Viktor Bout : un enjeu Moscou-Washington

Que représente aujourd'hui Viktor Bout dans les nouvelles relations Est/Ouest ? Quels peuvent donc être les enjeux justifiant du côté américain un tel acharnement et à Moscou, une telle âpreté dans sa défense? Esquisses de réponses...

Allons droit au but : supposons que Bout, comme nous l'avons écrit, accepte de marchander la lourde sentence qui nécessairement tombera si un procès a lieu sur le sol américain.

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Il est fort à parier qu'il souscrira aux desiderata de la Justice américaine. Il ferait alors des révélations relatives aux nouvelles oligarchies russes, aux clans au pouvoir, éventuellement sur Vladimir Poutine lui-même. Le Premier ministre russe n'est-il pas la bête noire du Département d'État, l'homme à abattre ? L'occasion pourrait être belle de l'affaiblir suffisamment pour l'écarter du pouvoir et laisser la place libre au président Medvedev, apparemment plus sensible aux sirènes occidentales ?

Le poids des révélations

Aujourd'hui, tous les commentateurs s'accordent à charger Bout de tous les trafics, sans lesquels aucun conflit, aucune guérilla n'aurait pu avoir lieu et a fortiori se prolonger : d'abord en Afrique subsaharienne mais encore en Insulinde ou, le cas échéant, en Amérique latine. C'est un peu vite oublier sa contribution, certes marginale mais bien réelle, à l'approvisionnement logistique des forces occidentales au Proche-Orient et en Asie centrale. De ce point de vue, la dénonciation de hauts gradés du KGB ou du GRU - aujourd'hui pour la plupart à la retraite - ne peut revêtir dans l'absolu qu'un intérêt limité. A contrario, négocier le silence de Viktor Bout, quant à certaines dimensions cachées des conflits afghan et irakien, pourrait le cas échéant constituer un motif de poids pour une Administration américaine, soucieuse de ménager une image de marque passablement malmenée cette dernière décennie... Mais la thèse prévalente, celle qui relève de l'interprétation idéologiquement dominante, demeure celle d'une Russie – celle de Vladimir Poutine - ne respectant pas les règles du jeu international.

Sous contrat avec les Etats-Unis

En quelques mots, à son arrivée au pouvoir le 1er janvier 2000, Vladimir Poutine remet de l'ordre et notamment dans le pillage des arsenaux ex soviétiques. Et c'est à partir de 2002 qu'Interpol lance un mandat contre Viktor Bout, sur demande du royaume de Belgique. À cette époque, nul ne songe vraiment à inquiéter celui qui réside le plus souvent à Moscou (voir portrait biographique). Il n'est alors pas plus en danger en Russie qu'ailleurs ; au contraire même, puisque Viktor Bout est de toute évidence un "contractant" logistique du Pentagone et du Ministère de la défense britannique, et ceci en dépit des mesures punitives que prend le ministère américain de la justice à son encontre... Au plus chaud de la guerre en Irak, en 2004, l'armée américaine utilise encore les services de Viktor Bout pour acheminer des troupes et des armes sur le champ de bataille... Révélée par la chaîne CBS, l'information a été par la suite confirmée par le Pentagone.

Cornaqué par Poutine & Cie

Qu'en déduire ? Que Viktor Bout est au final d'une grande utilité lorsqu'il s'agit d'échafauder les pires thèses conspirationnistes relatives aux menaces pesant sur la sécurité des États-Unis en particulier et de l'Occident en général, sans dire cependant dans quelles circonstances, ni précisément lesquelles ! D'après Douglas Farah et Stephen Braun1 "des services européens [auraient établi que Bout a] livré en 2005 des armes à l'Iran et en 2006, au Hezbollah" ; or, ajoutent-ils, Bout ne pouvait intervenir au Levant sans l'aveu du Kremlin. CQFD : Bout ne pouvait par conséquent qu'être dûment cornaqué par Vladimir Poutine lui-même ou par l'un ou l'autre des membres de son cabinet... Le pas est aussitôt franchi et l'actuel vice-premier ministre russe, Igor Setchine, est nommément désigné outre Atlantique par la presse à grand tirage. Celui-ci se serait en effet lié à Viktor Bout à Maputo au Mozambique où il fut le chef d'antenne du KGB (resident) deux années durant2.

Fin août, le Moscow Times publie un article de la journaliste d'opinion Yulia Latynina3, expliquant que Viktor Bout est l'homme que le vice-premier ministre a chargé d'alimenter en armes les mouvements armés d'opposition à l'influence américaine dans certaines zones d'intérêt stratégiques, en Amérique du Sud. Par exemple en Colombie, voisin frontalier avec le Venezuela d'Hugo Chavez, figure de proue latino-américaine de la résistance au nouvel ordre mondial. C'est d'ailleurs, ici encore, Igor Setchine qui a établi et maintient le contact entre Moscou et Caracas. Ici, tout semble s'emboîter à la perfection... Resterait malgré tout à savoir si le puzzle ne peut se remonter à l'envers ?

J.-M.V.


1 - Douglas Farah et Stephen Braun « Merchant of Death » John Wiley & Sons 2007. Douglas Farah n'hésite pas à désigner Viktor Bout comme un clone de Ben Laden, placé au cœur d'une nébuleuse de vendeurs d'armes à tous les ennemis jurés de l'Amérique, entre autres « les groupes djihadistes en Somalie et au Yémen... ».

2 - Le Figaro du 20 août 2010, et Le Nouvel Observateur, semaine du 23 septembre 2010 : "Igor Setchine est le protecteur du trafiquant d'armes Viktor Bout"

3 - Bout, Sechin and a Political Firestorm – Moscow Times 25 august 2010 - By Yulia Latynina. "Foreign Minister Sergei Lavrov has expressed support for Viktor Bout, a Russian citizen and suspected arms dealer who is set to be extradited to the United States. Considering Bout's ties to a deputy prime minister and some conspicuous addresses in Moscow, it's no wonder Russia wants Bout home".

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Posted in Criminalités n°1 - oct. 2010 / janv. 2011, Enquêtes et dossiers / n°1, Les enquêtes - trimestrielles -, Revue Criminalités and tagged , .

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