Mexique-Colombie, qui va gagner ?

 

Mexique-Colombie, qui va gagner ?

 Affaiblir les mafias par la politique ? Gangréné par le trafic de drogue et la violence criminelle qui y est intimement associé, le Mexique suivrait le chemin tracé par la Colombie. Similitude ou divergence? Petit tour d'horizon, et regard croisé Colombie-Mexique par Olga L. Gonzalez*

Dans certains milieux, on considère que l'explosion de violence qui secoue le Mexique est une sorte de relais de la situation qu'a vécue la Colombie au cours des dernières années. D'aucuns poussent la comparaison jusqu'au point de proposer que le Mexique s'inspire de l'expérience colombienne pour résoudre ses problèmes.

Cette perception suppose que la Colombie ait déjà vaincu le fléau de la violence liée à la drogue. Il s'agit d'une opinion partielle et fausse. Une enquête menée à partir des données disponibles, et l'examen des processus récents, mettent en évidence que le problème reste aigu en Colombie : les manifestations de violence liée aux mafias sont toujours très élevées, les cartels se sont reconfigurés dans une myriade d'organisations. Enfin, la pénétration de la mafia atteint les plus hautes sphères du pouvoir.Mafia partout

Il existe un certain nombre de parallélismes qu'il convient de signaler. Premièrement, la mafia n'est limitée dans aucun de ces deux pays aux secteurs marginaux de la société. Cependant, c'est dans ces secteurs sociaux que s'exprime son caractère ultra-violent. Pour de très nombreux individus des zones urbaines, sensibles aux promesses de la société de consommation, le trafic de drogue et la violence qui lui est associée sont une voie très rapide de promotion sociale. Aussi, les énormes disparités sociales permettent d'expliquer, en partie, ces trajectoires individuelles violentes.

Deuxièmement, il existe dans les deux sociétés une méfiance vis-à-vis de la loi et des institutions. Ce comportement se manifeste sous des aspects différents dans les deux pays, mais de manière générale, la loi est considérée comme un privilège des puissants et non comme un mécanisme consensuel pour le règlement des conflits.

Aussi, la transgression de la loi n'est pas condamnée socialement. Dans certains cas, elle tend à être non pas l'exception, mais la norme. Violence d'État Enfin, dans ces deux pays une partie non négligeable de la violence et de l'insécurité est produite par l'appareil répressif de l'État, police et armée. Cette forme de déviance s'explique bien entendu dans la formidable capacité de la corruption des mafias, mais aussi dans la culture de l'illicite au sein de la société. Il faut bien dire que les membres des forces armées et de sécurité font aussi partie de la société et partagent ses valeurs ! De ce fait, de nos jours ceux qui possèdent le monopole légal de la force constituent eux aussi un facteur de violence de type mafieux.

Le problème de pays comme la Colombie ou le Mexique, c'est que les mafias ont une énorme capacité à ronger leurs système politiques et sociaux. Or, compte tenu de la structure sociale de ces deux pays, et au vu de l'expérience historique, il serait temps d'accepter l'idée qu'un traitement strictement répressif continuera à produire une grande dose d'effets pervers.

Bien que réalisables techniquement, les solutions miraculeuses pour limiter le pouvoir des mafias locales -la production là où existe la demande à hauts revenus; par exemple la production de cocaïne synthétique sur le territoire des États-Unis- ne sont pas envisageables pour le moment : la cocaïne produite à partir du plant de coca reste meilleur marché. Il est d'ailleurs peu probable que les pays du Nord envisagent de développer la recherche en cocaïne synthétique.

Sommes-nous, en définitive, devant une impasse ? Si en matières de drogues le goût des consommateurs des pays du Nord ne change pas radicalement -et il n'y a aucun signe dans ce sens- et si les politiques qui sont menées actuellement en Colombie et au Mexique continuent, il est certain que nous, citoyens latino-américains, sommes condamnés à constater impuissants l'effondrement d'une partie de nos sociétés sous la main des mafias.

L'herbe sous le pied

Que faire, alors ? Il me semble qu'un véritable tour de force est nécessaire pour affaiblir les strates qui soutiennent les mafias. Il faudrait, dans un premier temps, leur couper l'herbe sous le pied en réalisant des politiques très agressives contre les disparités sociales et économiques. Toutes les études disponibles montrent que la principale motivation qu'ont les paysans pour cultiver la feuille de coca est l'impossibilité d'obtenir de l'argent avec les revenus qu'ils tirent de leurs récoltes légales –et qui leur permettent de subvenir à leurs besoins premiers.

Trouver des marchés pour ces récoltes, donner des crédits agricoles, développer les axes de transport... ce genre de politiques contribuerait à réduire la « base sociale » pour la culture de coca, c'est-à-dire des milliers de paysans qui depuis vingt ans assistent au contraire à l'aspersion aérienne systématique et sans discrimination de leurs cultures.

Des mesures semblables pourraient être menées auprès des milliers d'individus qui font la récolte de la feuille de coca, ceux qu'on les appelle raspachines en Colombie. Ces jeunes exclus des villes n'ont aucune autre source possible de revenus. Ils constituent l'armée de réserve de la récolte de coca, mais aussi l'armée de réserve au service des mafieux. Il faudrait, en quelque sorte, intégrer ces jeunes –majoritairement des hommes- dans la société. Or donner à ces populations la possibilité de travailler et de gagner leur vie n'est pas une priorité politique.

L'individualisme triomphant

Par ailleurs, à côté d'une politique sociale et économique qui vise à inclure les vastes secteurs de la population qui fournissent la matière première aux mafias, il faudrait initier une révolution au sein du pouvoir et au sein de la société. Dans la Colombie d'aujourd'hui, et probablement dans le Mexique de demain, l'individualisme est exacerbé. Plusieurs années de guerre et de recettes néolibérales ont miné la capacité d'imagination collective, de quête d'un intérêt commun qui dépasse les plans strictement individuels ou familiaux, et par ce biais d'ignorance de la légalité (méfiance à l'égard de la loi, non respect de celle-ci). Or on ne peut comprendre l'érosion sociale si l'on n'y intègre pas cette dimension culturelle, un individualisme qui se reflète à tous les échelons de la société, et dont les mafias sont un avatar.

En somme, s'il est difficile de vaincre les mafias, il est possible d'affaiblir la strate sociale qui les soutient. Une des conditions : des politiques progressistes, audacieuses, visant l'intégration des citoyens et le retour de l'intérêt collectif. Ces intentions ne semblent pas être à l'ordre du jour. Il faudra en conséquence agir pour qu'elles le deviennent.

Olga L. Gonzalez*

* Docteure en sociologie de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, présidente du Groupe Actualités Colombie (GAC) à la Fondation Maison des Sciences de l'Homme de Paris, chercheure associée à l'Urmis, Université Diderot Paris 7.

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