Saga sur grand écran : "Lord of War"

Un long métrage inspiré par la carrière de Viktor Bout. Très inspiré? De bout en bout? Fiction ou document ?

Pour créer le personnage de Youri Orlov, le réalisateur Andrew Niccol prétend s'être inspiré de cinq figures authentiques du trafic international d'armes. Il n'en reste pas moins que la majorité des traits de "Youri" est de toute évidence empruntée à Viktor Bout.

L'enfance d'un loup

Dans le film, Youri Orlov et son frère Vitaly sont nés en Ukraine, avant d'émigrer aux États-Unis avec leurs parents, sous couvert d'une identité juive, communauté alors en butte à des persécutions. Youri se fait rapidement une place au soleil dans le trafic d'armes, arguant de la nécessité imposée par le système, la loi du marché et la nature essentiellement belliqueuse de l'homme et des sociétés humaines. Homo homini lupus !

Vitaly son frère commence par refuser de s'engager sur ces sentiers de perdition, avant de prêter son concours à l'entreprise familiale. Au service de narcotrafiquants, Vitaly le maillon faible devient dépendant de la drogue... Ces péripéties - périphériques au sujet proprement dit - n'interviennent au fond que pour montrer l'humaine fragilité des trafiquants, premières victimes de leur coupable commerce.

Des hommes embringués dans une spirale infernale

En filigrane, le réalisateur développe un discret plaidoyer en faveur d'hommes qui se laissent entrainer dans la spirale (ascendante d'abord) de l'enrichissement par des voies illégales. Humains, trop humains. Le personnage central est ainsi montré dans sa vulnérabilité, à commencer par celle de cet alter ego fraternel qui en fait un individu presque ordinaire, et davantage un " produit" d'un destin funeste que celui d'une volonté de puissance aussi perverse que sans limites. Ce qui au demeurant n'est pas entièrement faux : n'a-t-on pas vu le vrai Viktor Bout pleurer ce 5 octobre, tout comme son épouse et sa fille, à l'issue de l'audience, lorsque la cour a annulé le sursis qui lui avait été accordé la veille en annulant la procédure pour fraude et blanchiment d'argent qui faisait obstacle à son extradition vers les États-Unis ? Certes, Youri est l'heureux époux de la ravissante Ava Fountain, mannequin de son état, laquelle, comme de bien entendu, ignore tout des activités illicites de son mari... jusqu'au jour où, patatras ! Youri se découvre des états d'âme. Mais André Baptiste, ci-devant président du Liberia (alias Charles Taylor dans la vie réelle*), l'un de ses plus fidèles acheteurs, le ramène rapidement dans le droit chemin du commerce lucrativement correct des armes...

La banalité du mal

Cependant, à trop vouloir banaliser le parcours somme tout extraordinaire d'un homme tel que Bout (une carrière qui, en effet, suppose des talents exceptionnels à la mesure d'un destin hors pair de hors-la-loi), à force de « démocratiser » la figure du crime en ce sens qu'il est ou peut être Monsieur tout le monde, c'est-à-dire vous et moi, on parvient au final par « désincarner le mal » et en absoudre les auteurs. À ce titre, le crime n'est plus, au fond, qu'un engrenage, un avatar moderne de la fatalité, le fatum des anciens. Délinquance et crime sont ainsi, en quelque sorte, "la faute à personne" mais la rencontre fortuite entre un homme et l'occasion, entre l'individu et ses dérives face à l'écrasante nécessité... Mais la liberté n'est-elle pas, de Hegel à Sartre, la capacité de nier toutes les « déterminations », le refus de transgresser certaines valeurs ou certaines limites qui se confondent avec l'ordre social ?

Le criminel, ce héros

Dans cet ordre d'idée, le grand reproche à faire au film est que, sous couvert d'une dénonciation aussi elliptique que relativiste, il héroïse le crime, ajoutant en cela à la confusion ambiante, autrement dit au chaos moral dans lequel nos sociétés semblent s'enfoncer inexorablement. L'anti héro romantique Youri ne plaide-t-il pas pro domo lorsqu'il réplique : "On dit : le mal triomphe partout là où les hommes de bonnes volontés ont échoué. Il suffirait de dire : le mal triomphe partout" ? On peut en effet enfoncer des portes ouvertes et porter l'accusation contre la nature (violente) des choses, des sociétés, des États, du système sociétal... C'est oublier pourtant que les États, les « systèmes » sociétaux, les guerres et les trafics ne sont pas des choses en soi, mais qu'ils s'incarnent dans des hommes. Des hommes qui font tourner et qui alimentent, en bien ou en mal, la machine. Des hommes qui hélas tendent aujourd'hui à se retrancher derrière l'anonymat de la responsabilité collective pour mieux s'exonérer de toute faute personnelle et échapper aux conséquences douloureuses de leurs actes.

La légende passée du noir au doré

Que dire alors d'un film qui à l'arrivée semble étrangement hagiographique, presque fait sur mesure pour convertir la légende noire de Viktor Bout en un légende dorée? C'est ce que propose ce long métrage, jetant une savante confusion rousseauiste entre l'innocence originelle de l'individu et la corruption inhérente aux grandes transformations en cours depuis l'effondrement de l'Union soviétique, avec l'avènement d'un monde en voie de globalisation, l'unification du Marché planétaire et les inéluctables recompositions géopolitiques qui l'accompagnent... Plaidoirie et récit entremêlés au sein d'un habile flou artistique pour mieux masquer le sordide de la chose, à savoir à quoi servent les armes. On se reportera au film "Blood diamonds" [lire ci-contre] qui en dit un peu plus long à ce sujet... En fin de compte, Viktor Bout aurait pu commanditer ce film, une « œuvre » presque hagiographique, tant le romantisme quasi tragique du personnage est exalté, faisant de Youri, le marchand de mort, non un coupable mais une victime. Quel paradoxe !

La logistique est de Viktor Bout

Titre : Lord of War
Scénario : Andrew Nicol Production : Nicolas Cage, Andrew Nicol, Chris Roberts, Teri-Lin Robertson, Philippe Rousselet...
Société de production : Saturn film
Budget : 42 millions de dollars
Pays d'origine : États-Unis
Genre : Drame, histoire vraie (?!)
Durée : 122 minutes Dates de sortie : septembre 2005 aux États-Unis, janvier 2006 en France Distribution : Nicolas Cage incarne Youri Orlov...
Le personnage d'André Baptiste, président du Liberia est directement inspiré de Charles Taylor, aujourd'hui traduit devant la justice internationale pour génocide et crime contre l'humanité.
Le film a été réalisé pour partie aux États-Unis, en Afrique du Sud et en République tchèque. L'Antonov qui apparaît dans le film a été loué à l'une des compagnies aériennes de Viktor Bout

Blood diamonds

En contrepoint de « Lord of war », nous recommandons, de visionner « Blood diamonds », un film germano-américain de 2006, réalisé par Edward Zwick, avec dans le rôle principal, Leonardo DiCaprio. Une œuvre plus aboutie et sans doute plus convaincante qui présente quelques aspects peu reluisants de la « guerre civile » au Sierra Leone. Des diamants de sang par ailleurs jetés récemment en pâture à la « presse people », le 5 août 2010 au cours du procès de Charles Taylor lors d'une session du Tribunal pénal international à la Haye. Taylor aurait en effet acheté les faveurs du mannequin américain Naomi Campbell, venue témoigner à la barre à propos d'un « diamant de guerre » que lui a offert, à l'issue d'un dîner au Cap en 1997, Charles Taylor. Un diamant parmi une multitude d'autres obtenus en contrepartie d'armes fournies aux rebelles de Sierra Leone.

 

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