LA MYTHOLOGIE QUOTIDIENNE DE LA PÈGRE QUI RASSURE

« LES SOPRANOS »

UNE SÉRIE BIEN AMÉRICAINE

La représentation de la pègre dans la culture de masse est ici analysée par le biais de la série télévisée « Les Sopranos » qui dure six saisons diffusées de 1999 à 2007. La série suit les aventures du chef mafieux Tony Soprano. La conciliation difficile de sa vie privée et de son activité dans le crime organisé est analysée au moyen de la psychanalyse que suit le héros et donc de ses visites régulières chez sa psychanalyste.

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Hollywood «  invente un nouveau genre, le film de gangster ».

Les États-Unis forment un pays jeune qui n’a pas derrière lui des siècles de règnes de rois ou d’empereurs. C’est un pays qui doit donc se façonner sa propre histoire. Les stars sont les nouveaux aristocrates de ce pays, au même titre que les légendes que le cinéma hollywoodien produit. Les gangsters l’ont bien compris et voient dans le cinéma une façon de forger leur propre mythe. C’est un procédé satisfaisant autant du point de vue des affaires que de leur égo.

Le film de gangster canalise une attirance pour la violence qui, selon Jean-François Gayraud, policier et auteur de nombreux ouvrage de criminologie géopolitique, est « fondatrice » des États-Unis. Les États-Uni seraient en proie à une crise morale où la mafia arrive à s’approprier des « valeurs américaines traditionnelles : l’honneur, la justice et la famille ». Mais ces fictions présentent des visions mensongères de la mafia. L’art la glorifie. « Les Sopranos » donnent une part importante à la famille : le gangster y incarne étrangement les valeurs de la société américaine.

Forme d’entreprise libérale, la famille mafieuse incarne la face obscure du capitalisme

La sociologie a étudié ce phénomène et propose une explication des comportements déviants, à travers la théorie développée par Merton. La déviance existant dans nos sociétés modernes viendrait de l’impossibilité de parvenir aux buts valorisés par la société par des moyens légitimes. Selon les classifications du sociologue Robert K. Merton, la mafia se place dans la position de « l’innovation ». En effet, elle adhère aux buts qui sont valorisés par la société mais utilise des moyens illégitimes pour les attendre (vol, escroquerie…). La criminalité organisée ne s’inscrit pas dans la catégorie de la « rébellion » qui à l’instar des groupes révolutionnaires rejette les buts de la société et veut promouvoir de nouvelles valeurs. En d’autres termes, le gangster n’est pas « un rebelle ou un révolutionnaire qui veut changer la société. Il veut une part du gâteau et non sa disparition ».

Dans « Les Sopranos », le héros en tant que mafieux est un déviant. En revanche, il est intégré à la société et n’est pas un marginal. C’est à ce moment-là que peut démarrer un processus d’identification entre le spectateur et le héros : leur conformité aux normes en vigueur dans notre société leur donne des points communs.

Un peu de psychologie ou la « séduction du pervers »

De toutes les civilisations et de toutes les époques, la perversion a été une tentation pour l’esprit humain. L’homme aurait toujours au fond de lui l’envie de se soustraire à l’ordre établi. Pour la psychanalyste française, Janine Chasseguet-Smirgel, « l’existence de la perversion étend ses effets » sur « l’ensemble des manifestations socio-culturelles ».

Tony Soprano dès le premier épisode de la série va consulter un psychanalyste suite à ses évanouissements à répétition. Il nous raconte ainsi l’histoire de sa vie. Ce récit sera vu par le prisme de la psychanalyste qui apporte un recul sur les événements qui affectent Tony Soprano. C’est la position dans laquelle se trouve le spectateur. Le personnage principal a une double vie qui oscille sans cesse entre l’Américain moyen et le chef mafieux. « Les Sopranos » prend une allure de « comédie domestique » et les actes cruels liés à sa condition de mafieux sont balayés. En réalité, c’est l’analyse d’une histoire et d’une vie hors norme que suit le spectateur. Le héros en cherchant la réponse à des questionnements intimes s’inscrit dans une quête quasi philosophique : la quête du soi et de son identité.

Le spectateur s’inscrit dans un processus d’identification qui le place dans une position inconfortable. La quintessence de cette situation existe dans la série « Dexter » le personnage principal est un serial killer. Malgré les meurtres qu’il commet de sang-froid, le spectateur espère tout de même secrètement que Dexter ne sera jamais découvert par la police. Un temps ses meurtres seront justifiés par une certaine idée de la justice : il tue des personnes dangereuses pour la société qui échappent au système judiciaire.

Pour Susan Amper, auteure de « Dexter’s Dark World. The Serial Killer as Superhero », c'est très clair  : « Notre empathie pour Dexter ne nous fait pas seulement espérer qu’il ne se fera pas attraper. Quand Dexter essaye de maîtriser sa vie, nous sommes témoins de ses efforts et nous éprouvons de la sympathie. Nous pouvons nous reconnaître en Dexter : ses sentiments d’aliénation, ses commentaires ironiques sur les gens autour de lui et leur comportement incompréhensible. Mais c’est effrayant. Si je m’identifie à un tueur en série, qu’est-ce que cela dit de moi? ».

« Pas plus que l'image de la vertu ne rend vertueux, l'image du crime ne transforme le spectateur en criminel ».

Il n’existe aucune preuve tangible selon laquelle une série telle que « Les Sopranos » serait à l’origine de comportements criminogènes. Le fait de s’identifier à un personnage qui a des comportements criminels est révélateur d’un désir commun. Les êtres humains aimeraient pouvoir associer la « marginalité et le plaisir ». Pour Jean-François Gayraud, « c’est parce qu’ils veulent vivre sans travailler, dans la fête, que certains individus choisissent la voie du crime ». « Les Sopranos » montrent un Tony Soprano qui a la « vie facile ».

Le crime organisé réalise le rêve secret de beaucoup de personnes : posséder une aisance matérielle tout en ayant l’air de ne jamais travailler. « N’avons-nous pas tous, à des degrés divers, la haine de la réalité, et ne cherchons-nous pas tous à échapper à la loi, qu’elle soit divine ou humaine ? La perversion n’est-elle pas, avant tout, portée par le désir, présent en chaque homme, d’échapper à son destin ? » souligne Janine Chasseguet-Smirgel,

BIBLIOGRAPHIE

- « Sciences humaines » Mensuel N° 130 - Août/septembre 2002, article au sujet du livre « L'image peut-elle tuer ? »  de Marie-José Mondzain, Bayard, 2002.

- Chasseguet-Smirgel, Janine (1984), « Ethique et esthétique de la perversion ». Éditions du ChampVallon.

- Solange Leibovici « Dexter ou la séduction du pervers ».

- « Dictionnaire de la sociologie », Etienne, Bloess, Noreck, Roux. Hatier, 2004.

 

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Posted in Criminalités n°9 - septembre 2013, Enquêtes et dossiers / n°9, Informations / n°9, Les informations - mensuelles -, Revue Criminalités and tagged , , .

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