Viktor Bout : faits d'armes et biographie

Viktor Bout : faits d'armes et biographie

Un bon commerçant sait multiplier ses clients, et se mettre à l'abri des aléas du marché. Parcours d'un homme bien placé sur les marchés de la guerre. Au point de générer ce marché.

 

Un commerçant sans frontières

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Vrai polyglotte, grands manieur de chiffres, Viktor Bout, 39 ans, est l'archétype même du patron globe trotter spécialiste du fret tous azimuts. Une sorte de "service postal" universel en mesure de faire parvenir n'importe quoi n'importe où sur la planète, en particulier des armes. Un trafiquant hors pair sans lequel les guerres civiles africaines n'auraient pu se prolonger si elles n'avaient été alimentées entre autres par le trafic diamants contre armes... D'où le surnom de "marchand de mort" que lui donnera Peter Hain quand il était en charge du Foreign office entre 1999 et 2001.

L'exceptionnelle et fulgurante carrière de Viktor Bout a d'ailleurs inspiré un livre – "Le marchand de mort" justement- et un film d'Andrew Niccol, "Lord of War" dans lequel l'homme apparaît sous les traits du trafiquant Youri Orlov interprété par l'Américain Nicolas Cage. Pour l'anecdote, l'Antonov qui apparaît à l'écran aurait été loué par la production à Bout lui-même, détenteur d'une soixantaine d'avions cargos, la plus grosse flotte de fret au monde. [Voir l'article "Saga sur grand écran"]

Un lieu de naissance trouble

Viktor Bout voit officiellement le jour à Douchambé, au Tadjikistan, le 13 janvier 1967. Cependant, pour sa part, il affirme être né près de la mer Caspienne, à Asghabat au Turkménistan... Quant aux services spéciaux sud-africains, eux situent sa naissance en Ukraine...

Viktor Anatoljevitch Butt, alias Viktor Bont, Viktor Butte, Viktor Sergitov, Vadim Asminov, Viktor S. Bulakin ou Viktor Vitali reçoit la formation de l'Institut militaire soviétique des langues étrangères, d'où sortaient les officiers du GRU, le service de renseignement de l'Armée rouge. Doué pour les langues, Bout parlerait couramment le russe, le farsi, l'anglais, le français, le portugais, l'espagnol, le xhosa et le zoulou... Facilités linguistiques que Bout aurait fréquemment mis au service des personnels de l'Onu, notamment en Angola à la fin des années 80 et pas seulement au service de ses seuls intérêts commerciaux ! Bout serait aussi, parce qu'on ne prête qu'aux riches, lié à la mafia russe. Des points d'interrogations doivent parsemer ses rumeurs.

De 1985 à 1989, il aurait encore possiblement dépendu de l'antenne du KGB à Rome. Nouveaux points d'interrogation. Ex-agent ou pas, Bout a su en tout cas exploiter à fond sa connaissance des organigrammes et des infrastructures des forces armées communistes pour mettre en place un prodigieux système de trafic sans frontières.

Pilotes désœuvrés

Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre froide, des centaines de pilotes du Pacte de Varsovie se retrouvent d'un seul coup sans emploi. Leurs appareils pourrissent sur les tarmacs déserts. Bout comprend vite tout le parti qu'il peut en tirer. Les avions cargo à décollage court peuvent aisément se poser au plus près de dépôts d'armes communistes, dont la garde ne reçoit plus de solde depuis des mois. Vendus à vil prix par les unités fantômes de l'ex-union soviétique, les matériels de guerre commencent à se négocier sur le marché noir au début des années 1990, et à passer directement des entrepôts aux soutes des avions.

La filière Bout est née avec l'avantage inégalé de livraisons sans intermédiaires hasardeux.

Direct du fournisseur aux consommateurs.

Premières livraisons à la dissolution de son unité en 1991, l'ancien officier se lance ; il a vingt-quatre ans et part pour l'Angola. Un an plus tard, Bout fait l'acquisition de ses trois premiers Antonov pour la somme de 120 000 $. Ils décollent aussitôt pour le Continent africain qui va devenir le terrain de chasse de prédilection du jeune aventurier.

Une autre version, moins glorieuse, voudrait que, Bout étant parrainé par le major général Vladimir Marchenko, directeur au Ministère des Affaires intérieures russes, ce soit le GRU lui-même qui lui ait fourni les Antonov !

La première flotte privée de fret aérien

Commerçant avisé, il rentabilise au mieux l'affrètement de ses avions : une cargaison illégale livrée, le retour peut se transformer en opération lucrative ! Après des largages sur les maquis angolais, Bout embarque de cette façon à Johannesbourg des glaïeuls achetés 2 $ et revendus 100 à Dubaï ! Aujourd'hui, avec une soixantaine d'appareils et quelque trois cents employés, "Viktor B" possède le plus grand parc privé d'avions de transport au monde.

Des licences de vol prêtes à l'emploi

Pour l'an 2000, le système Bout est achevé. Ses talents d'organisateur lui permettent d'assurer sans défaillance la continuité des livraisons, quelles que soient les circonstances matérielles et les obstacles juridiques ou institutionnels qui surgissent immanquablement lorsqu'on opère dans les zones grises du commerce illicite.

Pour ce faire, Bout a monté un remarquable dispositif de contournement des barrières légales encadrant les vols commerciaux. Les licences de vol étant toujours sujettes à retrait, il dispose en permanence de pré-enregistrements dans divers pays d'accueil. Ses avions sont enregistrés aussi bien en Belgique, aux Émirats arabes unis, au Swaziland, au Liberia, en République centrafricaine qu'en Guinée équatoriale et jusqu'au Kazakhstan.

Des sociétés écrans prêtes à servir

De multiples sociétés écrans sont ainsi constituées et mises en sommeil en attendant de prendre le relais si nécessaire. Quand l'une d'entre elles se trouve grillée politiquement ou judiciairement parlant, quelques heures suffisent pour transférer les activités d'une société à l'autre, d'un pays à l'autre. Un exemple : le "Bureau d'enregistrement aérien" libérien basé au Royaume-Uni dans le Kent, épinglé par un rapport des Nations Unies publié en 2000.

Ce "Bureau" offrait un large éventail de services : création de compagnies aériennes fictives, certificats de vol, autorisations de fret, rôles d'équipages... Inutile de dire qu'aucune inspection ou contrôle technique n'était exigé pour les appareils immatriculés par une telle officine, laquelle avait par ailleurs la haute main sur l'enregistrement de la Guinée-Équatoriale !

Des plans de vol changeants

Le paravent légal monté, les avions pouvaient décoller de Bulgarie, voire de Moldavie ou d'Ukraine avec une cargaison d'armes officiellement achetée par un pays non soumis à embargo, telle la Guinée, le Kenya ou la Zambie. En cours de route, l'avion changeait sa destination et ralliait par exemple une base de l'Unita. Autre méthode : des États complaisants comme le Zaïre de Mobutu Sese Seko (auquel il enverra un avion aux dernières heures de son règne, alors que Bout avait lui-même équipé les forces rebelles l'encerclant), ou le Togo de Gnassingbé Eyadéma, fournissaient de faux certificats d'utilisation finale pour les armes importées pour le compte de l'Unita en contrepartie de diamants de guerre.

Peu regardant sur la clientèle

Quant à la liste des clients de Bout, elle est aussi impressionnante que révélatrice. En 1992, Bout approvisionne l'Alliance du Nord de Shah Massoud en lutte contre ses anciens alliés Taliban. Ceux-ci interceptent en août 1995, un Iliouchine-76 avec à son bord une cargaison de munitions à destination de Kaboul destinée au Président Rabbani. L'équipage est emprisonné et l'aéronef confisqué. Bout est alors reçu à Kandahar par Mollah Omar : la négociation va se prolonger plusieurs mois, mais un an après, miraculeusement, l'équipage s'évade aux commandes de son propre appareil. Bien entendu, Bout se défendra mordicus d'avoir passé un quelconque accord avec les Wahhabites afghans.

Cependant, les documents trouvés après la chute du régime Taleb (s'il ne s'agit pas de faux) tendraient à prouver que le partenariat de Bout avec le régime islamique fut bien réel : transports de volontaires, de fonds et peut-être de drogue.

Précisons à propos de ce dernier point, que pour complaire aux Occidentaux, le régime Taleb ne produisait plus avant sa chute que 180 tonnes d'opium par an, contre plus de 5 000 aujourd'hui après cinq années d'occupation par les forces de l'Otan ! Bout reviendra en Afghanistan fin 2001, mais cette fois du côté des forces américaines et des organisations humanitaires pour lesquelles il acheminera vivres et matériels en tout genre.

Deux camps à servir, voire plus

Même schéma de double jeu en Afrique. En Angola, entre juillet 1997 et octobre 1998, 37 vols ont quitté la Bulgarie à destination de Lomé au Togo, approvisionnent l'Unita de Jonas Savimbi. Parallèlement, Bout fournit les troupes gouvernementales. L'une de ses compagnies, Aerocom, aurait cependant acheminé en février 2003, toujours en Angola, de l'équipement de déminage pour le compte de l'association humanitaire britannique Halo Trust, alors qu'un an auparavant un rapport des Nations unies avait mentionné cette même société pour des transports de mines antipersonnel !

Tout l'art d'un bizness durable

Un jeu à double face qui lui permet de se garantir et de pérenniser ses trafics. En 1993, dans le cadre de "Restore Hope" en Somalie, par le biais de TransAvia Export Cargo Cie, il achemine sur le terrain personnels humanitaires et agents de l'ONU. En 1994, il transporte au Rwanda 2 500 soldats français des forces d'interposition. En 2000, c'est encore lui qui achemine aux Philippines les négociateurs chargés d'obtenir la libération des otages du groupe Abou Sayyaf, dont il avait été par ailleurs le pourvoyeur ! Il intervient aussi quelques fois à la demande du Programme alimentaire mondial (PAM) dans ses programmes d'urgence. En 2004, au Sri Lanka, Bout joue un rôle non négligeable dans les transports des premiers secours après le mortel Tsunami...

Un homme très recherché

Bout est donc homme très recherché, à la fois par ceux qui cherchent des armes et par ceux qui ont besoin de ses moyens de logistique aérienne, mais également par ceux qui veulent lui demander des comptes au nom de la légalité internationale, voire pour régler des comptes privés ! En mars 1998, à Johannesburg dans sa somptueuse villa de Sandhurst, il reçoit la visite inamicale d'un commando venu l'occire.

Quelques jours plus tard, un motard tente à nouveau de l'abattre alors qu'il est au volant de sa voiture. Les États cherchent également à le neutraliser : dès 2002, la France (à l'origine de la création du groupe d'experts sur "l'exploitation illégale des ressources naturelles de la RDC en relation avec les conflits affectant ce pays") demande des sanctions au Conseil de sécurité pour "mettre un terme aux activités déstabilisantes" des trafiquants d'armes, et de Viktor Bout en particulier.

Mais les États-Unis, qui utilisent les services du trafiquant en Afghanistan, font retirer son nom du projet français de résolution. En mars 2004, à nouveau à l'initiative de la France, l'ONU dresse une liste des proches de l'ex président Charles Taylor, comprenant Viktor Bout. Les États-Unis une fois encore, soutenus par la Grande-Bretagne, manœuvrent et obtiennent le retrait du nom de Bout de cette liste.

Les activités africaines sous l'œil d'Interpol

Pourtant, le rapport d'Interpol « Projet Bloodstone » a dès 2002 passé au crible l'ensemble des activités africaines de Bout. Suite à une plainte de 2002 émanant des autorités belges pour le recyclage entre 1995 et 2001 de 325 millions de dollars d'argent sale, une « note rouge » d'Interpol recommande fortement son arrestation. Il faut attendre juillet 2004 pour que George Bush signe finalement, contraint et forcé, un décret présidentiel gelant les avoirs de Charles Taylor et de ses complices ! Jusqu'à cette date, tout se passe donc comme si Bout s'était trouvé au-dessus des lois.

Les sociétés de Bout visées et utilisées

Fin avril 2005, le filet paraît quand même se resserrer autour de l'empire oligarchique de Bout. L'adjoint au Secrétaire américain au Trésor, Juan Zarate, annonce des « sanctions » à l'encontre d'une trentaine de sociétés, lesquelles comprennent le gel des avoirs bancaires de Bout aux Etats-Unis, ce qui devient effectif le 26 avril 2005.

Notons que du 6 au 9 mars 2005, l'état-major de l'armée de l'air britannique fait encore sous-traiter une partie de ses missions de transports de matériel vers l'Irak par la société Trans Avia appartenant à la nébuleuse Bout. Parallèlement, le Pentagone continue imperturbablement à financer des centaines de vols cargos de Bout pour la reconstruction de l'Irak et de l'Afghanistan. 190 missions sont répertoriées depuis 2003 à partir des seuls aéroports irakiens sous contrôle de l'armée américaine, pour l'acheminement entre autres de lecteurs vidéo, de tentes, de blindés légers, de pièces de rechange pour la maintenance de la flotte aérienne de combat ou encore des personnels et des équipements pétroliers pour une filiale d'Halliburton !

Petites dissensions américaines

On comprend que le Pentagone ait fait la sourde oreille aux récriminations du Trésor américain. Il fallut en fin de compte attendre fin 2005 pour que l'armée américaine se résolve à renoncer aux services de Bout. Banni du marché irakien, Bout n'en continue pas moins à multiplier ses missions en Afghanistan, livraisons rendues d'autant plus nécessaires par le retour offensif des Taliban.

Un ténor des zones d'ombre et leurs à côtés

Que conclure de tout cela ? Bout a bâti sa fortune et un empire commercial en surfant sur la vague d'anarchie soulevée par la globalisation et sur le chaos endémique de l'Afrique post-coloniale. Il a aussi amplement profité des guerres dirigées contre des États prétendument terroristes, des conflits en fait engendrés par l'instauration d'un nouvel ordre mondial unipolaire.

En cela, Bout a prospéré dans les failles et les zones d'ombre de la légalité internationale et il a su développer un vaste réseau logistique et financier impliquant des courtiers, des sociétés de transport ayant pignon sur rue, des industriels, tout système à échelle planétaire dont les activités sont évidemment bifaces, visibles et invisibles, licites et illicites, transportant tout aussi bien des fleurs ou des poulets congelés que des fusils d'assaut, des mines antipersonnel ou des missiles.

Les Etats faibles renforcent le trafic. Il est à noter que la communauté internationale se révèle particulièrement impuissante face à des pratiques profondément déstabilisatrices dans certaines conjonctures de crise. Dans un monde en profonde mutation, la multiplication d'États surendettés et fragilisés, ouvre de facto un champ illimité aux pourvoyeurs d'armes et autres moyens de contrôle ou de coercition. Gayle Smith, ex directeur du département Afrique au National Securtity Council, a pu déclarer à ce sujet que "les conflits qui ensanglantent le continent africain – Sierra Leone, Liberia, RDC, Angola, Soudan – auraient eu toute chance de s'éteindre spontanément si Bout, qui leur est l'un de leurs dénominateurs communs, n'était pas passé par là".

Il est aussi vrai qu'il n'existe a priori aucune disposition légale permettant de sanctionner les transgressions des résolutions du Conseil de Sécurité relatives aux embargos sur les armes ! On ne peut à ce titre que constater, voire déplorer, que dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, le droit international reste purement déclaratoire. Indifférent au tapage médiatique et aux vaines poursuites, Bout coulait encore en 2007 des jours tranquilles à Moscou.

Arrêté à Bangkok le 6 mars 2008 par la police thaïlandaise au terme d'une opération menée sous l'égide d'Interpol, à la demande des États-Unis qui l'accusent de trafic d'armes au profit des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), il apparaît clairement aujourd'hui que Viktor Bout est avant toute chose un pion sur l'échiquier des relations Est-Ouest. La partie est loin d'être jouée. Le sort juridique de Viktor Bout est devenu en Thaïlande une affaire d'État, tout en présentant un terrain d'affrontement diplomatique russo-américain !

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Posted in Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Enquêtes et dossiers / n°1, Les enquêtes - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged .

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