Le Guatemala, un narco État naissant

L'univers des gangs de la capitale guatémaltèque, vu au plus près, au plus sensible, par un photojournaliste qui prend son temps, Miquel Dewerer-Plana. Deux livres « L'autre guerre » et « Alma » sortent en même temps qu'un web documentaire sur le site d'Arte.

On ne sort par indemne d'une guerre intérieure qui aura duré 36 ans. On n'en sort pas. C'est ce que dit ce livre L'Autre guerre.

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Pour la première guerre, celle d'avant aujourd'hui, plusieurs générations ont du s'impliquer en banalisant la mort sous toutes ses formes, en répandant l'usage des armes, la facilité des mises à mort, devenues simple trait culturel d'un quotidien partagé par les petites frappes de la misère et les puissants, ou simplement par les commerçants qui paient les tueurs à gages pour avoir la paix ou ne plus payer le racket. Aujourd'hui, on s'entretue sans vraiment savoir pourquoi, note un étudiant en droit, futur avocat qui reconnaît qu'il est accro à la cocaïne... Les contradictions sont apparentes, à vif chez tous ces gens que le photographe approche et dont la parole est là, sans faux fuyants. Sans gloire ni proclamation bravache non plus.

Achevée en 1996, cette longue guerre qui a fait quelque 250 000 morts s'est suivie d'une autre guerre, tout aussi civile, tout aussi violente. Le reportage de Miquel Dewerer-Plana plonge le photojournaliste dans le doute. Et lui, s'il été né là-dedans... Son livre s'ouvre par une allée de tombeaux qui a des airs de ruelle décatie, le béton mal taloché fermant mal des caveaux fatigués, comme s'il avait fallu imiter le bidonville riverain, par mimétisme. Le cercueil qu'on porte ce jour-là sous un ciel de plomb est celui d'une enfant.

C'est toute l'absurdité de cette violence aveugle, contre les voisins, les mômes autant que contre les rivaux. Les gangs des rues, les maras qui sont parfois un peu liés au narco trafiquants, petites mains et exécutants. Si ces gangs ou pandillas paraissent centrés territorialement, accrochés à un fief qui est leur quartier de naissance, on sent le glissement.

Un assistant de procureur expose la guerre entre deux gangs, le Barrio 18 et la Mara Salvatrucha. Le premier est d'influence locale, ancré dans le fief de son quartier, alors que l'autre élargit son aire d'intervention, et « ressemble de plus en plus à une structure mafieuse qui s'implique dans du business " légal " pour blanchir de l'argent, former ses propres cadres à l'université. Ses intérêts ne se concentrent plus uniquement dans les bidonvilles, mais ont aujourd'hui une vision transnationale. dans le centre ville, il y a des zones où les policiers et des ex-policiers sont au service des cliques de la Mara Salvatrucha, assurent la distribution de la drogue, l'administration des hôtels, des bordels, et organisent la traite de personnes. Il est évident que ce changement structurel s'est fait avec la complicité de la classe politique et des gens qui ont de l'argent et du pouvoir ». D'une imitation de gangs de Los Angeles, quand les émigrés guatémaltèques aux États-Unis ont été rapatriés chez eux après la fin de la guerre armée, on est passé à surenchère et à des niveaux d'activités qui dépassent les rivalités de quartiers, quelque violentes qu'elle soient.

« Le Guatémala devient progressivement un narco État », soupire un assistant du procureur dont le photojournaliste rapporte les confidences, entre deux scènes de crimes, des dizaines de cadavres, la nuit, le jour. La désespérance, les viols en famille dès le plus jeune âge, la rage muée en vengeance permanente, les éclairs de lucidité dans ce déchaînement, c'est ce que livre ce reportages, ces photos à bout portant, obtenues après un long temps d'approche. Pour ces membres des gangs en prison, l'auteur a mobilisé  cinq mois de visite, six jours sur sept, du matin au soir.  Un sociologue, des assistant du bureau du procureur, une psychologie, une assistante sociale, une mère de familles quelques repentis et des gens empêtrés dans leur addiction à la violence aident à cerner cette univers sans pitié.

Un officier de police justifie les tortures et les « exécutions extrajudiciaires » dans la droite ligne de la règle du œil pour œil, tout en disant que « à l'heure actuelle, je crois que le véritable danger provient du narco trafic et des organisations criminelles. Il est devenu très facile pour elles de s'infiltrer dans les structures de l’État, parce qu'au Guatemala, personne ne refuse se s'incliner devant l'argent. Aujourd'hui un ancien président, un directeur du système pénitentiaire, une ex-directrice de la police, des députés, des entrepreneurs, des militaires, des procureurs etc. sont en prison; Tous accusés de crimes extra judiciaires, de blanchiment d'argent, de narcotrafic d'enlèvements et de corruption... »

L'enfance est au centre de ces destins. L'enfance qu'on n'a pas eue, celle qui a été bafouée, violée. Et celle qu'on aura pareillement fait disparaître chez les plus jeunes. Parfois il y a l'enfant qui semble ouvrir une note d'espoir. Si les victimes en première ligne sont manifestement les enfants et les femmes, on serait tenté, à lire ces récits de destinées écrasées, d'étendre la notion de victime à tous, à ces jeunes gens qui deviennent vite des prédateurs pour cacher qu'il sont des enfants perdus à qui ne s'offre que la reproduction de ce qu'ils ont enduré. Malgré le machisme, malgré la domination masculine, malgré leurs  meurtres, les viols, ils sont aussi des victimes...

On se soit pas indemne de l'incursion dans un tel reportage.

Nicolas de La Casinière

Alma, une âme broyée

Ce livre a une genèse inhabituelle. Il est né d'images, crues, cruelles. Le reportage du photographe Miquel Dewever-Plana plonge les regards dans les bas fonds des gangs d'Amérique centrale, le Guatemala en l’occurrence, chez des mareros arborant leurs tatouages comme l'empreinte d 'une fierté. De cette enquête, Isabelle Fougère, journaliste, auteure des reportages sur les femmes dans la guerre, a tissé un texte pluriel à la première personne, aux premières personnes devrait-on dire. Tous ceux, toutes celles qui gravitent dans le sillage d'Alma sont là, y compris les fantômes qui hantent son esprit. De l'entrée dans le gang à la prison, entre réalisme et fiction. Il est de ces récits qui rappellent crûment que les criminalités organisées n'ont rien d'un concept agité par des experts, policiers, militaires, juges ou universitaires. Ce sont avant tout des milliers de destins broyés, striés de blessures ; des enfants perdus, privé d'enfance, que le système lance dans la guerre et la haine, consomme comme des riens et finit par jeter aux chiens, inanimés, massacrés. Avant, on a assigné à cette fille la tâche de rabattre d'autre femmes pour qu'elles soient violées par les hommes du gang...

A travers ces confidences, on sent plus que la volonté de puissance d'appartenir au gang. Pour une fille, une adolescente, c'est juste un moyen de faire reculer la peur, de l'effacer même si elle restera là, partout. Après, ce sera l'engrenage, la surenchère, sa place à gagner. Le baptême de sang sert de mise à l'épreuve, rameutant la violence forcée, la mort à infliger pour sceller l'introduction rituelle dans la famille du gang investi d'une fonction protectrice. C'est vieux comme le crime, vieux comme le monde. Ces destins sont imprégnés jusqu'aux os du machisme et de la rage. La soumission côtoie la résignation, la puissance l'impuissance. Et toujours les femmes comme victimes ultimes, vaincues par l'emprise du gang et la dominations des hommes. Avec le viol comme une arme comme dans bien des guerres. Ces courts fragment de paroles sont comme autant de portes entrouvertes sur des destins tragiques, exposés au niveau du sol éventré des ruelles, à fleur de draps froissés à moins que ce ne soit dans le désert entre les serpents et les chacals.

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L'autre guerre, Miquel Dewerer-Plana, Préface de Jean-François Leroy, 135 photos en couleur, 304 pages,  Editions Le Bec en l'air, 2012, 36 €  

Alma, Photographies Miquel Dewever-Plana et Textes Isabelle Fougère, 120 pages,  30 photos en couleur, Editions Le Bec en l'air, 14,90 €

Alma, une enfant de la violence, web documentaire de Miquel Dewerer-Plana, Isabelle Fougère, produit par Upian, Arte et l’agence VU'

 

Un autre lien : le reportage BD de Chappatte, publié sur Le Temps, « L'autre guerre, à Guatemala City »

 

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Cet article fait partie du dossier Les mutations des trafics de drogues

 


Posted in Criminalités n°4 - février 2013, Informations / n°4, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités and tagged , , .

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