Les règles floues créent plus de criminalité

Un métier, un droit, de la morale, des déductions : la prostitution navigue dans le brouillard réglementaire. Exemple suisse avec Michel Venturelli, criminologue et journaliste tessinois spécialiste en réduction des risques, réalisateur de quatre documentaires sur la prostitution, auteur en 2008 d'une « analyse sur le marché de la prostitution en Suisse », inspirateur de la motion Savoia.

Cet article fait partie du dossier Prostitution : autour de l’exemple du Tessin

Quelle est votre vision du marché de la prostitution en Suisse ?

Michel Venturelli : En Suisse la prostitution est un métier. Mais dans de nombreux cantons le cadre administratif complique considérablement son exercice. En quasi-totalité, les prostituées sont étrangères en provenance de pays tiers. Elles ne peuvent pas se mettre en règle. Cela pousse les filles dans les bras des exploiteurs, loueurs de chambres malhonnêtes, chauffeurs de taxi irréguliers, etc. et leur empêche un accès adéquat au système sanitaire. En plus les volontaires irrégulières ne sont pas différentes aux yeux de la police des filles exploitées par les réseaux, il est très donc difficile d'identifier les victimes.

En refusant une réglementation pragmatique, les obstacles sont multipliés mais ils sont aussi toujours contournés. Ils créent plus de criminalité induite. Plus c'est compliqué, plus c'est cher, surtout pour les prostituées. Pourtant en Suisse, ces obstacles n'ont pas de sens puisque le droit de se prostituer existe. Nous n'arrivons pas encore à voir la prostitution comme un métier normalisé. C'est presque le cas à Genève et Neuchâtel, où il y a une bonne collaboration entre les prostituées, les associations et la police, qui n'est pas un obstacle mais un partenaire dans l'expulsion des illégales, la chasse aux réseaux ou la protection contre le racket.

Quelle est la proportion entre le volontariat et l'exploitation sexuelle commerciale ?

J'estime que la plupart des femmes en Suisse sont libres. Je sais qu'il y a aussi des esclaves et des réseaux. Je voudrais savoir combien. En réalité, on ne sait pas ce qui se passe, on ne fait pas de recherche mais de la morale et des déductions plus inspirées par des stéréotypes que par la logique : c'est intellectuellement malhonnête. Le bureau fédéral qui coordonne la répression du proxénétisme n'est pas en mesure de fournir une liste des réseaux qui amènent les filles. L'office des migrations n'est pas capable de tracer avec certitude leurs provenances. La migration pour exercer le travail sexuel concerne autant les prostituées volontaires que les exploitées. Tout le monde à une vision de la prostituée systématiquement exploitée : c'est moraliste. La majorité des prostituées ont un libre-arbitre. Elles veulent ou elles doivent gagner beaucoup d'argent en peu de temps, c'est un choix. Il y a d'autres activités professionnelles à risques – voir les casinos - et la réglementation empêche et/ou contrôle les dérapages. Dans le cas de la prostitution, la morale semble être un obstacle au pragmatisme.

Où en est la motion Savoia ?

Le Conseiller National (député) Norman Gobbi vient d'interpeller le Conseil fédéral (gouvernement) pour évaluer la possibilité de passez outre l'avis défavorable de l'Office. Pour ma part, je viens de terminer la rédaction d'un postulat qui sera présenté au Conseil National (Parlement fédéral suisse) vers la fin de l'automne, afin de demander l'autorisation de l'expérimentation au niveau des cantons. Je m'inspire de la politique des drogues et la distribution d'héroïne dans le cadre de la réduction des dommages. Grâce à une étude scientifique, on a pu évaluer la prescription médicale d'héroïne. Ceci ne veut pas dire qu'on a jeté la loi sur les stups. La consommation d'héroïne était interdite et est toujours interdite par la loi.

Pourtant, c'est aujourd'hui une pratique inscrite dans une loi constitutionnelle. Je veux donc tester un cadre expérimental permettant de faire une recherche scientifique sur la prostitution. Si quelqu'un affirme aujourd'hui qu'il a la solution garantie pour réguler ce marché, c'est un menteur, ou un crétin. J'ai passé huit heures par jour pendant un an et demi dans des bordels et j'ai eu de la peine à formuler un plan de recherche. J'ai recommencé dix fois et la situation a déjà évolué.

Quels sont les objectifs de la motion Savoia ?

Il faut mieux comprendre ce métier pour l'encadrer de manière satisfaisante pour toutes les parties. Donner des permis provisoires dans le cadre d'un projet pilote permettrait de multiplier les sources d'informations, d'élargir le bassin de connaissance et d'affiner ainsi l'observation et les recommandations d'actions. Par exemple, il faut créer des instruments fiables de détection du volontariat. Pour l'instant, la police n'arrive pas à faire la différence entre les prostituées régulières et irrégulières, volontaires et involontaires.

Il y a maintenant 800 femmes inscrites au Tessin, mais toujours 80% d'irrégulières contrôlées dans les descentes de police et pratiquement pas de réseaux démantelés. Combien sont exploitées ? Personne ne peut le dire. Pour y parvenir, je pense qu'il faudrait saturer le marché local avec des permis expérimentaux, puis observer et détecter les esclaves en organisant les volontaires et en facilitant leur travail. Dans des affaires récentes, c'est la collaboration des volontaires avec la police qui a permis d'identifier des victimes. En facilitant l'accès aux permis renouvelables et à des services de protection, je pense qu'il sera possible libérer la parole, donc faciliter la détection.

Avez-vous d'autres stratégies de RDR ?

La création de zones rouges (Red Light District) pour des appartements groupés ou des bordels est une méthode pour mieux cibler le marché, ses nuisances et la criminalité induite. Les bordels sont la solution de réduction des risques la moins pire en matière sanitaire, pour la sécurité des filles et le respect du droit du travail. A condition que les patrons collaborent et que les effectifs soient correctement formés pour les contrôler et assister les filles.

Préconisez-vous une part de répression ?

Je ne suis pas hostile par principe à une politique répressive mais comment avoir le contrôle de la situation avec sept policiers pour le Tessin ? Aucun pays européen n'a les moyens d'une répression globale efficace pour juguler les phénomènes comme la drogue, le vol, la fraude, le racket ou la prostitution forcée. La répression coûte cher. Il faut donc l'utiliser de façon ciblée là où elle peut être efficace. Pour y parvenir il faut d'abord réduire la criminalité directe et induite -l'exploitation, la traite, l'évasion fiscale et le blanchiment, le racket et les violences multiples - par des stratégies de réduction des risques adéquates. Ensuite, il sera plus facile reconquérir le contrôle social.

Recueilli par Laurent Appel

Posted in Analyses / n°1, Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Enquêtes et dossiers / n°1, Les Analyses - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged .

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