Tribune libre : LE SCANDALE SE NOURRIT DE TOUT

POURQUOI DES ÉCOUTES ILLÉGALES

NE DOIVENT PAS ÊTRE PUBLIÉES

 

Une Tribune de C-H de CHOISEUL

Les protestations contre l'arrêt de la Cour d'Appel de Versailles, interdisant la publication des enregistrements illégaux de Madame Bettencourt, si bien intentionnés que puissent être certains de leurs auteurs, sont très loin de résoudre le grave problème posé par ceux-ci. Les postures d'indignation politico-moralisante au nom des grands principes ne dispensent pas d'analyser tout le  processus en cours ni les véritables enjeux de pouvoir que ces postures peuvent cacher.

D'abord la protection de la vie privée représente une valeur d'un intérêt égal à celui de la liberté d'informer. Seul constitue un fondement solide pour résoudre ce conflit de valeurs,  le droit du citoyen à une information qui ne soit pas polluée par des considérations intéressées, comme les intérêts financiers des groupes de presse et la volonté de puissance des directeurs de journaux de s'ériger en juges suprêmes de la moralité des uns et des autres.

Si l'on suit ces protestations, pourquoi ne pas supprimer la législation sur la diffamation par exemple ? Certains grands groupes de presse en rêvent et reviennent périodiquement à l'assaut de cette législation.

Si toutes les écoutes sont de fait permises,  et pratiquement  encouragées par leur publication, au nom de quoi protester contre les écoutes illégales des services d'Etat comme celles des Américains ? Il est hors de doute qu'elles portent sur des sujets d'intérêt public au moins aussi importants que le financement illégal de partis politiques légaux,  puisqu’il s’agit de domaines économiques où les Etats ont pour charge de défendre les populations dont ils ont chacun la charge.

Ensuite l'argument selon lequel ce ne sont pas les journalistes qui ont procédé à ces écoutes est particulièrement faible et hypocrite. Les officines d'écoute illégale pullulent, car celle-ci est aujourd'hui techniquement enfantine, et elles le font évidemment moyennant finances, des finances que certains groupes de presse sont tout disposés à fournir. Les légaliser pratiquement, en permettant la publication de leurs agissements, conduira à leur prolifération. Un marché crapuleux gigantesque s'ouvrira avec la politique des boules puantes boostée par l’évolution technologique.

Pourquoi  ne pas autoriser  la presse à se financer avec de l'argent sale au motif que ce ne sont pas les journalistes  qui ont prostitué les filles et que leurs articles sont intéressants ? Ce n'est pas une hypothèse d'école, en tout cas pour d'autres médias que la presse écrite aujourd'hui. Et demain ?

 Les questions posées sont fondamentalement les suivantes :

les journalistes sont-ils si vertueux par nature, qu'il faille leur reconnaître des droits dont aucune police ne dispose et dont aucun juge ne se sert jamais dans une société démocratique ?

qu’est ce que le débat démocratique gagnera en fin de compte d'écouter de façon illégale des citoyens au motif que c'est pour une bonne cause et de fonder là dessus des accusations médiatiques, sachant qu'elles sont aujourd'hui beaucoup plus  graves et définitives que les accusations judiciaires ?

C'est à ce niveau de la discussion que se situe, je crois, le seul argument des journalistes qui me paraisse recevable : "dans les enregistrements de Madame Bettencourt, nous avons fait le tri entre ce qui relevait de sa vie privée et de l'intérêt public". Il ne me convainc pas, la caractéristique des accusations médiatiques étant d'être aussi irréversibles qu'instantanées.

Pour ceux qui veulent à tout prix des informations dans le registre du scandale déniché en regardant par les trous de serrure et en écoutant aux portes, il faut  trouver un autre mode de régulation et de tri de celles-ci, sous un contrôle judiciaire préalable par exemple, le juge étant la seule instance légitime pour le mettre en oeuvre. Une procédure simple pour ce faire est facile à imaginer et offrirait une grande sécurité aux journalistes, moyennant un petit sacrifice d'amour propre.

L'arrêt de la Cour de Versailles n'est enfin que la conséquence nécessaire de l'arrêt de la Cour de Cassation du 6 octobre 2011 qui lui sert de fondement, puisque ce dernier arrêt avait clairement décidé

 que constitue une atteinte à l'intimité de la vie privée, que ne légitime pas l'information du public, la captation, l'enregistrement ou la transmission sans le consentement de leur auteur des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel

l'astreinte n'étant que la volonté de faire entrer dans les faits le droit dit par les juges et de ne pas se contenter d'affirmer des principes en organisant leur ineffectivité.

C'est contre la Cour de Cassation qu'il fallait protester et il y aurait une grande lâcheté à s'en prendre personnellement aujourd'hui aux juges de Versailles.

Leur arrêt a donc l'immense mérite de poser en termes concrets un vrai problème et c'est sans doute pourquoi il provoque tant de clameurs.

Charles-Henri de Choiseul Praslin

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