Les criminalités passées au scanner

 

Moisés Naim, aujourd’hui rédacteur en chef du magazine Foreign policy, Moisès Naim est un spécialiste de l’économie et de la politique internationale. Détenteur d’un  PhD du MIT, il a été ministre de l’industrie et du commerce au Vénézuela en 1989, puis directeur exécutif de la Banque mondiale. Il a publié aux Etats-Unis Illicit chez Arrow book, paru en France sous le titre : Le livre noir de l’économie mondiale, chez Grasset.

Ce livre explore les criminalités sous toutes leurs formes, depuis celles qui semblent plutôt anodines (piratage de musiques, films, téléchargements illégaux, contrefaçons de produits de luxe, contrebande de cigarettes, etc.) jusqu’aux plus sordides : esclavage, enlèvement d’enfants, trafics d’organes humains.

[Are_PayPal_LoginPlease]

Car tous les domaines sont touchés : le marché de la contrefaçon est énorme, mais il ne touche pas qu’aux produits de luxe, il va jusqu’à la contrefaçon de pièces de moteurs, de nouveaux produits informatiques, de médicaments (avec les conséquences désastreuses qui en découlent). Celui du vol s’étend des cigarettes et alcools, aux œuvres d’art et antiquités, en passant par les espèces animales protégées (pour l’ivoire, les peaux de tigres, les ailerons de requins, ou pour la mode de l’animal exotique de compagnie ou comestible), le bois exotique, les plantes (et les désastres écologiques que cela entraîne) jusqu’au vol d’organes humains (on enlève des enfants ou de jeunes adultes pour prélever leurs reins, foie, poumons, cornée, sang, etc. et les vendre. Des cliniques semi-clandestines pratiquent des opérations tout confort pour riches Occidentaux).

Cela rejoint les trafics de drogues, d’armes (y compris chimiques et nucléaires), de miséreux fuyant la pauvreté ou la guerre, proies faciles pour les négriers modernes, de jeunes femmes réduites à l’esclavage sexuel. La crise environnementale est aussi pourvoyeuse de filons divers, très rentables : trafics de déchets et surtout de résidus toxiques et déchets radioactifs, délocalisations d’industries polluantes dans des pays « compréhensifs », travailleurs à salaires dérisoires (ou carrément esclaves)  que l’on ne craint pas de contaminer.

Pour mieux comprendre ce qui se joue et se trame entre ces diverses criminalités, il suffit de prendre un exemple analysé par l'auteur, celui de la contrefaçon de montres de luxe : a priori, certains consommateurs pourraient se dire que ce n’est pas bien grave, ou même que ça les arrange plutôt, mais si on leur prouve que ce commerce aide à financer les activités de certains réseaux terroristes, ils verront peut-être la chose d’un autre œil.

Tout cela pouvant se faire grâce à des zones « pirates », que l’auteur nomme des « zones grises » ; des Etats comme la Transnistrie, enclave d’Europe de l’Est, plaques tournantes de tous les trafics ; grâce aussi à l’effacement progressif des frontières, la mondialisation et libéralisation du commerce, le développement des nouvelles technologies.  L’important blanchiment d’argent que les vastes profits de ces criminalités rend nécessaire est facilité par la libéralisation des transactions financières et les paradis fiscaux. Certains réseaux achètent même des banques et investissent dans l’économie légale. Il devient difficile de parler d’« économie parallèle » pour qualifier ce secteur en croissance constante, tant ces commerces s’associent désormais aux commerces légaux ; tant ces réseaux pratiquent de criminalités diverses, au gré de leurs intérêts et de la fluctuation des marchés, qui s’entremêlent entre elles et à d’autres activités légales. Comme le note l’auteur, certaines de ces criminalités « se cachent en pleine lumière ».

C’est aussi ce qui caractérise cette criminalité moderne : elle n’est plus le fait de mafias à l’ancienne, fortement structurées et hiérarchisées. Elle est plutôt le fait de réseaux informels, s’alliant ou se combattant au gré de leurs intérêts, et profitant de la mondialisation, des facilités de circulation transfrontières et des avantages des technologies modernes. Ces réseaux agissent d’un bout à l’autre de la planète et échappent aux tentatives de contrôle des états, limités par leurs carcans administratifs, leurs bureaucraties verticales, quand ce n’est pas par la corruption ou les calculs politiques à courte vue.

L’auteur analyse profondément la vulnérabilité des états actuels, les faiblesses de leurs tentatives d’adapter leur arsenal répressif, les difficultés pour lutter de manière globale contre cette criminalité qui sait, elle, utiliser toutes les ressources de la globalisation. Ces réseaux sont imaginatifs, vifs, mobiles, rapides. Ils déjouent vite les tentatives de les piéger, se servent des failles dans les législations et les organismes chargés de les réprimer. Face à eux, malgré les efforts de certains états pour agir de manière unitaire et malgré quelques victoires remportées par certains « croisés » (surtout dans la lutte anti-drogue ou anti-terroriste), les lourdes machineries de l’anti-criminalité ont bien du mal.

L’auteur conclue pourtant ce livre  en s’opposant à l’idée que cette lutte est obligatoirement vouée à l’échec. Il suggère un certain nombre de mesures qui pourraient être prises pour combattre le fléau, en soulignant toutefois qu’il ne faut pas tarder.

S’il n’y avait qu’un livre à lire sur les criminalités mondiales,  ce devrait sans doute être celui-ci. Le titre, que ce soit Illicit en anglais ou Le livre noir de l’économie mondiale en français, n’en rend malheureusement pas suffisamment compte. Car, s’il s’agit bien d’un panorama des divers commerces « illicites » qui pèsent sur l’économie mondiale, c’est beaucoup plus que cela : les liens de ces commerces avec toutes les formes de criminalités sont profondément étudiés et analysés.

Gérard Lambert 

Moisés Naim, "Le livre noir de l’économie mondiale" 393 pages  23,99 € Editeur : Grasset & Fasquelle

[/Are_PayPal_LoginPlease]

 

Posted in Criminalités n°4 - février 2013, Informations / n°4, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités and tagged , , .

Laisser un commentaire