Rigueurs, hommage à Elisabeth Allès

CHCP-150x150L'OGC rend hommage à Elisabeth Allès, disparue le 31 Décembre 2012, membre de son Comlté d'Initiative et du comité de lecture de sa revue Criminalités et qui fut en son temps un membre important de l'OGD, l'Observatoire Géopolitique des Drogues, dont est issu l'OGC.

D'Elisabeth Allès, anthropologue, chercheure au CNRS, directrice du Centre d'Etudes de la Chine Moderne et Contemporaine, le CECMC, militante infatigable des droits de l'Homme et notamment des sans papiers, Guilhem Fabre, un de ses amis, sinologue commer elle et membre du Comité d'Initiative de l'OGC, parle en ces termes :

Elisabeth Allès

Dans le court espace de nos vies, certains êtres aspirent à élever ce qui fait le coeur de l'humanité d'aujourd'hui. Elisabeth Allès, qui nous a quitté en ce début d'année 2012, en fait partie. Le refus combattant des exclusions générées par le prêt à porter des identités factices, la conviction que le partage dans la diversité des cultures est source perpétuelle d'enrichissement, l'ancrage enfin du côté des sans voix et des va-nu-pieds du monde moderne comme révélateurs du scandale d'un ordre qui se veut « juste », s'imposaient chez elle avec un naturel entrainant.
Sa trajectoire à la fois nourrissante et incisive réveille la féconde utopie, et rejoint quelque part la démarche que se fixait Rainer Maria Rilke : « Tout ce que les hommes oublient pour se rendre la vie possible, nous allons toujours le découvrir, et l'agrandir même ».

Guilhem Fabre
N°2 octobre - novembre- décembre 2011

Les criminalités que cette revue se propose d'observer et de comprendre sont spectaculaires quand elles sortent de l'ombre où elles se régénèrent, sans que l'on ne sache trop si elle le font d'elles-mêmes ou parce qu'elles sont débusquées. Souvent, ces criminalités peuvent sembler mues par des pulsions plus ou moins rationnelles.

Néanmoins, chacun se rend compte de plus en plus qu'il n'en est rien et qu'un ou plusieurs systèmes se développent, notamment sur le plan économique, suivant des logiques impérieuses qu'il faut toujours décrypter. Expliquer l'injustifiable n'est pas l'admettre, mais se donner le moyen d'y mettre fin.

Celui qui voudrait faire une belle carrière dans la grande criminalité ne trouverait pour commencer ni manuel du parrain efficace, ni colloque sur les perspectives stratégiques dédié à ceux qui pourrissent l'économie légale par des pratiques mafieuses. Il ne pourrait pas plus disposer de rapports publics sur la place du petit personnel dans les multinationales prospérant dans les trafics multiples, ni d'annales de séminaires sur l'optimisation de la violence systématique qui se seraient terminés par des conférences de presse.

Cependant, les pratiques mafieuses sont des savoirs qui se transmettent, simplement de façon orale pour la quasi-totalité. Les anthropologues nous ont appris, à propos des peuples « primitifs » ou « barbares », que cette transmission ne manque ni de richesse ni de précision. C'est probablement par la voie de la famille que s'opère principalement ce transfert du savoir, la famille n'étant donc pas simplement un moyen de se partager l'espace mais aussi de maîtriser le temps.

Notre projet d'éclairer ce monde occulte et de traduire ces savoirs - que l'on peut qualifier de pratiques -, exige beaucoup de rigueur, une langue, des modes de pensée, qui nous permettent d'en prendre la mesure et de nous en assurer la maîtrise.

Rigueur, ou mieux sans doute, rigueurs :

- rigueur théorique et scientifique du chercheur, de l'analyste et du juriste dans la conduite du raisonnement,

- rigueur factuelle et descriptive du journaliste et de l'enquêteur dans la traque des faits,

- rigueur éthique du citoyen qui fait le pont entre les deux premières.

Réussir cette alliance, si ce n'est même cet alliage, ne sera pas facile : pas plus que ces professions, les institutions au sein desquelles elles s'exercent ne travaillent suivant les mêmes méthodes, ni au même rythme. Elisabeth Allés nous a montré que c'est parfaitement possible.

Pour s'assurer de la rigueur scientifique et théorique, la revue s'est dotée d'un comité de lecture, composé à ce jour de six universitaires, français, américain, canadien, italien et franco-colombien. Ce comité scientifique appliquera, entre autres, les critères qui permettront à la revue d'être classée comme une revue savante par les autorités universitaires. Soit en France, le CNU -Conseil national des universités-, l'AERES -l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur-, le CNRS...

Ce classement n'est ni une panacée ni une garantie absolue, mais reste un outil indispensable. La revue fera évidemment le nécessaire pour obtenir des classements similaires dans les autres pays où ils existent. Le mode d'évaluation pris en compte par ce comité de lecture travaillera, ainsi que le nom de ses membres, sera publié très prochainement.

Pour ce qui est de la rigueur factuelle des enquêtes journalistiques, il n'existe pas de système de classement analogue à celui des autorités universitaires. Cela ne signifie pas que la revue devra se limiter à sa propre appréciation : il existe des organisations de journalistes d'investigation, en Europe et aux États-Unis notamment, qui œuvrent concrètement à ce sérieux et se retrouvent régulièrement au sein de la Conférence mondiale des journalistes d'investigation (GIJC). La prochaine se tiendra à Kiev les 14 et 15 octobre 2011 : la revue et l'OGC y seront. Quant aux travaux de la précédente, qui s'est tenue à Genève les 24 et 25 avril 2010, la revue en publiera une partie dans ses prochains numéros.

Indispensable, cette autorégulation des journalistes ne suffira pas : les procédures judiciaires en vigueur dans les pays démocratiques, qui assignent des limites à la liberté de la presse -interdiction de diffamer, respect de la vie privée, présomption d'innocence...-, imposent aussi une discipline à laquelle la revue ne se dérobera pas. Ces exigences ne doivent d'ailleurs pas être considérées comme des limitations à la liberté d'expression, mais bien comme les conditions assumées d'une information digne de servir à la réflexion. Dans le même esprit et chaque fois que faire se pourra, la revue publiera les sources des enquêtes publiées.

Dans ce chantier multi-professionnel complexe de la revue, où s'entrecroisent ces rigueurs différentes, complémentaires, il sera difficile, sans brouiller le dispositif, de faire une place aux opinions, c'est-à-dire aux appréciations comportant une part prépondérante de subjectivité. Non que les opinions soient moins nobles que les purs raisonnements ou les strictes descriptions ; elles sont souvent indispensables pour prendre des décisions.

Cependant, la revue demandera à ses auteurs, membres ou non de l'OGC, de réserver l'expression, indispensable, de leurs opinions, y compris sur telle ou telle question touchant aux criminalités, à la presse accueillant justement le parti pris et l'opinion, qu'elle quotidienne, hebdomadaire, en édition électronique ou autre. Il ne s'agit, bien au contraire, de cacher ou de censurer les engagements que chacun prendra en dehors de la revue : chaque fois que les auteurs le demanderont, ils seront publiés sur le site de l'OGC. Il s'agit simplement que la revue joue un rôle clair, fut-il nécessaire pour cela de le limiter par moments.

Posted in Éditos, Revue Criminalités.

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