Viktor Bout, marchand de guerres

Viktor Bout, marchand de guerres

Il y a de par le monde actuel des trajectoires de « commerçants » hors du commun. Viktor Bout a ainsi traversé presque vingt années de trafics sans frontières, jusqu'à son arrestation en Thaïlande qui révèle bien des tensions latentes entre Moscou et Washington.

État des lieux par Jean-Michel Vernochet, journaliste et écrivain.

Légende vivante du trafic d'armes sans frontières depuis la fin des années 90, Viktor Bout, plus exactement Viktor Anatoljevitch Butt, alias Viktor Bont, Viktor Butte, Viktor Sergitov, Vadim Asminov, Viktor S. Bulakin ou Viktor Vitali a été arrêté le 6 mars 2008 en Thaïlande à la suite de poursuites engagées par l'Administration américaine pour « conspiration en vue de soutenir les FARC, organisation elle-même objet de sanctions... et conjuration en vue d'assassinats de citoyens américains »...-

Le trafiquant a été piégé dans un hôtel de Bangkok par des agents américains de la Drug Enforcement Administration (DEA) se faisant passer pour des cadres des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) mandatés pour acheter des armes, notamment des missiles antiaériens portables1, Viktor Bout attend depuis cette date, toujours derrière les barreaux, que la justice thaïlandaise statue sur son cas.

L'imbroglio de procédures

Car les péripéties s'enchaînent depuis août 2009. Premier rejet par la cour criminelle de Bangkok de la demande d'extradition de Viktor Bout, accusé au premier chef par l'Administration américaine de soutenir le terrorisme par de ventes d'armes illicites. En août dernier, retournement de situation : une cour d'appel annule la décision de la cour criminelle. La procédure d'extradition peut commencer. Elle sera pourtant reportée. Motif : le prévenu fait l'objet d'une seconde requête américaine en extradition, cette fois pour blanchiment d'argent et escroquerie. Cette seconde demande américaine a été déposée début de 2010, histoire de doubler la première, si jamais elle échouait.

On va de revirement juridique en contradiction. Le rejet de la demande américaine est confirmé le 4 octobre en s'appuyant en outre sur plusieurs autres dispositions de la loi interne thaï [voir "Saga Viktor Bout : chronologie des derniers ennuis"]. Pourtant, par un nouveau tour de passe-passe, le 5 octobre dernier, la cour criminelle annule cette décision, se déclarant incompétente à juger de la deuxième demande américaine, considérant de ce fait que l'obstacle juridique majeur ayant été levé, rien ne s'oppose plus à l'extradition et prononce un arrêt en ce sens.

Moscou et Whashington en arrière plan

Reste que derrière ces allers-retours, un étrange ping pong diplomatique oppose Moscou et Washington, pour le plus grand embarras des autorités thaï écartelées entre les amicales exigences du grand allié américain et les recommandations pressantes de cet important partenaire commercial et stratégique qu'est la Russie... Le Premier ministre thaï, M. Abhisit Vejjajiva, a d'ailleurs du mal à dissimuler l'embarras de son gouvernement quant à cette épineuse affaire : "Nous devons prendre en compte les problèmes de coopération, de relations internationales et d'intérêt national concernés par ce dossier". En déplacement à New-York, le chef du gouvernement thaï est allé jusqu'à suggérer que les États-Unis s'entretiennent de la question "directement avec le Kremlin".

Un pivot du trafic d'armes tous azimuts

Après la chute du mur de Berlin, Viktor Bout devient très vite un personnage pivot du trafic d'armes. Trafic qui suit, dans ses méthodes et son étendue, la globalisation des marchés. Très vite également, il s'avère que l'homme d'affaires russe reste insaisissable par la justice tant internationale qu'américaine. Une justice qui se met lentement en branle. Son étau se resserre peu à peu au cours de la dernière décennie. Les efforts de la justice américaine ont, pour leur part, longtemps été contrariés par les intérêts divergents du Pentagone et les besoins logistiques de l'armée sur les différents théâtres d'opération où les États-Unis sont à la peine.

Or, Viktor Bout est réputé avoir alimenté toutes les guerres ayant ravagé l'Afrique et l'Orient, de l'Angola à l'Irak via l'Afghanistan [voir "Viktor Bout: éléments de biographie"]. Poursuivi par Interpol mais protégé en sous-main par ses employeurs étatiques, au premier rang desquels les États-Unis et la Grande-Bretagne (et la Fédération de Russie), Viktor Bout est finalement lâché par ses anciens commanditaires: c'est l'une des raisons pour lesquelles il eut dû normalement être extradé vers les États-Unis après presque deux années passées dans la prison de Remand à Bangkok.

Mobilisation diplomatique

Mais la première décision d'extradition avait suscité en août dernier de vives critiques à Moscou et s'était aussitôt heurtée à une mobilisation diplomatique de la part du gouvernement russe estimant que les motivations américaines dans cette affaire seraient avant tout politiques. Ainsi le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Andreï Nesterenko, jugeait-il totalement inadmissible les pressions exercées par Washington sur le gouvernement et les autorités judiciaires thaïlandaises dans le but d'extrader vers les États-Unis un citoyen de la Fédération de Russie.

À cet égard, Moscou a multiplié les démarches pour faire annuler l'extradition, en raison semble-t-il – c'est là l'unique argument avancé par les analystes et relayé par les médias - de révélations gênantes que pourrait faire Viktor Bout une fois rendu sur le sol américain [voir l'article "Un citoyen à l'extrême frontière"]. Révélations ayant trait aux ventes des armes sorties sans restriction de l'ex espace soviétique après 1991 et l'effondrement du régime communiste. Révélations que pourraient faire Viktor Bout lors d'un procès aux États-Unis : s'il risque la prison à vie, sa condamnation pourrait sans doute faire l'objet d'aménagements, en contrepartie d'une coopération avec les autorités judiciaires et politiques américaines.

Chacun sait en effet qu'aux Etats-Unis nombre de jugements, importants ou pas, sont assez souvent négociés...

Les autorités thaï tiraillées

On mesure finalement les enjeux politiques et/ou géopolitiques aux moyens d'incitation qui ont vraisemblablement été mis en œuvre pour obtenir des autorités thaï l'extradition de Viktor Bout ou, a contrario, pour la bloquer. À cet effet, le Département d'État américain aurait proposé aux Thaïlandais trois hélicoptères Sikorsky UH-60 Black Hawk d'une valeur unitaire d'environ 130 millions de $, logistique comprise ; de plus, requérant les alliés – et au premier chef, la France – afin qu'ils interviennent discrètement mais fermement auprès de Bangkok en vue de finaliser au plus tôt la procédure d'extradition. De son côté Moscou, dont le « bargaining power » se situe objectivement en décalage asymétrique par rapport à celui du département d'État américain, lance d'abord une campagne médiatique et juridique pour bloquer l'extradition.

Un ténor du barreau de Bangkok, Lak Nittiwattanawichan, est chargé des intérêts de la famille Bout et au-delà, bien entendu, de ceux du gouvernement russe. Moscou aurait aussi jeté dans le plateau de la balance de possibles ventes à la Thaïlande d'hydrocarbures à prix cassés. Au plan diplomatique, le Kremlin a également suggéré à haute voix que l'affaire pourrait avoir des conséquences négatives sur les relations russo-américaines... « Cette affaire est un geste injuste et inamical initié par les Etats-Unis... lequel pourrait affecter les relations russo-américaines au détriment de l'actuel effort de la Maison Blanche pour les relancer », déclare ainsi le porte-parole de Sergueï Lavrov !

Un dossier plus lourd que le seul Bout

Reste que la montée au créneau de part et d'autre, des plus hautes autorités russes et américaines indique sans équivoque l'importance, pour les uns comme pour les autres, du dossier dont les enjeux véritables dépassent évidemment la personne de Viktor Bout... Ne dit-on pas que l'Administration américaine avait dépêché à Bangkok pour en « exfiltrer » Viktor Bout, rien moins qu'un commando d'élite fort d'une cinquantaine d'hommes à bord d'un appareil de l'US Air Force ?

Retenons ici que les coups de théâtre se succèdent à Bangkok mettant en lumière les péripéties d'un certain « bras de fer » entre Washington à Moscou, d'abord à propos de Viktor Bout lui-même, homme d'affaires pour les uns, trafiquant international pour les autres, mais ensuite et surtout des rivalités d'ordre géopolitique que l'on croyait – à tort - disparues avec la fin de la Guerre Froide.

L'héritage de l'ex glacis soviétique

Cependant, la dimension géopolitique du dossier Bout n'est pas un fait nouveau car les pressions plus ou moins amicales que le gouvernement thaïlandais subit actuellement sont allées crescendo ces deux dernières années. La Thaïlande n'est d'ailleurs pas la seule à faire l'objet d'ingérences à propos de ventes d'armes illicites en provenance de l'ex glacis soviétique et alimentant des guerres ou des guérillas.

Retenons ainsi, pour prendre ce seul exemple, que le 30 octobre 2006, entre les deux tours des élections présidentielles en République Démocratique du Congo, George Bush a fait geler les avoirs de sept personnalités qui, selon l'administration américaine, avaient contribué à freiner l'évolution du Congo « vers plus de stabilisation ».

En clair, ces personnalités étaient accusées de contrecarrer le désarmement des milices toujours actives en 2010 au Sud-Kivu, de violer les lois internationales sur la protection des enfants en zones de conflit, et de transgresser l'embargo des Nations Unies sur les armes. Viktor Bout se trouvait alors en tête de cette liste de proscription2. Un épisode à relier à l'actuel procès de Charles Taylor, ancien président du Liberia, jugé à La Haye pour son rôle dans la guerre civile du Sierra Leone entre 1991 et 2001, et les 120 000 morts qui lui sont imputés, dont les « diamants de sang » ont servi de monnaie d'échange pour ses approvisionnement en armes...

Il n'en reste pas moins que, peu ou prou, les droits de l'homme sont ici – de toute évidence - mis au service ou servent de caution morale à l'exercice du « smart power »3 lequel constitue la doctrine d'action de la diplomatie armée mise en œuvre par les États-Unis dans ses relations avec le Sud comme avec ce rival permanent qu'est la Russie.

Jean-Michel Vernochet

Notes

1 - Le marché d'un montant total d'une vingtaine de millions de dollars devait porter entre autres sur 100 missiles IGLA (SA-16 et SA-18), des missiles sol-air de conception russe équivalents des Stinger américain.,

2 - Le 31 octobre 2006, le président américain  George W. Bush, décidait du geler des avoirs de sept personnalités impliquées directement ou indirectement dans les troubles récurrents en RDC, notamment trois personnalité politiques : Laurent Nkunda, déjà visé par un mandat d'arrêt international pour « crimes contre l'humanité » et « crimes de guerre », Ignace Murwanashyaka et Khawa Panga Mandro ainsi que quatre hommes d'affaires: Viktor Anatolijevitch Bout, Sanjivan Singh Ruprah, Dimitri Igorevich Popov et Douglas Mpano.

Un plus tard, en 2007, la Maison Blanche reconduisait ces dispositions et décidait de surcroît du gel des biens de tous les dirigeants, politiques ou militaires des groupes armés, nationaux ou étrangers opérant en RDC, qui interviendraient pour empêcher la réinsertion civile des combattants, ou encore qui recruteraient ou se serviraient d'enfants pour combattre en République démocratique du Congo.

George Bush avait souligné dans un message adressé au Congrès américain que la situation en République démocratique du Congo reste "marquée par une violence et des atrocités largement répandues et continuant à menacer la stabilité régionale". Notons que l'Est du Congo est à proprement parler un eldorado minier où États et affairistes s'affrontent pour en piller les ressources.

3 - Nouvelle doctrine de la diplomatie américaine le smart power est une combinaison ou un moyen terme entre le hard power (pouvoir de coercition manu militari) et le soft power (pouvoir d'influence, de conviction et de persuasion).

Lors de son audition devant la commission sénatoriale chargée d'avaliser sa nomination, la Secrétaire d'État américaine, Mme Hillary Clinton, a présenté le nouveau concept en ces termes : « Nous devons avoir recours à ce qui a été appelé "le pouvoir de l'intelligence" [lequel rassemble] l'ensemble des outils mis à notre disposition : diplomatiques, économiques, militaires, politiques, légaux, et culturels – il faut choisir le bon outil, ou la bonne combinaison d'outils, la mieux adaptée à chaque situation".

 

Posted in Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Enquêtes et dossiers / n°1, Les enquêtes - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged .

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