des contenus très variables.

Le degré de tolérance de la société varie selon les époques, les lieux, les types de marginalité. Et en dépit d’être un produit de la société, il représente l’autre côté du miroir, avec une image inversée, un négatif de cette image. C’est pourquoi le marginal suscite autant d’intérêt. Cependant, il ne faut pas confondre marginal et malfrat.

Le marginal habitant des favelas l’est par sa situation géographique même, étant d’emblée associé à un type d’individu : appartenant à une classe sociale défavorisée, pauvre, métissée peut-être, en proie à des souffrances nouvelles, modernes, dans l’air du temps, comme les caractérise Sygmunt Bauman dans Vies perdues, la modernité et ses exclus : « le chômage, la dépression, un sentiment de blessure ouverte, se sentant froissé, perturbé – une question d’estime de soi et de définition de soi qui trahit un malaise social »[12] ; la question de l’exclusion de la vie de l’asphalte.

Cette réalité représenterait l’ordre institué, le régime de la limite, de la finitude, alors que la réalité de la favela serait liée au chaos, qui présage d’un infini de possibilités mais aussi d’une absence de limites d’inclusion. La caractérisation de déchet selon Bauman (déchet humain, ici, pour ce qui nous intéresse dans cette étude) sert à expliquer la diabolisation ou « l’éxotisation » des habitants des favelas ainsi que de cet agglomérat : il est divin et satanique, il aide à l’accouchement de toute création et est sublime ; c’est un mélange unique d’attraction et de répulsion suscitant également celui de peur mêlée à du respect.

L’absence de loi – mais pas de normes ! – telle que la comprend « la ville d’en bas » met la favela dans un état de suspension, hors de toute loi, en la refusant tacitement. En s’exemptant des mailles du pouvoir institutionnel, la favela s’exclut du jeu politique, crée ses propres lois en se mettant hors limites, ce qui culmine avec son exclusion du monde normalisé. Exclue, cette réalité doit être recyclée car laissée de côté au cours de la production moderne des royaumes souverains, ordonnés, comme le souligne Bauman.

Ses habitants deviennent par la suite des rebuts humains, la vie perdant toute sa valeur.

La favela et ses habitants

la figure du malfrat, un anti-héros construit de toutes pièces,

au sens propre et au figuré

 La figure des favelados est d’autant plus intéressante qu’elle montre un personnage hors norme, si possible hors la loi, un criminel. Le malfrat venu de la périphérie du système est encore plus expressif dans le sens où il est doublement à côté (marginal) : il appartient au territoire des marges du système, et en outre il se met encore plus à la périphérie avec son comportement excessif, violent, cruel.

Encore une fois, La cité de Dieu excellera dans la représentation de cette hypermimesis dont parle Alfredo Bosi, ou de réalisme féroce selon Antonio Candido, qui correspond à l’ère de la violence urbaine à tous les niveaux du comportement, dérapant vers une criminalité effrénée, une rupture du rythme de la vie, une marginalité économique et sociale sans possibilité de rémission, tout cela troublant la conscience du spectateur ou du lecteur et créant chez lui de nouvelles nécessités, dans un rythme accéléré.

Toute cette violence condensée

m’a donné envie de prendre appui sur un autre point de vue, ancré cette fois-ci non pas dans la fiction pure et simple, mais cherchant à démêler les fils d’une histoire ambiguë et schizophrène. Pour cela j’ai choisi de me baser sur l’ouvrage publié par Caco Barcellos sur le chef de la favela Dona Marta, dont le titre est à lui seul très suggestif : Abusado, mot à double sens, qui veut dire celui qui profite, profiteur, sans gêne, qui agit de manière grossière, aussi bien que celui dont on profite, qui est victime d’abus.

Ce livre-reportage retrace au long de 560 pages la trajectoire de l’un des plus importants trafiquants de drogues des favelas cariocas, Marcinho VP, sous le pseudo de Juliano VP. Le reportage est écrit sous forme de roman et commence avec un jeune garçon qui deviendra par la suite le chef de la favela du Morro Dona Marta, située dans la zone sud de Rio. Il appartient à la 3e génération du Comando Vermelho, l’une des factions qui se disputent le contrôle du marché de cocaïne dans la ville.

A la recherche d’une communauté qui lui permettrait d’étudier ce gang, le journaliste suit pendant cinq ans le chef de Dona Marta et retrace avec rigueur le quotidien des habitants de cette favela, la plus dense de celles de Rio, avec l’un des plus importants contingents humains par mètre carré du pays. Rien ne lui échappe : les fêtes, les amitiés, mais aussi les disputes, les trahisons, les coups de feu, les morts, réalité banale dans cette structure. Il montre avec perspicacité les conditions d’existence de centaines d’enfants et d’adolescents qui survivent chaque jour à une réalité hostile.

Par souci de justesse et de vérité, l’auteur fait usage du langage des habitants des favelas, transportant le lecteur avec lui par les venelles et les labyrinthes du lieu. Il nous livre les faits et nous met face à la décision et à la responsabilité de chercher par nous-mêmes la réponse aux questions que le récit suscite.

Selon Michel Foucault la question n’est pas de savoir si un discours est vrai ou pas,

mais de comprendre comment se forment et se construisent les effets de vérité par la réflexion à propos de la généalogie et des formes de pouvoir. Or, en s’appuyant sur ce postulat, le récit de Caco Barcellos présente les malfrats avant tout comme des gens comme nous qui, à un moment de leur trajectoire, et à cause de conjonctions qui nous échappent, subissent une déviation et se perdent dans le labyrinthe de la contre norme.

Le protagoniste Juliano VP en est l’exemple le plus significatif. Déjà protagoniste d’un documentaire en 1995, Notícias de uma guerra particular, Márcio Amaro de Oliveira – de son vrai nom – apparaît comme un jeune homme timide, peu sûr de lui, qui rêve de devenir dessinateur un jour, si jamais « l’asphalte » lui permettait de s’intégrer à la vie « normale ». Sans le profil d’un vrai dur, un chef de gang qui pour asseoir son pouvoir a besoin de faire preuve de cruauté envers ceux qui défient l’autorité, Juliano montre plutôt une personnalité affable, malgré un certain déséquilibre dans la manifestation de ses peurs ou des accès de rage sans motif apparent.

Cette personnalité quelque peu fragile et incertaine suscite de prime abord chez le lecteur un sentiment de sympathie, l’empathie pouvant brouiller le jugement de valeur des moins avertis. Malgré ce caractère aux antipodes de ce que l’on attend d’un trafiquant chef d’une favela, Juliano fait preuve d’un courage et d’une force incroyables lorsqu’il est pris par la police, supportant stoïquement les sévices des policiers et les abus du système sans pour autant dénoncer ses camarades.

La fidélité au gang dont il fait partie – le Commando Rouge – est un point d’honneur. Preuves des mœurs douces de Juliano et de sa fidélité en amitié, la dégradation de son état psychique et physique lorsqu’il apprend la folie de Du, son meilleur ami, suite à « une correction » qu’il a accepté de recevoir. La cohorte des personnages de la favela Dona Marta donnerait motif à une analyse profonde et riche, offrant un panel de types qui composent cette population hétérogène.

Du était accro à la cocaïne. C’était sa façon de s’évader d’une réalité dure, d’un monde sans futur, d’un chemin sans issu ; signe de faiblesse de son caractère. Il ne peut prétendre sortir de cet univers, car celui-ci l’avale, le contraint à rester. Juliano est aussi atteint d’un mal comparable à la schizophrénie. Il a des accès de dépression, s’isole du monde, subit des crises délirantes, souffre de manie de persécution. Suite à la folie de Du, une crise l’assomme, c’est dans la nourriture qu’il noie son chagrin, qui comble tous les manques, qui referme toutes ses plaies et cicatrise les blessures.

Le chef de Dona Marta aime dire qu’il est né du bon côté de la mauvaise vie.

Cette affirmation s’explique par la relation qu’entretient l’individu avec l’époque dans laquelle il vit. La formation idéologique capitaliste se pratique par la projection dans le discours des concepts de mondialisation, de terrorisme, de délinquance, des discours légitimés pour occuper une place centrale dans la société. Ces conceptions de marginalisation et d’humiliation dont sont victimes les jeunes gens des favelas restent incomprises et mal perçues par eux.

La phrase « je suis du bon côté de la mauvaise vie » devenu une sorte de mantra pour Juliano et ses comparses expose de manière succincte ce à quoi ces jeunes gens croient et ce qu’ils vivent : une société comme la brésilienne, qui se fonde sur l’inégalité et sur l’exclusion, ne pourra jamais les promouvoir ou valoriser ce qu’ils sont, ni ne donnera suite à leurs désirs. Le centre semble concevoir la marginalité comme altérité, ce qui présuppose une invalidation de toute tentative d’insertion des populations marginales dans la société.

Conscients de cette impossibilité de changement de statut, des jeunes gens comme Juliano VP, comme Du, vont chercher une manière d’atteindre leurs aspirations profondes dans les moyens à leur portée. D’où la déviance du sujet dans la société, qui choisit son camp selon ses propres paradigmes du bien et du mal, selon ses propres moyens. De la qualité de marginal à celle de malfrat, il n’y a qu’un pas.

En revanche, le rôle des policiers affectés aux favelas peut vite basculer de l’autre côté de la norme – la contre norme. Des esprits mal formés et mal payés, en proie à une croyance religieuse douteuse doublée d’une idéologie du pouvoir totalitaire qui peut les transformer en justiciers, prônent les valeurs de la famille et des bonnes mœurs. Ces croyances les font commettre les pires atrocités sous couvert de pratiquer la justice de leurs propres mains, étant donné que le système est faillible et ne remplit pas son rôle moralisateur. On assiste de ce fait à un inversement des valeurs, celui qui devait veiller à l’intégrité des individus utilisant ses pouvoirs pour l’anéantissement de ceux qu’ils considèrent par principe comme des rebuts de l’humanité.

Le chef de gang Juliano était aux antipodes du dangereux trafiquant des favelas cariocas.

Il était blanc, se servait de son portable et des chats sur internet pour contrôler le trafic à Dona Marta, savait jouer d’un instrument de musique, avait plus d’instruction que la moyenne. S’il s’est laissé porter par la violence et les excès que le pouvoir de son « rang » lui conférait – comme tant d’autres dans les mêmes conditions – c’était faute de perspective en dehors des limites de son territoire, des limites quasi infranchissables pour un garçon des favelas.

Car la favela stigmatise, marque au fer et au feu ses habitants. Ces zones grises, qui échappent à l’État de droit, n’existent que par la défaillance de cet État. La politique de sécurité que mène ce dernier ne fonctionne que parce qu’elle est répressive. Il ne s’agit de faire justice, mais par le biais d’une économie criminelle d’établir des rapports de force qui se substituent à l’ordre de l’État et qui luttent entre deux forces antagoniques.

La société brésilienne, injuste depuis son origine, est garantie et régulée par la loi. Le noyau du problème est la misère dans toutes ses formes. Si les habitants des zones grises représentées par les favelas de Rio de Janeiro n’ont pas encore réussi à prendre le pouvoir au Brésil sur les forces instituées comme c’est le cas pour d’autres populations marginales en Amérique latine, c’est qu’il leur manque une formation politique et une organisation formelle de leurs forces. Il ne leur manque pas cette envie de donner libre cours à leur force, à leur potentiel. Comme l’a affirmé Nietzsche, la propre vie est volonté de puissance.

L’instinct de conservation en est une conséquence indirecte, le plus important restant la liberté d’action. C’est ce que la population des marges cherche également, le moyen pour y accéder étant relatif à leur zone d’action. Tant que le pouvoir institué pensera le centre comme un lieu bien déterminé, configuré de telle sorte que les positions dites marginales devront se définir par rapport à lui et irradier autour, il y aura des conflits d’intérêts.


[1]   Maria da Conceição COELHO FERREIRA,

Maître de Conférences à l’Université Lumière Lyon 2.

 

[2]   In. : Cunha, Euclides da. (1902) Os Sertões, São Paulo, Três ; 1984, p. 20 (Ed. Métailié, 1997, pour la trad. française, p. 42).

[3]  Il faut préciser que les favelas sont postérieures aux cortiços.

[4]  Conf. Moura, Esmeralda B. Blanco de. Mulheres e Menores no Trabalho Industrial: os fatores sexo e idade na dinâmica do capital. Rio Grande do Sul, Editora Vozes, 1982, p. 22.

[5]   In AZEVEDO, Aluísio de. O cortiço. 30 e ed. São Paulo, Ática, 2007, p. 13.

[6]   E, com efeito, mal chegou, devorado de necessidades e privações, meteu-se a quebrar pedra em uma pedreira, mediante um miserável salário. A sua existência continuava dura e precária; a mulher já então lavava e engomava, mas com pequena freguesia e mal paga. O que os dois faziam chegava-lhes apenas para não morrer de fome e pagar o quarto da estalagem. Op. cit., p. 24.

[7]  A ce sujet, voir VALLADARES, Lícia. La favela d'un siècle à l'autre. Editions de la MSH, coll. Horizons américains, Paris, 2006, 229 p.

[8] Freire, Laudelino Grande e Novíssimo Dicionário da Língua Portuguesa, Rio de Janeiro, A noite, 1939-1944, (5 vol.). (Ou encore : « Favela (étym. Favela, fava + ela, de Morro da Favela à Rio de Janeiro, ainsi nommé par les soldats qui y sont établis au retour de la campagne de Canudos) n. f.  Brésil. Ensemble d’habitations populaires sommairement construites (habituellement situées sur des mornes) et dépourvues d’équipements d’hygiène. Syn. Morro (RJ), caixa de fósforos (SP). Voir aussi Bairro da Lata (bidonville). Selon le Nouveau Petit Robert, « Favela n. f. (mil. XXe ; mot port. du Brésil favela ou favella). Au Brésil, ensemble d’habitations populaires de construction sommaire et dépourvues de confort. Les favelas de Rio.

[9] En 21 mai 1960 le Brésil fête l’inauguration de Brasília, ville crée au cœur du territoire brésilien pour devenir la capitale fédérale. Rio de Janeiro perd alors le statut politique de la ville la plus importante du pays.

[10]  Valladares, op. cit., 57.

[11]  ZIZEK, Slavoj. « O novo eixo da luta de classes », Caderno Mais, Folha de São Paulo, 9 septembre 2004, p. 8-11.

[12]  BAUMAN, Zygmunt. Vies perdues : La modernité et ses exclus. Paris, Payot, 2006, p. 16-17.
Bibliographie :

AZEVEDO, Aluísio. O cortiço. 30 e ed. São Paulo, Ática, 2007.

BAUMAN, Zygmunt. Vies perdues : La modernité et ses exclus. Paris, Payot, 2006.

BARCELLOS, Caco. Abusado : O dono do Morro Dona Marta. 17e ed., R.J./S.P., Ed. Record, 2006.

Cunha, Euclides da. (1902) Os Sertões, São Paulo, ed. Três, 1984.

______________________  Hautes Terres. Paris, Ed. Métailié, 1997.

Moura, Esmeralda B. Blanco de. Mulheres e Menores no Trabalho Industrial: os fatores sexo e idade na dinâmica do capital. Rio Grande do Sul, Editora Vozes, 1982.

VALLADARES, Lícia. La favela d'un siècle à l'autre. Editions de la MSH, coll. Horizons américains, Paris, 2006.

ZIZEK, Slavoj. « O novo eixo da luta de classes », Caderno Mais, Folha de São Paulo, 9 septembre 2004, p. 8-11.

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