Pour une approche géopolitique critique des criminalités

OUVRIR LE DEBAT SUR UN PARADIGME RENOUVELE

Résumé

Pour observer les criminalités ayant une dimension internationale, de plus en plus nombreuses, l’OGC propose une approche géopolitique critique.

Pour que cette démarche soit scientifique, il est nécessaire de clarifier le paradigme sur lequel elle s'appuie, c'est à  dire  le cadre qui définit les problèmes et les méthodes  permettant, grâce un langage commun,  une plus grande efficacité de la recherche factuelle et théorique.

Ce paradigme doit à mon avis inclure la conception de base que l'on se fait des criminalités observées, laquelle doit aujourd'hui être renouvelée et appronfondie.

Pour ce faire, l'OGC s’inspire du rationalisme critique de Karl Kopper, pour qui toute théorie d'explication irréfutable du monde est nécessairement fausse.

“La vocation essentielle de l’observation et du raisonnement, voire de l’intuition et de l’imagination, est de contribuer à la critique de ces conjectures aventurées à l’aide desquelles nous sondons l’inconnu “.

Dans cette perspective, l’OGC, soucieux d’une recherche méthodologique constante, ne prétend ni constituer un savoir exhaustif sur les criminalités, ni les expliquer définitivement, mais les soumettre à une veille globale.

I - L’OGC part explicitement de l’analyse suivante, pour la confronter aux faits et la soumettre aux débats d’idées :

* les criminalités qu’il étudie sont les pratiques des groupes visant à obtenir pour leur seul profit un pouvoir absolu et un enrichissement maximum, avec un mépris radical pour la vie, les doits humains  et toutes les règles établies pour le bien du plus grand nombre, en prenant la forme privée de trafics plus ou moins illégaux et clandestins,  et/ou la direction officielle d’Etats.

* ces groupes, le plus souvent polymorphes et composites,  ne lancent guère plus, contre les institutions démocratiques, d’attaques frontales comme les régimes totalitaires du XXème siècle. Ils sont devenus partie intégrante des sociétés actuelles, quel qu’en soit le degré de développement et de fonctionnement démocratique. Ils les désagrègent de l’intérieur pour imposer de fait le leur pouvoir en touchant le moins possible à leur façade.

* ils dominent de manière très réactive de nombreux marchés, armes, drogues, êtres humains, biens utiles et déchets, produits financiers … dont la liste n’est jamais close et dont ils tirent des moyens financiers décisifs. Ils se créent leurs territoires ou espaces propres,  physiques ou immatériels, dans lesquels ils veulent contrôler les populations. Ils façonnent autant qu’ils le peuvent leur image publique. Ils nouent avec les acteurs légaux des relations de toutes sortes et, s'il sont opaques pour les institutions légales, ils en connaissent à l’inverse tout le fonctionnement.

Par conséquent, ils doivent maintenant être considérés comme

des acteurs politiques d’un type nouveau,

agissant  en réseaux avec leur propre  grille de lecture et leur propre appréhension  du temps et de l'espace, ayant une influence grandissante sur les conditions de vie de tous.

II - Pour être comprises à temps, ces criminalités appellent

la constitution d’un espace de travail commun

interprofessionnel, pluridisciplinaire, international et indépendant, partenaire d’ONG de lutte ou de solidarité internationales.

Sachant que, d’un point de vue scientifique, les observateurs d’une réalité sociale agissent sur celle-ci par leurs travaux, ce qui leur confère nécessairement une portée politique, l’OGC adopte dans ce dernier domaine une position claire pour défendre, en accord avec sa charte éthique,  la démocratie à l’échelle du monde.

S’en tenant à une démarche scientifique, l'OGC récuse toute diabolisation comme tout angélisme face à quelque criminalité que ce soit. Il est d'une vigilance absolue sur les conflits d'intérêts et n'en admet aucun pour lui-même, ses membres et ses correspondants.

Son ambition : grâce à une vue d’ensemble et un regard indépendant, fournir aux citoyens, spécialistes ou non, des informations factuelles connectées à des outils théoriques, tout en laissant à ses membres, pris individuellement, et à ses partenaires, la tâche de proposer, conformément à leurs convictions, des politiques publiques déterminées.

La dimension géopolitique des criminalités, notamment des criminalités internationales ou transnationales, organisées ou structurées, ne fait aujourd'hui plus de doute. Les observer sous cet angle a démontré sa fécondité, notamment avec les travaux de l'Observatoire Géopolitique des Drogues - l'OGD – dont l'OGC prends la succession.

Il est aujourd'hui possible, grâce aux nombreux travaux qui ont exploré cette dimension de formaliser davantage cette approche.

Il est urgent d’aller plus loin dans cette démarche en considérant la géopolitique, non plus seulement comme une conclusion, quasiment obligée, de l’analyse de telle ou telle criminalité, mais comme le point de départ de son analyse.

Ce point de départ, je propose de l’appeler une géopolitique critique, empruntant cette expression au professeur Giuseppe Muti.

Il s’agit de définir une méthode autant que de proposer un contenu et la logique commande de commencer par la première avant d’en venir au second.

Que pouvons-nous savoir ?

Par cette méthode, s’appuyant sur des travax épistémologique, nous cherchons à donner un caractère scientifique à nos observations, au sens, toujours débattu des “sciences” humaines. Cette question : que pouvons-nous savoir ?, à laquelle tentent de répondre d’une façon générale les théories de la connaissance, est posée avec une force particulière par les pratiques criminelles par nature opaques pour les institutons démocratiques.

Le chemin pour aboutir à un résultat qui  puisse être considéré comme scientifique, à partir des opinions que nous pouvons avoir sur tel ou tel phénomène que nous qualifions de criminel sur la base de ce que nous observons,  peut être parcouru, selon moi, en suivant d’abord la gradation proposée par Kant dans la Critique de la Raison Pure pour analyser les différentes formes de croyance ou de jugement :

"La croyance est un fait de notre entendement susceptible de reposer sur des principes objectifs, mais qui exige aussi des causes subjectives dans l'esprit de celui qui juge. Quand elle est valable pour chacun, en tant du moins qu'il a de la raison, son principe est objectivement suffisant et la croyance se nomme conviction. Si elle n'a son fondement que dans la nature particulière du sujet, elle se nomme persuasion.

La persuasion est une simple apparence, parce que le principe du jugement qui est uniquement dans le sujet est tenu pour objectif.

Aussi un jugement de ce genre n'a-t-il qu'une valeur individuelle et la croyance ne peut-elle pas se communiquer. Mais la vérité repose sur l'accord avec l'objet et, par conséquent, par rapport à cet objet, les jugements de tout entendement doivent être d'accord [...] La pierre de touche grâce à laquelle nous distinguons si la croyance est une conviction ou simplement une persuasion est donc extérieure et consiste dans la possibilité de communiquer sa croyance et de la trouver valable pour la raison de tout homme, car alors il est au moins à présumer que la cause de la concordance de tous les jugements, malgré la diversité des sujets entre eux, reposera sur un principe commun, je veux dire l'objet avec lequel, par conséquent, tous les sujets s'accorderont de manière à prouver par là la vérité du jugement. […]

    La croyance, ou la valeur subjective du jugement, par rapport à la conviction (qui a en même temps une valeur objective) présente les trois degrés suivants : l'opinion, la foi et la science. L'opinion est une croyance qui a conscience d’être insuffisante aussi bien subjectivement qu'objectivement. Si la croyance n'est que subjectivement suffisante et si elle est tenue en même temps pour objectivement insuffisante, elle s'appelle foi. Enfin la croyance suffisante aussi bien subjectivement qu'objectivement s'appelle science. La suffisance subjective s'appelle conviction (pour moi-même) et la suffisance objective, certitude (pour tout le monde)." Kant, Critique de la raison pure, Canon de la raison pure, tr. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 1997, pp. 551-552

Deux points me paraissent essentiels dans ce texte : le premier est qu’il existe une gradation entre ces trois formes de la croyance et de la connaissance, qui apparaissent comme autant d’étapes qu’il est possible de franchir ; le second, certainement central dans la pensée de Kant, est que la première étape, l’opinion, et la deuxième étape, la foi semblent bien pouvoir n’être le fait que d’une conscience individuelle - qui existe « pour moi-même » -, alors que la troisième étape, la science, est le produit d’une élaboration collective, puisqu’un de ses éléments constitutifs se trouve dans la suffisance objective, la certitude qui doit exister « pour tout le monde ».

Une conclusion s’impose enfin à la lecture de ce texte : cette gradation permet de fonder ce que l’on appelle aujourd’hui les sciences sociales, qui peuvent avoir le même objet qu’une opinion ou qu’une foi, alors qu’on ne voit pas très bien comment les sciences parfois appelées exactes ou de la nature porteraient sur un objet qui donne préalablement lieu à une opinion ou à une foi, même si cela n’est pas impossible ou ne l’était certainement pas à l’époque de Kant, sous l’emprise de la religion dont il voulait se défaire.

Dans ces sciences là, le chemin semble aller plus directement que dans les sciences sociales,  des simples observations factuelles à la construction d’une théorie, mais c’est sans doute une illusion due à l’ignorance des questions que se posent aujourd’hui ces  scientifiques. Reste une problématique des rapports entre observations factuelles, construction théorique  et applications pratiques à laquelle l’OGC, de par son projet même, est confronté sans échappatoire possible.

Après ce texte de Kant, il reste à définir un critère plus précis que la double qualité qu’il a proposée, suffisance subjective et suffisance objective, pour caractériser la science, et notamment un critère plus précis que « la certitude pour tout le monde » pour caractériser la suffisance objective.

 Le rationalisme critique :

la connaissance de notre ignorance

Ce critère me paraît pouvoir être trouvé dans ce qu’on a appelé « le rationalisme critique » qui trouve sa source dans la pensée de Karl Popper.

Ce dernier écrit :

« le critère de la scientificité d’une théorie réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester. » Conjectures et réfutations La croissance du savoir scientifique Payot 2008 page 65.

Ce critère reprends, certes en la nuançant  sensiblement mais sans le contredire, le caractère collectif que Kant prête à la certitude scientifique, puisque l’invalidation ou la réfutation d’une théorie proviendront évidemment le plus souvent d’une autre personne que de son auteur, qui doit en avoir accepté sans détours l’éventualité.

« La croyance selon laquelle la science procède de l’observation à la théorie, est si répandue et si fermement ancrée, de nos jours encore que le démenti que je lui propose suscite le plus souvent l’incrédulité. Mais, en fait, l’idée qu’il est possible de partir des observations, sans qu’intervienne aucun élément d’ordre théorique, constitue une absurdité… L’observation est toujours sélective. Elle requiert qu’on ait choisi l’objet, circonscrit la tâche, qu’on parte d’un intérêt, d’un point de vue, d’un problème. La description de ce qui est observé présuppose un langage descriptif et des termes désignant des propriétés ; elle présuppose la similitude et la classification qui elles-mêmes supposent à leur tour des intérêts, des problèmes, l’adoption d’un certain point de vue » page 79 – 80

« j’ai donc estimé que lorsqu’une théorie se révèle non scientifique ou « métaphysique » (risquons ce qualificatif), elle ne serait pas pour autant négligeable, insignifiante « vide de sens » ou encore « absurde » Page 67.

 « ni l’observation ni la raison me font autorité. L’intuition de l’esprit comme l’imagination joue toutes des rôles décisifs, mais on ne peut s’en remettre à elles. Elles peuvent nous montrer des choses avec une grande clarté et, pourtant, elles sont susceptibles de nous induire en erreur. Elles sont indispensables parce que ce sont les principales sources de nos théories ; la plupart de nos théories sont, de toutes manières fausses. La vocation essentielle de l’observation et du raisonnement, voire de l’intuition et de l’imagination, eet de contribuer à la critique de ces conjectures aventurées à l’aide desquelles nous sondons l’inconnu » page 54

« toute solution d’un problème donne naissance à de nouveaux problèmes qui exigent à leur tour leurs solutions ; l’importance du phénomène est fonction de la difficulté du problème initial comme de la hardiesse de la solution proposée. Nous apprenons sur le monde, et plus ce savoir s’approfondit, plus la connaissance de ce que nous ne savons pas, la connaissance de notre ignorance prend forme et gagne en spécificité comme en précision. Là réside en effet la source majeure de notre ignorance : le fait que notre connaissance ne peut être que fini, tandis que notre ignorance est nécessairement infinie… Quand bien même nous n’apprendrions ainsi qu’à connaître la faible étendue de notre savoir, j’estime qu’il est intéressant de tenter d’acquérir des connaissances sur le monde. Cet état de docte ignorance pourrait aplanir bien des difficultés. Il serait alors salutaire de ne pas oublier que si les diverses parcelles de savoir que nous possédons nous rendent assez dissemblables, dans notre infinie ignorance nous sommes tous égaux.

Il est un dernier aspect que j’aimerais examiner.

Lorsque, en raison de sa fausseté, il convient de rejeter une théorie philosophique, il n’est pas rare qu’on puisse néanmoins y trouver, pourvu que l’on cherche suffisamment, une idée vraie qui mérite d’être retenue. » Page 54 – 55.

Ce critère de la scientificité permets d’affirmer, sur un mode un peu polémique, que toute théorie, et il en existe de ce type, plus ou moins dominantes, aujourd’hui, qui prétend tout expliquer de façon irréfutable est nécessairement fausse et en tout cas non scientifique.

Cette conception du savoir, considéré comme « la connaissance de notre ignorance », entraîne une deuxième conséquence de première importance, quand Karl  Popper écrit : « les diverses parcelles de savoir que nous possédons nous rendent assez dissemblables, dans notre infinie ignorance nous sommes tous égaux. ».

Cette affirmation donne un fondement à l'égalité entre les hommes, proposition politique par excellence, un fondement ontologique et pas seulement programmatique, qualitatif avant d'être quantitatif. L'égalité entre les hommes n'est pas seulement un but l'organisation de la société devrait permettre d'atteindre par la distribution des positions et des avantages sociaux, qu’il faut donc dénombrer et évaluer, elle constitue une  donnée de base qui définit l'humanité.

L'article 1 de La Déclaration de Droit de l'Homme et du Citoyen dispose : « Les hommes naissent et demeurent  libres et égaux en droits » L’égalité entre les hommes existe dès leur naissance, avant que ne soit assignée à chacun une place dans la société et qu'il n'ait acquis le moindre savoir. Au contraire, celui-ci crée entre les hommes des différences et ce n'est sans doute pas trahir la pensée de Karl Popper d'affirmer que ces différences s'organisent de façon hiérarchisée, puisque pour lui, c'est l'infinité de l'ignorance de chacun, berger illettré ou anthropologue parlant 50 langues, qui rend ces deux  derniers égaux.

Adopter cette conception de l'égalité entre les hommes, fondée sur leur capacité cognitive,  et  dire qu'elle relève de leur être, conduit à définir l'humanité, la qualité d'être humain, par la faculté de penser. Sans aller plus loin dans l'analyse de ces 2 derniers mots, qui nous conduirait sans doute au-delà des limites de cet article, il est déjà possible de dire que cette conclusion nous sera utile dans la réflexion que nous proposerons infra sur les notions en vogue dans notre domaine, comme «la drogue», « le terrorisme » « le crime organisé », « l'opinion publique »,  « la société civile »   et  « la prédation ».

Elle doit permettre de voir plus clair dans les généralisations abusives, les amalgames et la tendance à naturaliser des pratiques que  peuvent véhiculer ces termes,  et notamment l'assimilation du monde humain au monde animal que recèle le dernier d'entre eux.

La théorie de la connaissance développée par Karl Popper a donc, comme toutes les théories de ce genre, des implications et des conséquences politiques essentielles et c'est une raison de plus pour l'OGC de s’y intéresser de très près.

Quelle objectivité ?

Le deuxième point de notre méthode repose sur le fait qu'il n'existe pas en matière de criminalité d'observation neutre, car les observateurs font partie, quelque distance qu'ils essaient de prendre, du grand ensemble social dont les criminalités font aussi partie. Cela signifie les observateurs, s'ils veulent avoir une démarche scientifique, doivent être très soucieux des artefacts qu'ils rencontreront presque inévitablement, c'est-à-dire des transformations que l'observateur provoque dans ce qu'il observe du simple fait de son observation.

C'est une position que l'OGC soutient d'autant plus facilement qu'il est clairement du côté de ceux qui luttent contre ces criminalités dans une perspective démocratique, tenant de ceux-ci un grand nombre des informations à partir desquelles il travaille. Cette implication n'est pas en soi, bien au contraire, un obstacle à une démarche scientifique, si l'on se réfère par exemple à « l'observation participante » des sociologues de l'école de Chicago.

L’objectivité absolue pour qui observe les criminalités est d’autant plus impossible, qu’il existe, notammant en France, des criminologues clairement engagés dans l’élaboration et la mise en oeuvre de politiques publiques, qui, comme toute politique, relèvent d’un choix inévitablement subjectif avantageant certaines catégories de la population plutôt que d’autres. L’OGC ne peut pas les ignorer, ne serait-ce que pour sa survie dans le jeu institutionnel, et doit prendre position face à eux : il est, vis-à-vis de ceux que décrit Mathieu Rigouste  dans « Les marchands de peur » Libertalia 1er trimestre 2011, sur une logique tout à fait différente et le plus souvent opposée.

 « Aujourd’hui, ces criminologues parcourent le monde, participent aux rencontres internationales de niveau stratégique. Au cœur de la lutte contre le crime organisé et le terrorisme, ils forgent des concepts nouveaux et globaux ; leurs analyses et études irriguent les centres de décision. Ils forment les analystes de ministères régaliens : Défense Justice Intérieure ; des cadres d’entreprise mondialiséu d’organisations non-gouvernementales humanitaires, sachant ensuite élaborer des diagnostics sûrs »  Xavier Raufer  « une quelconque alliance face aux dangers du monde » Défense nationale et sécurité collective, mai 2005, pp. 168 – 169  cité page 132

 « mon problème à moi, c’est de négocier des textes et des orientations avec des gens qui assument la réalité du pouvoir d’État ou du pouvoir dans d’autres organisations, pour arriver à un compromis. Alain Bauer”, cité page 131

Bref, notre approche critique ne vise pas à construire un savoir exhaustif expliquant toutes les pratiques criminelles,  une sorte d'encyclopédie du “crime organisé”. Elle constitue un point de vue, que l'OGC croit indispensable à la comprehension de celles-ci,  et donc à l'action menée contre elles par ses partenaires,  mais elle ne doit pas être considérée comme le chemin vers une vérité ultime.

De quoi parle-t-on ?

Ceci posé, s’agissant des hypothèses de fond sur lesquelles repose le projet de l’OGC, il faut expliciter d’abord ce que l’on entend par ces termes « géopolitique » et « criminalités », avant de réfléchir, en proposant quelques exemplaires, à ce que pourrait être une approche « critique » de celles-ci et comment la mettre en oeuvre.

Le terme de « criminalité » ne recouvre aujourd’hui qu'une notion floue, qui n’est pas non plus une donnée intangible et évidente qui ne mériterait pas d’être analysée ni discutée. Au contraire, son contenu, ses contours et ses rapports avec des notions voisines comme délinquance, fraude, illégalité et illicéité, doivent faire l’objet d’un travail de conceptualisation pour sortir d’un certain nombre d’équivoques aux conséquences politiques lourdes.

La première distinction qui s’impose à l’observateur fait la différence entre :

- ce qui peut être appelé, faute de mieux, une criminalité universelle autour d'un noyau dur réprimé d’une manière ou d’une autre partout et toujours,  constituée d’atteintes directes et immédiates à la vie humaine et à la répartition des biens immédiatement inddispensables à celle-ci,

- des criminalités particulières qui sont le  produit de décisions différenciées suivant le lieu ou le moment - les infractions économiques complexes, les atteintes au fonctionnement de la société politique, les constructions pénales comme le trafic de stupéfiants, le terrorisme, les crimes contre l'humanité etc ....

 Dans une première acception, visant toutes les formes de criminalité qu’il apparaît nécessaire d’observer,  au risque d’une visée trop large mais qui vaut mieux qu’une  troprestrictive, cette notion de « criminalité » pourrait être définie comme « le comportement d'un petit groupe visant  exclusivement à obtenir pour son seul profit et dans le minimum de temps un pouvoir absolu et un enrichissement maximum, en agissant avec une indifférence totale pour la vie humaine, y compris celle de ses membres, et le mépris complet pour toutes les règles sociales établies pour le bien du plus grand nombre »

Pour écarter, conformément à la methode critique ci-dessus, toute conception à priori selon laquelle il n’existerait qu’une seule essence de toutes les pratiques criminelles, se déclinant entre différentes variantes fondemantalement identitques,  que la criminologie aurait pour vocation de definer et donc d’expliquer de façon potentiellement irréfutable, et laisser ouverte la question de cette prétendue essence, c’est tout à fait délibérément que l’OGC  s’est appelé dès sa naissance l’Observatoire Géopolitique DES CriminalitéS,  au pluriel.

*    *    *

Examinons en premier lieu ce que peut recouvrir le terme « politique » dans celui de « géopolitique », car, conformément à son nom, l’OGC considère que les pratiques criminelles qu’il observe sont maintenant le fait de véritables acteurs politiques, d’un genre assez nouveau dont il faut décrypter les caractéristques et le fonctionnement  : dans cette perspective, quatre éléments, sous des formes et à des degrés divers, me semblent nécessaires pour caractériser une force politique et donc utiles pour analyser les criminalités que l'OGC projette d'observer :

- une base économique,

se présentant la plupart du temps comme un marché dans lequel on peut trouver, sans que cette liste ne soit exhaustive, un produit ou service, une offre et une demande, des prix, des acteurs aux fonctions diversifiées - producteurs, transformateurs, distributeurs et clients... -, un but ou un critère de réussite le plus souvent financier, enfin un environnement et des facteurs exogènes

- un territoire,

matérialisé par une portion  géographique du monde terrestre ou une entité plus ou moins abstraite et virtuelle, et par conséquent des frontières, des routes, des points d'ancrage ou de concentration des activités, enfin une population vivant sur ce territoire et de ses ressources

- le contrôle de cette population,

par différents moyens allant de la violence la plus pure aux services les plus utiles, en passant par le contrôle de l'image que cette population se fait de ces criminalités et l'instrumentalisation fréquente, par les uns et les autres, des informations, notamment statistiques, les concernant

- les interactions

avec les autres forces politiques présentes sur ce territoire ou dans les territoires voisins pour le contrôle de cette population, allant de la confrontation la plus extrême à la collaboration la plus intime en passant par toutes les formes d'alliances, de renversements d'alliance, de connivence ou de collusion.

En second lieu, l’approche « géopolitique » d'une force politique tient d’abord dans l’examen d’une double dimension spatiale, à l'échelle du monde :

- une dimension plutôt horizontale, celle de l'insertion du territoire où se développe cette criminalité dans le reste du monde,

- une dimension plutôt verticale, celle du rapport qu'entretient une manifestation minime et très localisée de cette criminalité avec le système global et international dont elle constitue une partie ou dans lequel elle s’insère.

Il tient ensuite dans une double appréhension de la dimension temporelle :

- celle sur le temps court,

que l'on pourrait appeler en séquences,  et qui met en lumière l'extrême réactivité d'un grand nombre des criminalités, leur capacité de s'adapter très vite à une modification de leur environnement, que ce soit sur leurs produits ou services, la conjoncture économique  ou politique  générale, le comportement des institutions légales répressives à leur égard, bref leur plasticité

- celle sur le temps long,

une période qui commence sans doute au début du XIXe siècle avec l'industrialisation et la deuxième mondialisation - après celle du XVe siècle - et peut se décomposer en phases se déroulant sur une ou deux générations soit le temps de la transmission directe de l'expérience au sein des criminalités, phases qui ne sont que les parties d’un même mouvement.

Cette analyse sur le temps long se différencierait de celle sur le temps court, parce qu'elle prendrait en compte la totalité des facteurs de la vie économique et sociale alors que celle sur le temps court est davantage centrée sur le comportement spécifique des acteurs criminels eux-mêmes. Ainsi pourraient s’articuler en toute première analyse, la dimension spatiale et la dimension temporelle.

L'espace-temps des réseaux criminels : un système de relations

Il tient enfin en une analyse plus approfondie du complexe espace-temps dans lequel se déploient les criminalités, puisque l’espace et le temps sont intimement liés et se structurent ensemble dans l’esprit des hommes selon des modalités qui n’ont rien de fixe ni de donné.

Une telle analyse est par exemple proposée par Jean de Maillard dans son dernier ouvrage, au sujet duquel il est interviewé dans ce numéro. Il distingue ainsi la société organisée par des institutions de celle, actuelle selon lui, organisée en réseaux, qui  découpe différemment l’espace et le temps dans lesquels les individus sont soumis à des contraintes tout à fait différentes, des règles dans la première et des normes dans la seconde, ce qui lui permets d’expliquer le développement d’un certain nombre et d’un certain type de criminalités.

Cette approche peut être qualifiée de géopolitique critique par opposition à une géopolitique substantialiste ou même naturaliste, dont la caractéristique principale est d’être sur le plan théorique refermée sur elle-même.

Cette dernière approche suppose de considèrer les grandes criminalités, et même de moins grandes, comme des phénomènes ayant leur existence en eux-mêmes et une nature tout à fait spécifique, radicalement étrangers au fonctionnement « normal » ou « démocratiquement normal » des sociétés, et surtout de sociétés développées se qualifiant comme telles, nature qui en constitue la vérité ultime.

Des amalgames

Cette conception se traduit en particulier par toute une série de singuliers fonctionnant comme des amalgames :

« La drogue »

où se confondent les conséquences physiologiques des propriétés psycho actives de certains produits, leur statut légal et les conséquences de la façon dont ce statut légal est appliqué ou ne l'est pas,

« Le crime organisé »

où des activités, dont la qualification de « criminelles » est supposée découler automatiquement et nécessairement de leur nature et non des stratégies particulières de toutes les forces politiques à l’oeuvre dans un contexte donné, sont supposées en définitive procéder du modèle pyramidal hiérarchisé des grands Etats totalitaires du XXe siècle, même si on leur reconnaît l’intelligence tactique de s'organiser au premier degré en réseaux

« Le  terrorisme »

qui serait une sorte d'avatar de ces Etats et leur réapparition sans passer par un préalable visant à leur donner une légitimité, comme gagner des élections et/ou promettre un prétendu paradis social ou religieux, mais se limitant à la seule violence systématique sur les esprits et les corps.

Cette conception naturaliste des criminalités se pare des attraits du manichéisme moral, ces trois « fléaux » n'étant que l'expression de l'éternelle malignité humaine. Les théoriciens de cette conception se font d'emblée, sans détours ni retenue particulière, les promoteurs de politiques précises, que l'on appelle couramment sécuritaires, dont certains font même leur commerce.

Cette critique ne doit d’ailleurs pas se limiter aux notions précédentes, en général mises en avant par des écoles de pensées ou des sensibilities politiques assez différentes de celles qui prévalent à l’OGC.

Elle doit aussi s’étendre aussi à des notions souvent utilisées, au moins dans le langage courant, par des membres ou des partenaires de l’OGC,  comme :

L’opinion publique”

qui est plutôt un groupe limité d’éditorialiste des medias, sous l’influence grandissante des communiquants des détenteurs des pouvoirs politiques et économiques, s’appuyant systématiquement sur les sondages dont le caractère scientifique auto-proclamé est particulièrement discutable. Le terme “publique” cache un glissement de sens inadmissible, en ce que cette opinon est “publique” parce qu’elle est celle qui s’exprime le plus fortement, mais elle n’en est pas pour autant l’opinion du public

“ La société civile”, `

notion formée de deux termes étranges – qu’est ce que cette “société” particulière dans la société tout court et pourquoi et par opposition à quoi est-elle “civile” ? -, qui recouvre en fait un ensemble d’associations ayant une sensbililté politique commune assez claire et qui vise, de façon tout à fait légitime, à exercer un pouvoir d’influence sur les  décideurs politiques et économiques, mais sans disposer pour autant de mandat de la population pour ce faire, contrairement à ce qu’on peut lire ici et là.

“ La société civile”, comme “l’opinon publique” ne sont que des amalgames visant à l’autopromotion de groupes particuliers très actifs. Dire cela n’est en rien remettre en cause l’utilité de ces groupes et la légitmité de leur action, qui repose sur deux principes cardinaux d’une démocratie : la liberté d’expression et celle, subséquente, de la presse,  et la liberté d’association, sans lesquelles l’OGC n’existerait pas

“ Les prédateurs”

cette belle métaphore, au très fort pouvoir émotionnel,  se révèle particulièrement troublante si l’on examine ses tenants et ses aboutissants. Il s’agit d’un concept venu du monde animal dans lequel les prédateurs sont indispensables à l’équilibre d’un éco-système et à la survie générale des espèces, au point d’être aujourd’hui souvent protégés par l’homme.

La plupart des prédateurs sont aussi souvent les proies d’autres prédateurs plus puissants. Enfin et surtout, le concept de “prédateur” implique qu’au sein du monde animal co-existent des espèces de nature différente entretenant entre elles des relations violentes vitales pour toutes : étendre ce concept au genre humain, qui serait divisé en espèces différentes entrenant naturellement de telles relations, comporte des dangers sur lesquels il n’est pas besoin de s’étendre.

Des acteurs politiques nouveaux

Considérée ainsi, l'approche géopolitique des criminalités que propose l'OGC repose aujourd'hui sur l'idée, ou mieux l'hypothèse de travail, que celles-ci ne sont pas, ou sont de moins en moins, des attaques venues de l'extérieur contre les institutions légales, comme en leur temps le national-socialisme ou le stalinisme contre les démocraties libérales, mais peuvent être considérées comme un rouage, certes particulier, du fonctionnement général de nos sociétés.

Pour ce qui est des démocraties actuelles, nées conjointement avec les sociétés industrielles, il est nécessaire de regarder si les criminalités ne sont pas une solution avant d'être un problème, solution qui pose évidemment de nouveaux et plus graves problèmes, dans un processus qui peut devenir cumulatif ; leur prospérité dépend du maintien d'une façade démocratique attrayante qu’elles tiennent à conserver avec soin.

Si l’on admets que ces criminalités peuvent naître d'abord d'un dysfonctionnement sur le plan économique et social, auquel le droit, tel qu’il est en œuvre par les institutions policières, militaires et judiciaire, ne parvient pas à mettre fin, l'approche géopolitique les concernant ne se limitera pas aux petits jeux entre elles et les services, secrets ou non, des États en compétition pour la domination du monde ou d'une région du monde, mais englobera toute la vie politique, économique et sociale dont les Etats sont seulement une partie.

S’il faut donc résumer en quelques mots la principale hypothèse théorique sur laquelle repose le projet de l’OGC, je dirai qu’il s’agit d’analyser ces acteurs politiques nouveaux qui ont pour caractéristique principale de brouiller  toujours davantage la distinction, qui fut d’importance primordiale au XXème siècle, entre criminalités d’Etats, en gros les regimes totalitaires, et les criminalités d’origine privée, en gros le grand banditisme, prenant ainsi à revers tout l’Etat démocratique et l’Etat de droit.

Ceci ouvre nécessairement sur une réflexion sur l’organisation du ou des pouvoirs réels – là aussi la question du singulier et du pluriel est  décisive – dans le  monde d’aujourd’hui, reflexion à laquelle l’OGC veut contribuer.

Un espace commun de recherches

Cette approche nécessitera de mettre au point des méthodes de recherches, factuelles et théoriques, adaptées aux phénomènes qu'elle est faite pour observer, ce qui paraît la base d'une démarche scientifique. On ne photographie pas avec la même focale, le même temps de pause, le même diaphragme et la même sensibilité  quelqu'un qui fait du yoga dans une pièce bien éclairée et un TGV qui traverse un paysage dans une quasi-obscurité !

Ces méthodes doivent se caractériser en premier lieu par l'interdisciplinarité, c’est à dire l’appel à différentes disciplines dans leur complémentarité et par la transdisciplinarité, c’est à dire des recherches combinant fondamentalement différentes disciplines et la  des recherches théoriques, un point qui semble aujourd'hui tout à fait acquis.

Il faut ajouter immédiatement que le savoir-faire, criminel qu'il s'agit de comprendre,  accumulé depuis près de deux siècles par les différentes criminalités, se transmet entre elles oralement et se développe par la voie comportementale de l'exemple, processus qui s'avère aussi efficace pour elles que la transmission par écrit qui caractérise sans doute les sociétés dotées d'un État.

Elles doivent aussi se caractériser par l'interprofessionnalité, entre des chercheurs essentiellement universitaires et des enquêteurs principalement journalistes d'investigation, ce qui est sans doute bien plus nouveau et peut-être plus difficile, car les habitudes et surtout le rythme de travail des uns et des autres, ainsi que les contraintes institutionnelles de leurs professions respectives, sont différents.

Pourquoi cette approche commune et synchronisée de toutes les criminalités, au risque de voir certaines de leurs spécificités échapper à l'observation ? Parce qu'elle seule permet, notamment au grand public qu'il faut informer, les rapprochements et comparaisons permettant d'avoir une vue d'ensemble,  et donc géopolitique, de ces criminalités, puisqu'il est maintenant admis qu'elles forment un ensemble ou qu'elles tendent à en former un.

Enfin, notre méthode générale pour appréhender cet ensemble repose sur l'idée que la partie s'explique par le tout, mais sans oublier que pour connaître le tout, il faut, comme l'écrivait Pascal, « connaître particulièrement les parties ».

Ne pas négliger les caractères irréductiblement spécifiques de ces dernières, doit éviter les simplifications globalisantes, dérivant irrémédiablement vers une pensée et des pratiques totalitaires., qui guettent tout effort pour parvenir à cette vue d’ensemble.

L’OGC et sa revue ne sont donc pas un institut de criminologie de plus, mais un espace de travail commun interdisciplinaire, interprofessionnel et international, un site de passerelles entre différents spécialistes et vers le grand public éclairé.

Cela n’empêche pas que, pour mieux se faire entendre et pour donner plus de moyens à ses membres, il ait sa propre revue, sa propre maison d’édition et peut-être un jour son propre laboratoire universitaire ou une participation dans un de ceux-ci ;  mais l’OGC ne prétendra jamais imposer une quelconque exclusivité à ses membres, mais souhaite au contraire qu’ils soient toujours présents et actifs dans d’autres instances ou d’autres  institutions.

En conclusion

ces développements ne prétendent pas constituer une conceptualisation définitive du terme « géopolitique » dans le domaine des «criminalités», ni  une doctrine  aboutie.

Ils doivent être considérés comme des hypothèses de travail dont le degré de pertinence apparaîtra au regard des investigations qu'elles permettront de conduire et des approndissements théoriques qui pourront s'appuyer sur celles-ci, avec l’espoir d’aider  ainsi nos parternaires engagés sur le terrain des luttes démocratiques.

Charles-Henri de Choiseul Praslin

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