« Les dealers réinvestissent dans l'économie officielle, hors Europe »

Interview de Serge Supersac, ancien policier (chef de compagnie de CRS dans le 93, le département de la Seine-Saint-Denis ), co-auteur avec Stéphane Gatignon du livre « Pour en finir avec les dealers », aux éditions Grasset.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?

Serge Supersac : Il est rare que les policiers s’expriment sur ces questions. Ils ne veulent pas scier la branche sur laquelle ils sont assis. Ils ont peur d’être isolés dans l’institution. En règle générale, le policier fait respecter la loi sans la discuter. De plus, il a une obligation de réserve. Je suis retraité, je n’ai plus cette obligation. A la fin de ma carrière, j’ai collaboré avec des jeunes universitaires de l’Institut National des Hautes Etudes Sociales. J’aime les questions de sécurité, j’ai ainsi pu associer ma passion du métier et la pratique de la réflexion universitaire. Cela fait un certain nombre d’années que je constate l’échec de notre politique des drogues. Ma position n’est pas majoritaire dans la profession. Mais je ne suis pas le seul à constater qu’il n’y a pas d’amélioration dans la période récente.

Quel est votre constat de terrain ?

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Le deal provoque un grand déséquilibre dans la vie de la cité. Il entraîne une perversion des valeurs notamment avec l’argent facile. Il engendre de la violence et des nuisances pour les habitants. D’un autre côté, la prohibition n’a pas d’impact sur la toxicomanie. Donc elle crée plus de problèmes qu’elle n’en règle. L’importance de l’économie parallèle et de la violence sont les effets pervers de notre politique. Voyez ce qui se passe au Mexique, ce n’est pas un gros pays producteur et pourtant il est très négativement impacté. Ce pays mène une guerre qu’il ne peut pas gagner. On se pense à l’abri en Europe, on ne l’est pas. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, c’est juste un rapport de proportionnalité lié à la situation sociale, les zones comparables peuvent suivre la même trajectoire.

Pourquoi la politique répressive est-elle vouée à l’échec ?

Les forces de sécurité peuvent gérer entre 10 et 30% du flux de produits. Il est difficile de réduire d’avantage l’offre. Le marché reste rentable malgré les saisies. Il est préférable de traiter l’addiction afin de diminuer la demande. La parole médicale s’est d’ailleurs libérée pour affirmer que la consommation de drogue est avant tout un problème sanitaire. Il n’y a pas de drogue dure ou douce, c’est l’usage donc l’usager qui compte. La prohibition empêche une prophylaxie efficace : le seul contre-exemple est la réduction des risques de l’injection pour faire face au massacre du sida. Nous avons pourtant les exemples du tabac et de l’alcool. Quand je suis rentré dans l’armée, nous avions une dotation mensuelle de Gauloises, c’est terminé et les mesures restrictives ont fait baisser la consommation. A mon entrée dans la police, l’alcool était très présent dans les commissariats. Il est maintenant interdit. La consommation globale d’alcool a beaucoup diminué. On peut réguler des problématiques sans interdiction totale.

Contrairement à l’alcool et au tabac, la politique sur les autres drogues semble irrationnelle…

Au moment de l’interdiction dans les années 70, il y avait une grande peur de ces produits exotiques et rares. Aujourd’hui, la société a évolué. On explique toujours à la jeunesse que le cannabis c’est mal. Mais il voit le produit circuler partout. On interdit une chose courante. Cela ne crée pas un bon rapport entre la jeunesse et la société.

La chasse systématique à la boulette peut-elle expliquer une partie de la haine contre la police ?

Je ne pense pas qu’il y est une corrélation directe. Dans les années 70/80, la drogue ne rentrait pas dans les quartiers. Elle circulait à partir de squats et de point fixes urbains que nous pouvions assez facilement contrôlés. Mais cette fixation n’arrangeait pas les élus locaux concernés, qui en ont obtenu le nettoyage. Comme les métastases d’un cancer, la drogue s’est répandue dans les quartiers. D’autant plus facilement que le produit phare avait changé. L’héroïne qui tuait trop vite le client a été remplacée par le cannabis, un produit plus intégré dans la culture des populations immigrées. A partir de la fin des années 80, la stratégie de contrôle de la petite et moyenne délinquance a changé. La police ne s’intéresse plus au citoyen mais aux statistiques de la délinquance. Cela a tendu le rapport entre la police et la population. Depuis 2002, la sémantique guerrière et la politique du chiffre ont fait empirer cette situation.

Le problème plus général n’est-il pas le multi-contrôle au faciès ?

Rien n’indique que la population issue de l’immigration soit surreprésentée dans le nombre global d’usagers de drogues. Pourtant le jeune d’origine africaine, ou maghrébine, au look hip-hop, est d’avantage contrôlé. La police n’a plus pour mission d’assurer la tranquillité publique, mais de trouver des délinquants pour remplir des statistiques. Les policiers ont donc tendance à cibler la clientèle potentielle la plus visible. Les contrôles à répétition s’expliquent surtout par l’intervention consécutive mais non coordonnée de différents services. Les Stups ont des stratégies de harcèlement sur les points de deal, mais d’autres services interviennent en même temps.

Plutôt qu’une dérive mexicaine, ne doit-on pas surtout craindre la naissance d’une Camorra ?

Il existe effectivement des groupes qui ont une implication politique au sens large. Ils interviennent en tant qu’organisateurs de la vie de la cité, ils gèrent les conflits, paient le médecin, aident certains nécessiteux. Toute proportion gardée, ils se comportent comme Pablo Escobar. Mais ils ne constituent pas une mafia au sens global. Le milieu traditionnel n’existe plus en tant que tel. Le parrain à la Coppola, c’est fini. D’ailleurs, ce changement est très embêtant pour les forces de sécurité. Il est plus facile de surveiller et réprimer une structure pyramidale homogène.

Quelle est ce nouveau visage de la délinquance ?

Le Milieu a explosé en une multitude de petites entités autonomes. Vous avez cinq ou six gosses de la même école qui forment une bande à l’adolescence, ils finissent par faire un coup assez juteux pour acheter de la drogue et se lancer dans ce business. Et ils arrivent à le faire tourner sans être sous contrôle des restes du Milieu. Il n’y a plus d’interdépendance entre les strates du trafic, juste des associations temporaires. La théorie du noyau dur est donc obsolète, on ne résoudra pas la problématique le détruisant. En effet, le rapport risque-bénéfice est trop favorable au trafic. À la disparition d’un noyau dur, un autre s’installe. On peut racheter des halls d’immeubles comme des pas de porte d’un commerce traditionnel.

Existe-t-il d’autres analogies avec le commerce légal ?

Le cannabis est un marché ultra-libéral, c’est aussi un produit d’appel pour d’autres business illégaux. L’argent noir n’est plus dépensé en grosses voitures et vêtements de marque, le bling-bling est passé de mode. Les dealers se comportent en businessmen discrets et avisés. Ils dépensent leur argent dans des pays voisins comme l’Espagne et investissent dans l’économie officielle hors d’Europe. Ils ont une stratégie marketing et surtout un plan de carrière, ils savent que cette activité ne peut être que temporaire et cherche à s’enrichir rapidement. Ils ont besoin de renforcer leur estime de soi et d’exister autrement, à une meilleure place. Ils sont déjà sur la scène économique et le pouvoir de l’argent leur donne un pouvoir social. A quand le pouvoir politique ?

Les nouveaux arrivants sont-ils plus violents ?

Oui, surtout pour s’imposer. L’éradication d’un noyau dur projette des métastases partout, comme avec l’îlot Chalon vers la banlieue. Imaginons que le Préfet Lambert fasse un travail formidable et règle le souci dans le 93. Cela entraînera un effet de ballon de baudruche, le deal ne va pas disparaître mais se déplacer ailleurs. La préoccupation majeure en matière de violence est ailleurs. Depuis plusieurs années, les saisies de résine, et son prix, restent identiques. On peut en déduire que le marché est saturé et qu’il n’y a pas assez de clients par rapport au produit disponible. La guerre commerciale devient sanglante comme à Marseille. Dans ce business, il n’y a pas de tribunal pour arbitrer les litiges.

L’inversion de la demande du marché en faveur de l’herbe modifie-t-elle aussi la donne ?

L’herbe s’est effectivement répandue depuis quelques années. On pense souvent que le marché est fait par et pour les habitants des cités. C’est faux. On fume surtout là où il y a de l’argent. Le marché de l’herbe s’est développé parce qu’il est difficile pour un bourgeois d’aller se fournir en shit à Sevran. Il préfère un meilleur produit, avec un approvisionnement plus facile. C’est ainsi qu’a explosé l’autoproduction. Mais cela marche trop bien, les réseaux ont vu le bénéfice potentiel et organisent maintenant la production. Afin de maximaliser le rendement, on a sélectionné la génétique du cannabis afin d’augmenter le taux de THC des plantes, c’est une conséquence négative de la prohibition. Il faut donc aller au-delà de la logique de dépénalisation et organiser les flux de produit pour éviter des productions cachées trop bien intégrées.

Ne craigniez-vous pas des effets pervers suite à une régulation, comme l’augmentation de l’offre de cocaïne redoutée par le président de la MILDT ou le patron de l’OCRTIS ?

Le problème de la MILDT est qu’elle s’occupe plus de politique que de drogues. En l’absence de système comparable, bien malin qui peut prévoir ce qui va se passer. Je trouve inacceptable la position de Claude Bartolone qui est hostile à la légalisation par crainte de déséquilibrer l’économie des quartiers. Je ne crois pas non plus que la cocaïne va remplacer le cannabis dans les mêmes proportions, la consommation de coke n’a rien à voir avec celle de joint. Pareil pour la théorie de l’escalade dans la délinquance, le rapport risque-avantage va changer, une partie des trafiquants va intégrer le marché réglementé, une partie va se reconvertir dans l’économie légale, une partie va se transférer sur d’autres secteurs de la délinquance dont les produits encore illicites. Il faudra donc réfléchir à la question de la régulation globale des drogues.

N’y a-t-il pas incompatibilité avec les conventions internationales pour établir une régie d'État du cannabis, comme vous le préconisez dans votre livre ?

C’est un argument valable, il faudra modifier notre politique au minimum à l’échelle de l’UE. Pour cela il faut bien qu’un pays fasse le premier pas. C’est le seul moyen pour organiser une prophylaxie autour du cannabis comme pour l’alcool ou le tabac. Les campagnes de prévention et les mesures restrictives des quarante dernières années ont permis d’en diminuer la consommation et la mortalité. Cela peut aussi marcher pour le cannabis, même s’il y a un seuil incompressible. Avec l’industrie pharmaceutique nous avons bien réussi à réguler la consommation d’opium.

Le lobby sécuritaire n’a-t-il pas trop à gagner dans le maintien de la prohibition ?

C’est clair pour les dépenses d’équipement. Mais le blocage est avant tout politique.

Et la police ?

La prohibition est une position de principe. Avec la politique du chiffre, les policiers sont des acteurs dans le maintien du principe. Mais ils ne sont pas décisionnaires. Depuis les années 80, la prévention et la répression sont liées dans un rapport vicié. Personne ne le dénonce. La haute fonction publique ne conseille plus les politiques, mais se contente de les caresser dans le sens du poil pour faire carrière. Claude Guéant est dans cette logique. En pensant connaître la police, il ne connaît que les problèmes de carrière. L’obsession du chiffre est arrivée là-dessus à partir de 2002.

Qu’a-t-elle changée ?

Cette manière de faire table rase du passé est insultante pour les policiers qui travaillaient déjà de leur mieux. Et la méthode est contestable. S’il y a une administration rompue au bidouillage des chiffres, c’est bien la police. Le Sarkomètre n’a d’ailleurs pas duré longtemps, la police étant juge et partie, il était trop faux. Les policiers se foutent du chiffre, mais ils appliquent la stratégie. Avant, quand un endroit était tranquille, on disait que la police avait bien fait son boulot. Maintenant, plus vous ramenez de délinquants, mieux c’est. On ne cherche plus la paix civile mais la détection de la délinquance. C’est cela qui entraîne la brouille entre la police et la population. Le policier doit être en phase avec la population, il ne peut pas faire de la sécurité en lévitation. C’est l’enjeu de la police dite de proximité.

N’en sommes-nous pas très loin avec la guerre à la drogue, la guerre à la criminalité ?

J’ai été militaire avant d’être policier, je connais la différence d’approche. Le militaire ne tient pas compte de la population, il a un objectif précis et fait tout pour y arriver, point barre. La guerre ne fonctionne pas en matière de paix civile. Certes l'État a du mal avec l’ensemble de la délinquance et c’est pire avec la drogue. Mais on utilise mal les moyens et les budgets, c’est une stratégie à la Général Nivelles en 1917, vouée à l’échec. Et pourtant on continue.

Comment améliorer la situation ?

Nous n’avons jamais eu de vrai débat sur les drogues, elles sont interdites parce que ce n’est pas bien d’en consommer, mais circulent quand même. Il serait surement plus efficace de transférer une partie du répressif sur le soin médical et la prévention comme au Portugal. Il faut ouvrir ce débat, cela passe une fois que l’on informe les gens. L’exaspération monte dans la population, mais les politiques restent frileux. Il y a même un fatalisme qui pousse certains à penser que la délinquance va avec la vie moderne. Pourtant des solutions existent mais il faut sortir des postures à la Claude Guéant. La sécurité est un problème technique et pas idéologique.

Propos recueillis par Laurent Appel 

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Posted in Analyses / n°2, Criminalités n°2 - novembre / décembre 2011, Interviews, Interviews écrites, Les Analyses - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged , , , .

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